Jiří Hájíček: « Le héros du roman "Le Baroque paysan" m'est très proche »

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"A mon père qui a eu cette année soixante-dix ans et à qui on a interdit, au début des années 1950, d'apprendre un métier parce qu'il était le fils d'un fermier (…) et qui se rappelle de nos jours encore, comme si c'était hier, chaque pousse de terre de cette ferme de vingt-quatre hectares qui n'existe plus depuis longtemps…" C'est par cette dédicace que s'ouvre le roman "Le Baroque tchèque". Son auteur Jiří Hájíček résume ainsi ses préférences littéraires: "J'aime la narration à la première personne, j'aime créer un climat spécial, j'aime les descriptions suggestives et j'aime aussi le dialogue. Mes livres sont empreints d'une certaine mélancolie slave."

Les héros des romans de Jiří Hájíček ont beaucoup de traits communs. Ils s'appellent Pavel, sont originaires de Bohême du Sud et sont d'une nature plutôt mélancolique. Jiří Hájíček, né en 1967 dans le chef-lieu de cette région, České Budějovice, s'explique:

"J'ai appelé tous les héros de mes romans Pavel mais il ne s'agit pas de personnages identiques qui passeraient d'un roman à l'autre. C'est plutôt une marque littéraire. Il s'agit d’hommes qui ont des attitudes semblables vis-à-vis du monde, dont les sensations et les réflexions se ressemblent mais ce n'est pas toujours le même héros. Ils n'arrêtent pas de chercher, ils s'interrogent souvent comment résoudre les problèmes qui laissent les autres indifférents, comment vivre à l'époque actuelle."

En lisant le roman que Jiří Hájíček a intitulé "Le Baroque paysan", on s'aperçoit vite des ressemblances entre l'auteur et Pavel Straňanský, héros du livre. Jiří Hájíček ne nie d'ailleurs pas avoir donné à ce personnage quelques traits autobiographiques:

"Le héros du roman « Le Baroque paysan » m'est très proche parce qu'il flâne dans les paysages de Bohême du Sud que j'aime et où je vis. Il s'intéresse aux événements de jadis, il aime fouiller dans les archives et les chroniques. Tout cela m'est proche. En plus, il découvre une histoire ancienne des années 1950 qui est, en réalité, l'histoire de ma propre famille. C'est donc un thème qui me touche personnellement."


Le roman, dont l'action est située dans une période toute récente, se réfère aussi à quelques chapitres plus anciens, et bien douloureux, de l'histoire tchèque du XXe siècle. Entre 1949 et la fin des années cinquante, la vie à la campagne tchèque a complètement changé, la collectivisation forcée des fermes et la création des coopératives agricoles ont profondément bouleversé les rapports entre les paysans tchèques. Le régime communiste a obligé les simples paysans et les grands fermiers à renoncer à leurs propriétés foncières et à entrer dans les coopératives agricoles. Ceux qui osaient résister à cet impératif sans appel allaient devenir victimes de représailles dont la brutalité a été à peine voilée par le simulacre de la justice.

Un demi-siècle plus tard, Pavel, personnage principal du roman, découvre dans les archives des documents compromettant sur cette triste période. Pavel, un homme encore relativement jeune, divorcé, vit à l'écart de la société chez un vieux tailleur de pierre qui lui a offert l'asile dans sa maison. Pavel est un généalogiste. Il propose aux gens de reconstituer, se basant pour cela sur les vieux registres d'état civil, l’arbre généalogique de leur famille. Cela lui permet de gagner assez modestement sa vie. Les archives et les témoignages de quelques vieilles personnes lui permettent aussi de découvrir et de reconstituer une affaire de dénonciation qui a fini, dans les années cinquante, par l'arrestation de plusieurs paysans. Il apprend les conséquences tragiques de cette affaire pour les personnes concernées et pour leurs familles. Et il se rend compte que la connaissance du passé oublié et surtout les informations compromettantes donnent à l'archiviste un grand pouvoir sur les gens. Celui qui en dispose et qui se débarrasse des scrupules peut utiliser ses informations dans la politique ou peut les vendre avec profit à ceux désireux de se débarrasser de leurs adversaires. Et cette tentation guette aussi Pavel. Tout à coup il se retrouve dans la position de quelqu'un qui peut manipuler les destinées des hommes, qui peut décider du châtiment et du pardon.


L'intrigue se complique encore davantage après l'entrée sur scène de Daniela, une jeune femme qui contribuera au dénouement inattendu du roman. C'est elle qui jouera finalement le rôle décisif dans ce récit sur le passé qu'on n'arrive pas à oublier, sur la faute et son expiation, sur le droit de juger et de châtier, sur le droit de pardonner. On dirait que l'auteur et son héros Pavel penchent plutôt pour la réconciliation des coupables et de leurs victimes, pour le pardon, mais Jiří Hájíček refuse de simplifier ainsi le message de son livre :

"Je pense que c'est toujours le lecteur qui doit choisir. Je ne lui propose ni une solution, ni une absolution. Dans le roman il y a deux ou plusieurs personnages contradictoires dont les opinions se choquent, et le narrateur du récit, Pavel, ne dit jamais où est la vérité. Au contraire, il relativise la vérité. Je ne pense donc pas que mon livre soit conciliant, ce n'est pas un livre qui demande pardon."

Bechyně
Le paysage, la description sobre mais évocatrice de la nature joue un rôle important dans ce livre qui rouvre de vieilles plaies. Le paysage entoure et envahit les personnages et reflète d'une certaine façon leurs sensations et leurs pensées. On dirait que ces passages contemplatifs sont un hommage que l'auteur rend à la Bohême du Sud.

"C'est mon pays, je ne veux pas être pathétique mais j'aime toutes ces régions qui figurent dans le roman - les régions de České Budějovice et de Třeboň mais aussi celles de Týn nad Vltavou et de Bechyně. Je crois que mon roman démontre qu'il est bien de flâner dans le paysage. On y trouve, outre les beautés naturelles, aussi des choses qui nous renseignent sur le passé de cette société qui est la nôtre et nous disent comment elle est de nos jours. Et cela donne à réfléchir."