Karel Barták : « La société tchèque serait beaucoup plus difficile à manier que la société slovaque »

Karel Barták

Karel Barták a été pendant 12 ans le correspondant de l'agence ČTK à Bruxelles, où il a vécu près d'un quart de siècle et également travaillé pour la Commission européenne. Dans cet entretien en français, il évoque les prochaines élections législatives tchèques et leurs potentielles conséquences sur les relations entre la Tchéquie et l'Union européenne. 

Les élections législatives d’octobre sont-elles cruciales pour l’avenir des relations entre Prague et Bruxelles ?

Karel Barták : « Je pense que oui, mais, étant donné l’environnement international, un peu moins, parce que je pense que quand l’Union européenne se trouve quelque part entre le marteau et l’enclume, entre la Russie agressive et l’Amérique de plus en plus hostile, même les forces plutôt anti-européennes n’osent plus tellement montrer leur anti-européanité comme auparavant. »

« Alors de ce point de vue, je ne pense pas qu’on verra vraiment, dans la campagne électorale, les partis qui pourront jouer un rôle primordial après les élections, opter pour des slogans en faveur de la sortie de la République tchèque de l’Union européenne, des choses comme ça qu’on a vues auparavant. »

Pourtant, on voit Andrej Babiš envisager la possibilité de s’allier avec le SPD d’extrême droite et indiquer qu’il n’est pas tout à fait en désaccord avec l’idée d’un référendum pour un "Czexit", pour la sortie de la Tchéquie de l’Union européenne...

Photo: Libor Sojka,  ČTK

« Oui, il garde toutes ses options ouvertes, évidemment. Mais en même temps, si vous regardez l’évolution de l’opinion publique en Tchéquie, vous verrez que, pour la première fois, le soutien à l’Europe en Tchéquie a dépassé 63 % - je pense récemment -, ce qui est très bas, disons, du point de vue européen, mais assez important du point de vue tchèque. Comme Andrej Babiš suit toujours de très près l’évolution de l’opinion publique, je ne pense pas qu’il se lancera dans cette direction. »

« En plus, quand il était Premier ministre, il était très friand de ces rapports avec le Conseil européen, il aimait bien ne pas être considéré comme un outsider, etc. Alors, je ne pense pas que ce soit quelque chose qui sera vraiment d’actualité. Mais il faut rester très vigilant. »

ANO dans le groupe des "Patriotes pour l'Europe" : « une évolution naturelle »

Le parti d’Andrej Babiš, ANO, siégeait auparavant au Parlement européen avec les membres du parti d’Emmanuel Macron, dans le groupe Renew. Aujourd’hui, il vient d’aller en France à un meeting de l’extrême droite européenne, il siège dans le groupe "Patriotes pour l’Europe", avec le Rassemblement national et d’autres formations d’extrême droite en Europe. Comment percevez-vous cette évolution ?

« Je la perçois comme une évolution naturelle. Je pense que le fait qu’ANO faisait partie de Renew était un peu contre nature. Il y avait évidemment des eurodéputés qui étaient de vrais libéraux, mais qui ont tous, l’un après l’autre, quitté la voie de monsieur Babiš. »

« Ceux qui sont restés — ou qui se sont fait réélire — ont été, quelque part, forcés d’entrer dans le groupe des Patriotes. Là, ils ont un problème personnel. Mais le parti d'Andrej Babiš appartient là où il est, évidemment. Son comportement au niveau national et international est beaucoup plus proche des positions des partis qui font partie des Patriotes que de Renew. Ça, c’est clair. »

« En même temps, il faut voir que même Marine Le Pen ne défend plus aujourd’hui l’abandon de l’euro. Alors, il y a une certaine dynamique, même au sein des "Patriotes", qui n’est pas forcément mauvaise pour l’avenir de l’Europe. »

« Je veux être optimiste, mais évidemment, si on arrive à une coalition en Tchéquie entre Andrej Babiš et des partis encore beaucoup plus à droite, beaucoup plus populistes, etc., cela n'apportera pas beaucoup de bien, parce qu’il y a cette alliance avec le FPÖ en Autriche, avec monsieur Fico, surtout avec monsieur Orbán, ce qui pourrait évidemment commencer à poser problème. »

Un contexte illibéral et des tendances antidémocratiques en Europe centrale

Le parti SMER de Robert Fico, lui, ne fait pas partie de ce groupe des Patriotes. On se parle ici à la conférence Globsec, qui a déménagé de Bratislava à cause de la politique - on peut le dire ainsi - du gouvernement Fico. Il y a quand même un environnement particulier dans la région, avec Viktor Orbán, dont vous parliez, Robert Fico, et potentiellement Andrej Babiš, qui est en tête des sondages… C’est un contexte très particulier...

