Jiří Hájíček : « Je ne suis pas champion du monde des happy-ends. »

Jiří Hájíček (Foto: Jakub Stadler, Wikimedia Commons, CC BY-SA 4.0)

Ecrivain du terroir, auteur régional - c’est ainsi qu’on est tenté de caractériser le romancier tchèque Jiří Hájíček qui a situé la majorité de ses œuvres en Bohême du Sud, région où il est né. L’auteur lui-même ne s’en offusque nullement : « Je m’amuse à être un auteur régional, dit-il, parce que je pense que la connaissance du milieu local permet à l’auteur de construire un récit à la portée générale. »

Jiří Hájíček, photo: Jakub Stadler, CC BY-SA 4.0

Le présent et le passé de la Bohême du Sud

Jiří Hájíček doit sa place privilégiée dans la littérature tchèque contemporaine notamment à trois romans dans lesquels il évoque les gens et les paysages de sa région natale. Cette trilogie libre publiée successivement en 2005, 2012 et 2016 raconte la vie dans la campagne tchèque de nos jours, mais elle illustre aussi combien la situation actuelle est encore influencée par les problèmes, les conflits et les torts qui ont marqué le passé de cette région. Il n’écrit pas de romans historiques mais des récits contemporains où le passé est toujours présent :

« Je ne suis pas le genre d’auteur qui grouille d’idées et qui a dans chaque poche un sujet de roman. La rédaction d’un roman prend chez moi à peu près cinq ans. Quand je trouve un sujet, je l’examine longtemps, je prends des notes et ce n’est que par la suite qu’il s’avère que c’est un sujet suffisamment porteur, s’il m’intéresse assez, si j’ai envie d’écrire à ce sujet. C’est ainsi que naissent mes romans. »

Le Baroque paysan

'Le Baroque paysan', photo: Host
Un des grands thèmes du roman Selský baroko - Le Baroque paysan publié en 2005 est la plaie laissée dans la région par la collectivisation forcée des fermes et des propriétés foncières dans l’après-guerre. Cette réforme menée tambour battant par les autorités communistes a fait beaucoup de malheureux, a profondément ébranlé les relations entre les gens à la campagne et a mis à l’épreuve leurs caractères. Elle a aussi touché les ancêtres de Jiří Hájíček :

« C’était une période tout à fait malheureuse. Je ne l’ai pas vécue, je suis né à l’époque où la campagne était déjà collectivisée. Mais mon grand-père paternel avait été dépossédé, dans le cadre de la collectivisation, de 24 hectares de terres. Ce qui m’intéressait, c’était surtout le regard des chroniqueurs de cette époque-là. Selon leurs témoignages, ça a été un processus extrêmement brutal qui a complètement changé, entre 1950 et 1960, la campagne tchèque. L’évolution naturelle de la campagne a été interrompue et, comme nous le voyons aujourd’hui, il n’est plus possible de revenir en arrière. »

Des héros qui ne suivent pas le courant

'Le Sang de poisson', photo: Host
Pavel, le héros du roman Le Baroque paysan, est un généalogiste qui, en cherchant dans de vieilles chroniques, parvient à reconstruire une affaire de dénonciation des années 1950 qui s’est terminée par l’emprisonnement de plusieurs paysans. Jiří Hájíček démontre entre autres dans ce roman que ces vieilles plaies qui semblaient cicatrisées et oubliées depuis longtemps, peuvent resurgir, envenimer la vie des gens encore un demi-siècle plus tard et poser les questions éternelles sur la faute, le châtiment, l’expiation et le pardon.

Hana, l’héroïne du roman Rybí krev - Le Sang de poisson publié en 2012, revient après des années dans son village dont une grande partie a été noyée dans les eaux d’un barrage. Elle cherche péniblement à renouer une relation avec les membres de sa famille et ses amis de jadis mais n’arrive pas finalement à ressouder ce vieux monde qui se désagrège et doit céder la place à la construction d’une centrale nucléaire.

Et le paysage de Bohême du Sud est aussi le théâtre du troisième volet de cette trilogie libre intitulée Dešťová hůl - Le Bâton de pluie dont le héros qui s’appelle encore Pavel, revient à la campagne et s’engage dans une querelle de propriété dans laquelle figure la femme qu’il a aimée.

