Une cure de rajeunissement pour la poésie

Metoděj Konstatin, photo: YouTube

La littérature et les arts évoluent avec le temps. Certains genres littéraires jadis très populaires sont aujourd’hui pratiquement oubliés mais ce n’est heureusement pas le cas de la littérature dans son ensemble. Si la littérature n’a pas encore été reléguée aux oubliettes à l’époque de la télévision, d’Internet et de la vidéo, si c’est une des activités humaines qui nous accompagnent encore au début du XXIe siècle, c’est qu’elle est capable de se transformer et de se renouveler selon les exigences des différentes époques et des différents publics. Une de ses dernières métamorphoses s’appelle le slam poésie, en anglais « poetry slam » ou le slam tout court, et c’est un genre mariant la littérature et le théâtre qui est capable de susciter même l’intérêt des spectateurs qui ne lisent jamais de poésie sous sa forme classique.

Bohdan Bláhovec, photo: Martin Melichar, ČRo
Bohdan Bláhovec est un des meilleurs représentants de la forme tchèque du slam poésie. Voici sa propre définition du slam qui peut néanmoins différer par certains aspects de celles qu’en donneraient d’autres adeptes d’un genre littéraire dont l’évolution n’est pas encore terminée :

« Les racines du poetry slam sont aux Etats-Unis. Au fond, il ne s’agit pas d’un genre mais d’une plateforme définie par un certain Marc Smith qui a donné aux gens, au public des soirées de poésie, la possibilité de voter. Il a confisqué aux poètes leurs papiers et les a laissé vivre leurs textes, les jouer d’une certaine façon, les incarner. Ce qui fait la différence entre le poetry slam et la lecture publique c’est que l’interprète de slam devrait incarner le texte. Au fond, c’est une soirée de textes d’auteur présentée sous forme d’un concours. »

Bohdan Bláhovec est un poète mais aussi un réalisateur de films documentaires et il constate qu’il y a plusieurs aspects communs entre le slam poésie et ce genre de cinéma. Dans les deux cas l’auteur doit réagir d’une certaine façon à la situation momentanée et prépare aussi une sorte de charpente de son discours, une idée et un thème qu’il désire développer. Et Bohdan Bláhovec de remarquer que les deux choses, la prestation sur scène et le tournage, ne peuvent pas être préparées en détail, qu’on ne peut pas les répéter et que l’auteur est donc incessamment obligé de s’adapter à ce qui se passe autour de lui :

« D’une certaine façon le film et le slam poésie sont liés à la langue. Mais la langue parlée, grâce à sa vélocité et son agilité, est sans doute pour moi un instrument plus facile que le langage cinématographique. Dans ce genre de langage je suis encore légèrement dyslexique. »

Photo: Agnès Joyaut
Les règles d’une session de slam peuvent varier d’un concours à l’autre. Le slam est démocratique et ouvert à tous ceux qui veulent y participer. On ne peut réciter devant le public qu’un seul poème et la performance ne doit pas dépasser trois minutes bien que la durée de cinq minutes soit encore tolérée. L’artiste doit se passer de tous les accessoires de théâtre et même d’un accompagnement musical. Les performances sont jugées par plusieurs spectateurs tirés au sort ou par l’ensemble du public. Les vainqueurs des concours sont parfois récompensés par un prix sous forme d’espèces sonnantes et trébuchantes. Bohdan Bláhovec avoue s’être lancé dans le slam parce qu’il avait besoin d’argent. Il voulait remporter la somme d’argent réservée au vainqueur du concours mais ce n’était pas son unique motif :

« C’était une période où les médias tchèques subissaient l’invasion de nouveaux type d’émissions comme les programmes de téléréalité Big Brother etc. Et j’ai trouvé absurde qu’on utilisait le principe de téléréalité pour chercher la poésie qui est pour moi toujours quelque chose de très intime, très réfléchi et fragile. Ce sont les spectateurs qui décident du succès du poète, ils peuvent voter et lui attribuer une récompense financière. Et cette absurdité a créé tout à coup pour moi un thème que j’aurais aimé évoquer sur scène. Et comme c’était un concours, je croyais que c’était un concours d’improvisation. Je ne me doutais pas qu’on pourrait présenter un texte préparé d’avance. »

Pavel Klusák, photo: Standa Soukup, ČRo
Et c’est grâce à cette erreur que Bohdan Bláhovec a faite comme d’autres adeptes tchèques de ce genre de poésie, que le slam tchèque a pris un aspect qui le distingue de la production du même genre à l’étranger. L’improvisation, l’aspect inattendu et surprenant donnent à cette poésie un caractère spécial et lui insuffle la vie. Les récitants ne préparent donc qu’une partie du texte ou seulement la trame de ce qu’ils désirent présenter ensuite sur la scène. Ces derniers temps cependant ils ont tendance à préparer leurs prestations de plus en plus minutieusement et le caractère unique du slam tchèque dû à l’improvisation commence à s’estomper. Les derniers concours nationaux de slam tchèque ont été remportés par des poètes ayant préparé en détail leurs prestations. Voici comment le poète Pavel Klusák, qui est un des meilleurs « slameurs » tchèques, résume sa méthode :

« Moi par exemple, j’appartiens à ce genre d’interprètes qui préparent quelque chose avant de se présenter au public. En ce moment, il faut surmonter la différence entre le texte que vous avez écrit quand vous étiez seul et la nouvelle forme que vous donnez à ce texte quand vous vous trouvez devant les gens et communiquez d’une certaine façon avec eux. »

Metoděj Konstatin, photo: YouTube
Parmi les talents surgis au cours de ces dernières années Bohdan Bláhovec remarque un nouveau venu, le poète Metoděj Konstatin, qui a un don iné de l’improvisation. C’est peut-être lui qui pourrait être considéré comme un représentant de la forme typiquement tchèque du slam poésie :

« Il s’agit d’un jeune ‘slameur’ très intéressant parce que c’est un improvisateur absolu. C’est un des improvisateurs les plus véloces et agiles que j’aie eu la chance de connaître. Il est capable de mettre en rimes n’importe quoi et encore de donner un sens à cette poésie improvisée. »

Photo: Agnès Joyaut
Actuellement il y a en République tchèque une vingtaine de poètes qui s’adonnent à ce nouveau genre littéraire et théâtral à la fois. Selon Bohdan Bláhovec, il n’y a que dix « slameurs » tchèques qui pratiquent régulièrement cette activité artistique. De nouveaux poètes arrivent mais Bohdan Bláhovec constate que leur nombre n’est toujours pas suffisant pour donner au slam poésie le statut d’un genre littéraire établi. Quoi qu’il en soit, grâce à son caractère interactif, le slam continue à remplir les sales. Les concours de cette poésie interactive sont organisés à plusieurs niveaux et suscitent un vif intérêt de la part du public. Peu à peu, elle s’impose aussi aux yeux des auteurs de poésie écrite dont certains vont jusqu’à s’aventurer sur la scène pour participer aux tournois de slam et se mesurer devant le public avec les slameurs. Ils ne méprisent plus ce nouveau genre. Ils se rendent compte que c’est peut être un moyen efficace pour revigorer la poésie écrite qui, telle une Cendrillon, vivote loin du grand public et devient l’affaire d’un petit nombre d’initiés.