La crise politique et « le fantôme de 1948 »

Février 1948

Retour aujourd'hui sur la crise qui paralyse depuis cet été la scène politique tchèque. Pour en parler avec nous, Petr Fleischmann, conseiller de la commission des Affaires étrangères et de la Défense du Sénat tchèque et membre du conseil de rédaction du magazine Pritomnost. Fils de l'homme de lettres et diplomate Ivo Fleischmann, Petr Fleischmann a vécu une grande partie de sa vie avec sa famille en exil en France. Il porte un regard original sur la situation politique à Prague, bloquée depuis les dernières élections législatives.

Petr Fleischmann
« Ce qui se passe ici est très curieux. J'entends souvent cette affirmation selon laquelle ici on n'est pas encore comme dans les 'vieilles démocraties' et je trouve que cette affirmation, d'une certaine façon, est la seule manifestation de cette absence de maturité. En réalité la situation du point de vue du fonctionnement des institutions démocratiques est meilleure que les gens ne l'admettent. Je pense que l'institution démocratique tchèque est moins menacée que certaines gens ont tendance à dire. Dix-sept ans après 1989, nous sommes dans un pays doté d'institutions démocratiques standard, qui fonctionnement de façon correcte.

S'il y a une crise depuis quelques mois, ce n'est pas dû au défaut de leur fonctionnement, mais j'allais dire presqu'à son fonctionnement tellement parfait que le pays s'est scindé en deux. Et il en est sorti un Parlement qui ne peut engendrer un gouvernement qui reçoive la confiance et le soutien dont il a besoin.

Février 1948
Donc, lorsque les gens se plaignent toujours du retard que nous avons sur les pays où la démocratie n'a pas été interrompue comme elle l'a pu l'être ici, je pense que ce retard n'est pas dans le fonctionnement des institutions mais dans notre incapacité à reconnaître que nos institutions sont démocratiques. »

Pour des raisons historiques ?

« Nous sommes extrêmement suspicieux. Ces derniers temps, la presse a été remplie d'articles exprimant la crainte que se produise quelque chose de similaire à ce qui s'est passé en 1948, c'est-à-dire qu'une alliance entre la partie cachée pro-communiste de la social-démocratie et les communistes va constituer une sorte de cocktail qui ne fera rien d'autre que de supprimer la démocratie. C'est le fantôme de 1948, parce que cela s'est passé comme ça.

Seulement ce que l'on oublie, et cela fait l'objet d'une polémique - à mon avis malheureusement pas assez ouverte mais sous-jacente. Quand je dis pas assez ouverte, c'est qu'on n'en parle pas suffisamment, qu'on ne lit pas suffisamment d'analyse comparative des situations de 1948 et d'aujourd'hui.

Nous sommes dans une situation totalement différente aujourd'hui. Parce que 1948 ne pourrait pas se produire sans le contexte international, sans l'URSS, sans la guerre froide. »

Selon vous, il faut donc apprendre à vivre avec ce Parti communiste ?

« Alors là, je ne parle plus en tant que fonctionnaire, mais en tant que publiciste qui donne son avis. Et je suis de l'avis qu'il faudra d'une certaine façon apprendre à vivre avec ce parti communiste, à partir du moment où il existe. Ce parti, dix-sept ans après, est toujours là. Le contexte a changé. On est démocrate ou on ne l'est pas... Dire 'vivre avec' ne signifie pas 'être d'accord avec'.

Ce qui me paraît étrange ici est qu'à la fois on craint le PC, mais on ne se demande pas dans le même temps ce qu'il pourrait faire. C'est la raison pour laquelle j'ai initié dans la revue Pritomnost un numéro consacré au PC dans le simple but se poser la question et de leur poser la question 'Que feraient-ils ?'. Les résultats d'une telle enquête peuvent être inquiétants. On y apprend effectivement des choses que l'on ne souhaite pas. Mais à la fois, de là à dire que nous irions vers un régime du même type que celui qui était là du temps de Staline et de ses successeurs, c'est aller un peu trop vite... »