'Le Bâton de pluie', photo: Host
Les protagonistes des romans de Jiří Hájíček sont donc des hommes et femmes encore relativement jeunes, souvent trop occupés par leur travail et qui échouent dans leur vie privée. Leur nature humaine et leur sens moral les poussent à résister aux tendances générales d’une société âpre au gain où prédominent les intérêts égoïstes. Il est cependant bien difficile pour eux de ne pas se laisser emporter, d’aller à contre-courant. Parfois ils manquent de forces et leur avenir est incertain. Jiří Hájíček ne voit cependant pas ses héros d’un œil pessimiste :

« Il est sans doute vrai que je ne suis pas le champion du monde des fins heureuses, des happy-ends. Pourtant dans mon dernier roman Le Bâton de pluie il y a, je pense, des signes que cela se terminera bien. Ce qui m’intéresse, c’est d’accompagner mes héros dans les péripéties et la catharsis de leur vie mais j’espère que dans mes récits il y a toujours de l’espoir. (…) Quant à mon dernier roman Le Bâton de pluie, je dis souvent que c’est un roman engagé. Non pas au sens politique, idéologique ou propagandiste, mais plutôt de manière générale, au sens humain. Le personnage principal se heurte à l’injustice qui, en outre le touche personnellement, et il s’insurge contre cette injustice même si cela peut lui coûter cher. C’est peut-être un récit qui n’est pas tout à fait courant aujourd’hui, mais c’est ainsi que je l’ai écrit. »

Le retour à la poésie

'L’homme au bord de l’embrasement', photo: Host
Jiří Hájíček est entré en littérature par la poésie mais c’est en tant que prosateur qu’il a remporté ses plus grands succès. Aujourd’hui il est au sommet de sa carrière, ses romans et ses contes ont été couronnés de plusieurs prix littéraires prestigieux et traduits dans une dizaine de langues et un de ses romans a été porté à l’écran. Il s’avère cependant que l’amour de la poésie ne l’a jamais quitté. Tout récemment il a entre-ouvert pour ses lecteurs la porte de son intimité en publiant un petit recueil de poésies intitulé Muž na pokraji vzplanutí - L’homme au bord de l’embrasement. Adoptant la forme la plus réduite, celle du haïku japonais, il confie à ces poèmes miniatures, les impressions, les inspirations et les réflexions que lui apporte la vie quotidienne :

« C’est une sorte de journal intime et il me convient qu’il soit irrégulier. J’ai essayé à plusieurs reprises d’écrire une espèce de journal, mais je me suis rendu compte que ce n’était pas tout à fait mon genre. Je me suis surpris parfois à styliser mon propos comme si je comptais d’avance sur la possibilité d’un lecteur. Et cela m’a découragé. Cependant, il y a quelques années, j’ai commencé à noter mes impressions sous la forme de ces tercets, petits poèmes à trois vers, et cela m’amuse. Maintenant, même quand je pars en voyage, j’amène mon agenda dans lequel je note les impressions de mes voyages et des villes que j’ai visitées et cela devient pour moi une espèce de journal. »

Le haïku ou la leçon de concision

Jiří Hájíček, photo: Tomáš Vodňanský, ČRo
Le romancier redevenu poète invite ainsi le lecteur entre autres dans sa cuisine, un milieu qui n’a rien de particulier, mais où il peut jeter un regard étonné et amusé sur les choses qui l’entourent. Presque chaque matin, lorsque Jiří Hájíček prend son petit déjeuner, il se met donc à exprimer et à comprimer ses impressions dans trois vers de haïku. Il s’amuse à donner des significations inattendues aux objets banals sur la table de cuisine, il saisit dans ses vers les associations que lui inspire sa tasse de café, il cherche des contrastes évocateurs dans la réalité quotidienne, il laisse pénétrer dans ses poèmes et dans son cœur l’atmosphère du jour de pluie qu’il voit par la fenêtre, il invente de petits jeux de mots et de petits paradoxes. Il fait coexister dans ses haïkus l’illusion et la désillusion, le rêve et la réalité, la grisaille quotidienne et l’éclat du jour, la mélancolie et l’humour. Et tout cela est pour lui aussi un important exercice de style :

« La littérature est un processus où agissent les mots et les phrases et le genre du haïku vous pousse à peser chaque mot parce que vous devez décider si le mot est indispensable ou non. Le haïku est un genre qui n’est pas bavard et cela m’intéresse beaucoup ces derniers temps parce que quand vous écrivez un roman, vous y mettez des milliers de mots et de phrases et je cherche à être plus concis et moins prolixe dans mes textes. C’est justement grâce au haïku que je l’apprends. »

Nous verrons bientôt dans quelle mesure la concision des vers du haïku, s’imposera aussi dans la prose de Jiří Hájíček. Il promet, si tout va bien, de publier son nouveau roman au printemps prochain.