La Chimère décortiquée par des artistes belges à la MeetFactory

L'exposition Chimère, photo: Denisa Tomanová

Le centre d’art MeetFactory, situé dans le quartier pragois de Smíchov, accueille jusqu’au 25 mai prochain, l’exposition commune de quatre artistes belges intitulée Chiméra – Chimère. A l’occasion du vernissage qui s’est déroulé le 9 avril dernier, Radio Prague a rencontré Marcel Berlanger, Patrick Everaert, Djos Janssens et Eva L’Hoest, ainsi que la commissaire de l’exposition, Anne-Françoise Lesuisse, afin qu’ils nous fassent part de l’intérêt de cette exposition agencée autour de la notion de la chimère, initialement mythologique, mais plus seulement.

Une coopération entre la MeetFactory et la Biennale internationale de la Photographie et des Arts visuels de Liège

L'exposition Chimère, photo: Denisa Tomanová
L’exposition Chimère marque l’apogée de la coopération entre le désormais incontournable centre d’art pragois, la MeetFactory, et la Biennale internationale de la Photographie et des Arts visuels de Liège. Si la photographie, support artistique tel que nous le connaissons, n’est pas celle à être privilégiée en premier lieu, Anne-Françoise Lesuisse, commissaire de l’exposition, a révélé quelle a été l’idée motrice à l’origine de la présentation des œuvres de ces quatre artistes belges :

« Cette exposition s’inscrit dans le cadre d’un partenariat avec la MeetFactory. On a reçu le commissaire de la MeetFactory à Liège en 2014 lors de la Biennale. Et ils nous ont invités en retour. Le thème de la Biennale en 2014 c’était Images et Croyances ; de quelle manière peut-on croire ou non dans les images. Quelle est la vérité ? Quel est le mensonge ? On a donc commencé à penser cette exposition à partir de cette question : interroger la question de la vérité, interroger la représentation. On a été chercher des artistes qui ne sont pas strictement des photographes, mais qui par ailleurs ont un rapport assez singulier avec la question photographique, avec la question de l’image enregistrée ou l’image trouvée. »

De gauche à droite : Eva L'Hoest, Patrick Everaert, Djos Janssens, Anne-Françoise Lesuisse, Marcel Berlanger, photo: Denisa Tomanová
Malgré la présence de différents domaines artistiques à cette exposition, passant par l’installation, la peinture, les objets plastiques et les vidéos, les quatre artistes belges ont été rassemblés effectivement autour du thème lié au processus de l’hybridation. La commissaire de l’exposition, Anne-Françoise Lesuisse, a indiqué dans ce sens :

« Ce qui rassemble les artistes, qui sont ici présentés tous les quatre, c’est le pan et le versant de la question de l’hybridation dans leur travail. On a voulu les rassembler autour de cette figure de la Chimère, qui est un animal composé de différentes parties de chèvre, de serpent et de lion. L’idée de l’hybridation, du monstre, était quelque chose qui nous plaisait bien. Le monstre vient du latin monstrare, qui veut dire montrer, présenter. Donc on n’est pas dans le registre de la laideur, mais plutôt dans le registre de ce qui vient toucher l’œil, de ce qui éveille la curiosité, de ce qui recompose un peu les choses, de ce qui existe d’une autre manière et qui donc fait exister une réalité un peu inédite. Tous les quatre artistes travaillent cette hybridation d’une manière qui est tout à fait singulière à chacun. Il n’y a donc pas de ressemblances dans les travaux. »

Chiméra dévoile quatre artistes hétéroclites

Place à présent aux artistes eux-mêmes qui ont détaillé non seulement l’apparence mais aussi le mouvement de leurs œuvres présentes à la MeetFactory, tout en revenant sur le thème de la Chimère, définie à l’origine comme une créature fantastique de la mythologie grecque. Marcel Berlanger, qui réinterroge l’image à travers la peinture, basée sur un travail de reproduction de l’image où d’autres enjeux sont perceptibles, a précisé à propos de ses œuvres :

L'exposition Chimère, photo: Denisa Tomanová
« Oui, c’est vrai que je travaille régulièrement avec l’hybridation, mais pour le coup il ne s’agit pas d’images si composées que cela ici. Pour moi, il y a toujours la question de la coupure, de l’arrêt de l’image et d’une autre partie qui relance la question de la peinture. Car souvent ces images, étant très réalistes et ayant presque un caractère d’images imprimées, ont très peu un caractère peint. Ce sont donc deux images thématiques par rapport à la Chimère. J’ai choisi un animal, le mouton, qui est normalement une des parties de la Chimère mythologique, et puis j’ai choisi la sculpture David et Goliath de Verrochio. Je n’ai pas peint la tête de David, donc c’est peut-être le caractère hybride qui est inexistant. Pour moi, c’est plutôt une image qui renvoie à l’actualité d’aujourd’hui, en revisitant presque de manière négative et inversée la tradition occidentale de la création des images. »

Patrick Everaert travaille lui avec des photographies trouvées, qu’il recompose pour créer des images tout à fait inédites, qui résistent à l’interprétation, à la lecture. Cet artiste vivant à Charleroi s’est expliqué à propos de ses images étranges, dérangeantes, voire même inconfortables :