Robert Fico et Viktor Orbán | Photo: TASR/Profimedia

« Plutôt illibéral. C’est une des tendances évidemment antidémocratiques. Nous devons être très, très vigilants. Mais je pense que la société tchèque serait beaucoup plus difficile à manier que, par exemple, la société slovaque. »

Pour quelle(s) raison(s) ?

« Parce qu’il y a quand même une tradition démocratique un peu plus ancrée dans les esprits. Il y a une couche de la population plus éduquée, urbaine, etc., qui est plus importante. Et pour ces gens-là, il serait beaucoup plus difficile d’avaler une évolution à la hongroise. Ça, c’est certain. »

D'un pays pas toujours fiable à une partie du courant dominant européen

La formation de Petr Fiala, le Premier ministre sortant, le Parti civique démocrate (ODS), a eu dans ses rangs certains membres farouchement eurosceptiques. Certains sont partis - je pense à l’ancien eurodéputé Jan Zahradil. Mais le parti ODS reste dans le groupe des Conservateurs et Réformistes européens (ECR), avec le PiS polonais, notamment. Donc, il y a une évolution là aussi ?

« Il y a une évolution. Le parti est évidemment… je ne veux pas dire divisé, mais il y a plusieurs courants au sein de l’ODS. Il y a toujours le courant eurosceptique, qui prévalait par le passé, mais qui, probablement, n’est plus majoritaire aujourd’hui. Le parti a évolué, aussi sous l’influence des autres partis de la coalition gouvernementale actuelle. »

Petr Fiala | Photo: Petr Topič,  MF DNES,  LN/Profimedia

« Ils ont mis un peu d’eau dans leur vin, mais Petr Fiala et son entourage se sont rendus compte, petit à petit, disons avec l’exercice du pouvoir, que d’être toujours à l’extérieur du courant dominant en Europe ne leur apportait pas grand-chose. »

« Nous étions toujours considérés comme un pays un peu étrange, pas toujours fiable, etc. Tandis que ces deux ou trois dernières années, nous sommes plutôt devenus partie du courant dominant européen, ce qui plaît évidemment beaucoup à ces hommes et ces femmes politiques. Alors, de ce point de vue, c’est une évolution positive. Mais tout dépendra un peu de l’évolution interne au sein de l’ODS, parce que si la défaite aux législatives est cuisante, il se peut que le courant eurosceptique prévale de nouveau. »

Le soutien à l’Ukraine au centre d’une partie de la campagne électorale

La question de la guerre en Ukraine a littéralement fait exploser le groupe de Visegrád, avec notamment le gouvernement tchèque qui a interrompu les consultations gouvernementales régulières avec le gouvernement slovaque en raison de ses positions sur cette question. Est-ce que la position vis-à-vis du Kremlin est un élément essentiel des prochaines échéances électorales, d’abord, puis du futur des relations entre les pays de la région ?

Source: Muhammad Imran,  Pixabay,  Pixabay License

« Oui, aussi parce que la coalition sortante va évidemment, dans la campagne, beaucoup insister sur le fait que c’est elle qui a mené cette politique. Parce que c’est dans le domaine de la politique étrangère qu’elle a eu le plus de succès. Alors, évidemment, elle va baser une partie de sa campagne là-dessus. »

« En même temps, on voit que l’opinion publique est en train de changer en Tchéquie. Il y a de moins en moins de gens qui approuvent pleinement le soutien militaire et autre à l’Ukraine. Il y a aussi de moins en moins de personnes qui soutiennent l’accueil réservé aux réfugiés ukrainiens.  »

« Alors là-dessus, il y aura évidemment une bataille pour l’opinion publique. Et les partis populistes vont toujours suivre l’évolution de l’opinion publique. Donc on peut s’attendre, à un certain moment — si jamais il y a un autre gouvernement, une autre coalition — à ce qu’il y ait un petit changement de ton en ce qui concerne le soutien à l’Ukraine. C’est une possibilité, ce que je ne souhaite pas évidemment, mais cela pourrait se produire. »