La famille Vlach : l’indépendance et la Bohême en héritage

Jan Vlach

Lors de la fête nationale tchèque du 28 octobre 2006, le Centre tchèque à Paris faisait réinstaller un haut-relief représentant un des symboles nationaux : le Lion tchèque à deux queues, couronné. Un emblème en pierre qui est la réplique en plus petit d’un même haut-relief qui décora la façade du 18, rue Bonaparte à Paris de 1947 à 1997, jusqu’à ce qu’il soit malencontreusement cassé lors de la reconstruction du bâtiment. A l’emblème s’attache une histoire, celle de son sculpteur et de sa famille. Une histoire entre la France et la Tchécoslovaquie, encore un destin marqué par celle de ce pays d’Europe centrale, agité par les soubresauts du XXe siècle. Pour évoquer ensemble cette page de l’histoire, je vous propose d’écouter les propos de la petite-fille du sculpteur, qui d’ailleurs, elle aussi, aujourd’hui, a hérité de l’âme artistique de son grand-père.

Milena Vlach a 36 ans, et vit à Paris. Elle porte le prénom d’une de ses célèbres compatriotes, Milena Jesenska, de quoi déterminer un caractère… Car dans la famille Vlach, on est artiste et farouchement indépendant.

Son grand-père, l’artiste qui réalisa ce Lion tchèque s’appelait Jan Vlach (1904-1962), un artiste figuratif qui, auparavant, en Tchécoslovaquie, avait sculpté différents grands personnages de la Première république tchécoslovaque. Et comme de nombreux artistes tchèques dans les années 1920, il se rend en France pour parfaire son art :

Jan Vlach
« C’est au cours de ses études de sculpteur qu’il est allé en France, il a fait le tour de plusieurs capitales européennes. Et aussi Paris, où il a obtenu une bourse, pour étudier aux Beaux-Arts. C’était la première fois. Il y rencontre sa future femme, une Française, une peintre du nom d’Ondine Magnard, il l’épouse et le couple se partage entre Paris et Prague où ils ont chacun des expositions. Tout va bien jusqu’en 1938. Puis Hitler envahit la Tchécoslovaquie. Ils vont se réfugier en France en pensant échapper à la guerre, mais elle les y rattrape. Ils sont restés en France tout au long de la guerre. Le va-et-vient entre la France et la Tchécoslovaquie n’a pas pu se poursuivre car mon grand-père a choisi la France. Ma mère m’a raconté que la dernière fois qu’ils sont allés en Tchécoslovaquie, c’était pendant les vacances de Noël 1947. Ils sont donc partis début 1948 et le Coup de Prague a eu lieu en février. »

En 1947, Jan Vlach avait réalisé cet emblème, le Lion tchèque qui devait figurer sur le bâtiment du consulat tchécoslovaque, au 18 rue Bonaparte à Paris. Au moment de recevoir ses honoraires pour le travail qu’il avait réalisé, les communistes ont déjà pris le pouvoir. Jan Vlach refuse alors de toucher ne serait-ce qu’un centime venant de la poche des nouveaux dirigeants. Une intransigeance qui est sa marque de fabrique. Milena Vlach :

« Son geste est tout à fait emblématique de son attitude vis-à-vis du régime pendant toute sa vie. Il a toujours refusé de mettre son art au service d’un régime qui, pour lui, représentait l’oppression de son peuple. Il a donc refusé d’y mêler son nom. Malheureusement, il est mort avant que son œuvre ne soit réhabilitée. »

En 1995, dans le bulletin de l’amitié franco-tchécoslovaque de février, Claire Vlach, la mère de Milena, évoquait en ces termes le choix de son père :

« Il choisit l'indépendance et la liberté de son peuple, au mépris de ses intérêts matériels et de la mode. Car, resté attaché à une conception de l'art pré-cubiste, il aurait pu faire agréer sa sculpture par l'ambassade tchécoslovaque au bénéfice d'une compatibilité de son oeuvre avec les normes du réalisme socialiste. Le moindre acte d'allégeance aux nouveaux dirigeants de la Bohême aurait fait affluer les commandes avec les prébendes, et le rideau de fer, rendu perméable par faveur spéciale aux artistes complaisants, aurait cessé de nous séparer totalement de notre famille et de la Tchécoslovaquie. Mais comment mon père aurait-il pu se résoudre à imiter tant de ses collègues, qui tenaient un discours socialisant, mais préféraient vivre en pays capitaliste, tellement plus confortable que les pays du socialisme réel? Et plutôt que de consentir à l'oppression de son peuple, plutôt que de légitimer si peu que ce soit le pouvoir des usurpateurs, mon père choisit la misère et l'exil. Il ne parut plus jamais à l'ambassade à partir du 25 février 1948. C'est ainsi qu'il se raidit peu à peu dans le double refus du progressisme en art et en politique. Il se marginalisait ainsi au sein d'une intelligentsia qui au contraire cultivait l'union de l'un et l'autre avant-gardisme. Mon père mourut vingt-sept ans avant la Révolution de velours, qu'il n'osait même plus espérer, vaincu par le sentiment d'être écrasé par le char fatal, injuste et cruel de l'histoire, inconsolable de la misère de son peuple, de son propre exil et du triomphe de l'art abstrait qui lui paraissait, à tort ou à raison, comme l'arrêt de mort de l'art. »

