Journées de la Francophonie : le slam est « une porte qui claque »

Simon Raket, photo: Tomáš Kůs / Facebook de Slam Poetry CZ

Les uns après les autres, les slameurs tchèques et belges montent sur la scène du Café V Lese à Prague. Une ambiance très particulière s'installe dans cette salle bondée et sombre, une atmosphère colorée d'applaudissements, de rires, et parfois d'une profonde émotion. La semaine dernière, ces artistes ont parcouru trois scènes tchèques : d'abord à Olomouc, puis à Plzeň, pour finir leur tournée à Prague. Ces trois soirées, organisées par la Délégation Wallonie Bruxelles et l'organisation Slam Poetry CZ, avaient un crédo : mettre en valeur les langues tchèque et française à travers le slam, cet art de la poésie déclamée sans musique. Rencontre avec Simon Raket, NK, et Skash, trois slameurs belges en tournée à Prague.

Le slam, c’est quoi ?

Simon Raket, photo: Tomáš Kůs / Facebook de Slam Poetry CZ
Huit slameurs tchéco-belges se sont donné la réplique jeudi dernier à Prague dans le cadre des Journées de la Francophonie. L’ambiance était semblable à celle des Rap Contenders, ces championnats de rap a capella. Les scènes slam sont aussi des lieux démocratiques ouverts à tous, et donnent la possibilité au public d’interagir. Deux tours sont organisés, àpoetry slam la fin desquels le public désigne un gagnant. Simon Raket, rappeur et slameur depuis les années 1990, connaît bien ce milieu artistique. Vice-champion d'Europe en 2015, il donne sa définition du slam, qui varie en fonction des scènes :

« Le seul moyen de définir le slam sans dire trop de bêtises, c’est de le définir par ses contraintes. Le slam n’est pas un style musical, ni un style poétique, c’est juste une manière que les gens ont trouvée pour s’échanger de la poésie. Et ces règles sont les suivantes : trois minutes maximum par personne, pas d’accessoire, pas de costume, pas de décor, pas de musique, et un texte dit par son auteur. Tout ce qui rentre dans ces règles a sa place, que ce soit de la poésie classique, du rap a capella, du travail sonore avec les mots, ou un mot crié, cela peut être considéré comme de la poésie. »

« Le public tchèque aime la comédie »

Skash, photo: Tomáš Kůs / Facebook de Slam Poetry CZ
L’initiative était ambitieuse : partager des poèmes avec des personnes qui ne parlent pas la même langue. Pour faciliter la tâche, les textes des trois Liégeois ont été traduits en tchèque et projetés en simultané pour le public. Skash, Simon Raket et NK ont été ravis de l’accueil reçu durant ces trois jours en République tchèque, et ont découvert un slam tout à fait différent :

Skash : « C'était vraiment bien. Nous nous attendions à quelque chose d'autre de la part du public, dans le sens où on nous avait dit que les Tchèques étaient froids. Mais il y a même eu quelques réactions dans le public, quelqu'un qui criait à un moment donné... »

Simon Raket : « La principale différence, d'après ce que nous avons pu voir, c'est qu'il y a une vraie attente de comédie de la part du public ici. Ça se sent, et l'interrogation des Tchèques qui nous ont accueillis, était de dire : ‘On sait que ce que vous faites est moins marrant, et on ne sait pas comment ça va passer’. Finalement, ça passait très bien. »

Sur les trois soirées, les trois slameurs belges ont découvert le slam « à la tchèque », à la fois plus humoristique et plus théâtral. Simon Raket et NK citent quelques artistes qui les ont particulièrement marqués :

Simon Raket : « Bio Masha m'a beaucoup impressionné par son flow, avec une énergie atomique, à la mitraillette. En plus j'ai appris qu'elle faisait beaucoup d'improvisation, qu'elle avait un canevas de base, mais qu'elle brodait autour de son canevas de base et à cette vitesse-là, ça force vraiment le respect, je trouve, parce qu'elle va très vite. Maintenant c'est marrant car nous n’avons pas le sens, nous avons uniquement le son et la performance. C'est intéressant, car ceux qui croient que le slam, c'est juste de l'écriture de textes de qualité... Ce n'est pas que ça, parce que nous arrivons à être émus d’une performance sans comprendre le moindre mot. Anatol Svahilec aussi... un slameur qui nous a vraiment impressionnés par sa présence. Dès qu'il prend le micro, on sent qu'il attire l'œil et les oreilles. »

NK :« Thomáš Sraka aussi… C’est un Slovaque que nous avons vu à la première scène à Olomouc et qui était très étonnant aussi. Nous avons eu l’occasion d’entendre de belles choses pendant trois jours. »

« La poésie est un mot qu’on nous a volé »

Photo: Tomáš Kůs / Facebook de Slam Poetry CZ
Le mot slam vient de l’anglais ‘slam a door’, traduit en français par ‘une porte qui claque’. Faire claquer les mots, rendre la poésie accessible à tous, et parfois y ajouter un discours politique… C’est pour ces raisons qu’en 1984, le poète anglais Marc Smith a créé les scènes slam.

Avec la démocratisation et la diffusion massive du rap dans les années 1990, le slam est popularisé auprès du grand public, et est généralement associé au mouvement hip-hop. Pourtant, dès le début des années 1980, des artistes issus des milieux punks, libertaires et anarchistes, ont commencé à clamer des mots dans le silence pour donner une nouvelle jeunesse à la poésie. Ce n’est qu’après le succès du rap que le slam a pris la couleur du mouvement hip-hop. Simon Raket raconte son expérience du slam dans les années 1990 :

« J’ai quarante-deux ans, je fais partie de la première vague de hip-hop dans les années 1990, et on faisait énormément de rap a capella à cette époque. Nous passions des nuits entières dans les abris de bus à faire du rap ensemble, parce que nous n’avions pas d’amplificateur comme ceux d’aujourd’hui, qu’on peut transporter. Et un jour, j’ai appris que ça s’appelait ‘slam’. Donc je n’ai pas l’impression d’avoir un jour découvert le slam, j’ai l’impression qu’un jour, j’ai compris que des gens avaient donné un nom à ce phénomène. Mais le slam n’est absolument pas quelque chose de nouveau, les griots africains remplissent exactement la même fonction. Au Sénégal, il y a les ‘talif’, c’est de la poésie rythmée qui est censée donner de la force aux combattants et de la force aux gens qui travaillent dans les champs. »

Claquer les mots, c’est aussi une manière de récupérer la poésie, un art qui pouvait passer pour vieillot, réservé à une élite et difficile d’accès. Des idées que veulent renverser des slameurs comme Simon Raket :

Simon Raket, photo: Tomáš Kůs / Facebook de Slam Poetry CZ
« On nous a fait croire que la poésie était un truc rose bonbon, dans un carnet avec un petit cadenas en forme de cœur, et que c’était pour les petites filles avant douze ans. Ça peut être le cas et tant mieux, mais ce n’est certainement pas seulement cela. Cela fait partie des nombreux mots qu’on nous a volés mais celui-là, notre crédo, c’est un peu d’essayer de le rendre aux gens, et de leur dire : ‘La poésie, au fond, c’est aussi ce qu’on cherche quand on écoute un ami raconter une blague…’ »

Pour continuer de mettre en valeur cette poésie, l’association Slam Poetry CZ multiplie les scènes slam, à Prague et en province. Pour découvrir ces poètes tchèques des temps modernes, l’association organise par exemple une scène slam le mercredi 5 avril au Cross Club, à Prague, en présence notamment d’Anatol Svahilec.