L'exposition Chimère, photo: Denisa Tomanová
« L’hybridation est au cœur de mon travail. Ce que j’essaie de faire, c’est de produire des images qui sont à un point d’équilibre où elles peuvent basculer dans beaucoup de directions différentes, qui ne se donnent pas directement et qui comportent intrinsèquement beaucoup de doutes. On est dans une société où le doute n’a plus beaucoup de place. On est entouré d’images qui sont très autoritaires, des images publicitaires ou dans le pire des cas des images qui veulent servir des fins politiques. Il me semble donc important aujourd’hui de continuer à créer des images qui sont avant tout interrogatives et qui initient pour le regardeur une démarche vers une interprétation, qui sera son interprétation à lui, et pas celle imposée par l’artiste, qui voudrait absolument faire passer un message. Cette incertitude me semble à la fois une opportunité pour le spectateur d’avoir une liberté d’interprétation et en même temps, c’est inconfortable parce qu’il faut travailler pour aller vers cette interprétation. Les choses ne sont pas données d’emblée. On n’est pas face à des images où on va tout de suite comprendre ce à quoi on est confronté. Il n’y a pas de titre. Il n’y a rien à quoi s’accrocher. »

Vivant à Liège, Djos Janssens part à la fois de phrases, de mots, d’images connues et directement identifiables, mais qui sont retransformés dans des formes plus proches de l’installation, que dans celles proches de la simple photographie ou de l’image mécanique. A la MeetFactory on identifie clairement les installations de Djos Janssens : une montagne se dressant au centre d’une des salles, avec en face un mur de briques collé au mur et portant l’insigne LUXE. L’artiste dresse le portrait de ses œuvres :

L'exposition Chimère, photo: Denisa Tomanová
« Comme tous mes collègues, je suis parti sur ce thème de la Chimère. La Chimère fait peur, mais en même temps pour moi ce n’est pas ce qui est réellement effrayant. Ce sont plus nos sociétés qui sont effrayantes. Et comme je travaille sur les contradictions et les leurres de nos sociétés, je suis parti sur cette notion à la fois de la fiction qu’est la montagne, mais en même temps d’un proverbe qui dit, que pour certaines choses, il faut déplacer les montagnes. C’est donc plus axé sur les SDF, les sans-abris. Nous sommes en Europe, où il y a des déséquilibres entre l’est et l’ouest. Au niveau bancaire déjà, les taux d’intérêts sont de 7 %, pour ce qui est de la Grèce, du Portugal, de l’Espagne, de l’Irlande, des pays « pauvres ». A l’inverse, les pays « riches » ont des taux d’intérêts qui sont paradoxalement de 0,6%, comme l’Allemagne ou les Pays-Bas. Cela me travaillait donc. L’intérieur de la montagne c’est presque un abri de SDF, une favela. Face à cela, la notion du mur (la deuxième installation, ndlr) est pour moi associée au luxe. Si je m’entends pas avec mon voisin ou j’ai des problèmes avec lui, alors je mets un mur, je ne le vois pas, je ne l’entends pas. Ce mur est en construction avec l’inscription LUXE, qui est aussi la lumière, même si cela ne s’orthographie pas de la même manière, le but était de jouer sur plusieurs paramètres. »

L'exposition Chimère, photo: Denisa Tomanová
La benjamine de la troupe, Eva L’Hoest, travaillant elle-aussi à Liège et qui a notamment participé aux résidences artistiques à la MeetFactory pendant deux mois, travaille avec des vidéos, qui offrent un éventail infini d’interprétations. Eva L’Hoest :

« Je cherche à trouver à chaque fois des dispositifs de tournage, qui peuvent tout simplement détourner des représentations communes en des formes plus abstraites, et après c’est aussi une expérience de vie au moment du tournage que je cherche à retranscrire par le montage. »

Animal, utopie ou illusion ? Telle est la question

Chaque artiste a ainsi proposé ses œuvres en leur propre adéquation avec le thème de la Chimère, un thème étroitement proche, selon les paroles des artistes, de la pratique artistique en elle-même. A la question de savoir, si le titre de l’exposition avait déjà l’ambition d’insinuer dès le départ un certain sens aux œuvres, Djos Janssens et Marcel Berlanger ont indiqué :

Djos Janssens : « Je pense que c’est d’abord au spectateur de faire sa propre lecture. Avant d’imposer quoi que ce soit, je pense que chacun travaille avec des niveaux de lecture différents. Je crois que c’est la primauté. Après, ce qu’il y à comprendre, c’est un autre débat. De toute façon on ne comprend jamais entièrement une œuvre, on ne la maîtrise pas non plus à 100%. »

Marcel Berlanger : « Je crois qu’il faut le prendre tout d’abord avec ce que cela représente iconologiquement dans l’histoire et de ce qu’on peut en connaître au premier degré. C’est déjà un super bon guide pour voir l’exposition, de réenvisager cette espèce de monstre tué par Persée. Je crois que chaque œuvre a une espèce de résonnance avec cela, si on est simplement focaliser sur cette histoire mythologique. C’est une bonne clé, une bonne source pour voir l’expo. »

L’exposition Chiméra a ainsi l’ambition de rompre avec la traditionnelle représentation de la photographie, et ce à travers des dispositifs qui font éclater le rapport de la reproduction mécanique à l’image photographique.

L’exposition est à voir à la MeetFactory jusqu’au 25 mai prochain.