Un choix qui aura des conséquences sur sa vie en France et pour sa famille. Milena Vlach :

« Ça a été très difficile, il a quand même essayé de se maintenir dans son art. Il avait de petites commandes. Il a dû faire des petits boulots. Déjà à l’époque de la guerre, il vivait dans la clandestinité. Pour échapper au STO, il s’était enrôlé dans la résistance. Avec sa famille, il vivait à la campagne, dans le Berry, et pour pouvoir subvenir aux besoins, il était devenu bûcheron. Par après, il a eu quelques petites commandes, mais c’était difficile. Par exemple, une de ses œuvres qui me frappent le plus, c’est une commande de Jean Vilar, du Théâtre national populaire, d’un buste représentant la tête coupée de Macbeth. C’était Jean Vilar dans le rôle de Macbeth. Nous possédons toujours cette tête très expressive. Car à la fin de la pièce on brandissait la tête coupée de Macbeth. »

Le destin de Milena Vlach lui-même semble avoir été en quelque sorte prédestiné. Petite-fille d’artiste, si elle ne s’est pas orientée vers les arts plastiques, elle a par contre fondé, il y a presque un an, une compagnie de théâtre dans la région parisienne. Une compagnie dont le nom « Aigle de Sable » n’a d’ailleurs pas été choisi totalement au hasard :

« Pour trouver le nom de ma compagnie, je voulais me placer sous le signe de la Bohême. Et puis aussi en hommage à mes grands-parents qui ont vécu la vie de bohème/Bohême dans tous les sens du terme. J’ai fait des recherches et je suis tombée sur un des blasons du royaume de Bohême. Pas le principal, puisque ce n’est pas le lion, mais qui représente un aigle noir. Un aigle noir dans le langage héraldique se dit ‘aigle de sable’. J’ai trouvé l’expression très poétique et très belle et je l’ai choisi comme nom de ma compagnie. »

Les débuts ne sont pas forcément évidents comme elle l’admet elle-même, puisque avec son compagnon, ils doivent tout gérer eux-mêmes. Mais ils ont quand même déjà une pièce de théâtre à leur actif :

« Pour l’instant, il n’y a qu’un seul spectacle qui a été créé par cette compagnie qui est ‘Sganarelle ou le cocu imaginaire’ de Molière. On ne peut pas dire que ce soit très lié avec les pays tchèques. Mais il y a plein de projets dans la besace. Notamment en ce qui concerne ce qui me rattacherait à mes origines slaves, je voudrais faire quelque chose sur Milena dont je porte le prénom, sur sa vie et sur l’œuvre de Kafka, les lettres à Milena. Les rapports de Milena et Kafka sont dignes d’une pièce de théâtre. C’est en maturation. »

Un des rêves de Milena Vlach serait bien entendu de pouvoir venir présenter un jour le travail de sa troupe sur Molière à un public francophone à Prague et ailleurs en République tchèque. Et histoire de faire d’une pierre deux coups, elle souhaiterait coupler ces éventuelles représentations avec un autre projet :

« J’aimerais aussi que les œuvres de mes grands-parents voyagent avec moi. Mon grand-père a réalisé beaucoup de bustes de personnages de son histoire. Notamment Tomas et Jan Masaryk mais aussi le buste de Bata, de Kupka aussi qui était un ami à lui. Ma grand-mère, elle, lorsqu’elle est venue à Prague, elle a peint des tableaux de la ville. J’aimerais organiser éventuellement un spectacle et une exposition des œuvres de mes grands-parents, car ce sont des artistes qui ont voyagé entre Paris et Prague, qui ont tissé des liens entre la France et la Tchécoslovaquie, dans leur couple et dans leur art. Moi aussi, j’essaye de tisser des liens entre ces deux pays qui sont les miens. »