La grande cantatrice tchèque Soňa Červená fête ses 95 ans

/ctk2009/cervena.jpg

« Je me suis interdit la nostalgie » déclare souvent la grande mezzo-soprano tchèque Soňa Červená, qui a d’ailleurs intitulé ses mémoires dans cet esprit. Et c’est peut-être cette volonté de toujours aller de l’avant, sans trop se retourner sur le passé, qui confère à la cantatrice cette vitalité, en dépit des heurts de son existence. Soňa Červená fête ce mercredi ses 95 ans.  

Un beau jour, Soňa Červená a décidé de consacrer toute sa force et toute son énergie à son art : faisant le choix de l’indépendance et de la création, la cantatrice a aussi choisi la solitude, renonçant volontairement à toute vie de famille « sans jamais le regretter », précise-t-elle.

Soňa Červená, photo: Aerofilms / ČT

Cette liberté totale, la mezzo-soprano l’a incarnée sur les planches et dans sa vie. Elle a notamment donné corps et voix à Carmen, devenant en son temps une des interprètes les plus acclamées de la farouche bohémienne andalouse. Soňa Červená a aussi quitté son pays pour l’Ouest, en 1962, via le dernier poste-frontière encore ouvert entre Berlin-Est et Berlin-Ouest, comme elle le confiait à la Radio tchèque il y a quelques années :

« J'ai émigré de Berlin-Est à Berlin-Ouest et quand je me suis retrouvée de l'autre côté du rideau de fer dans des circonstances assez dramatiques, j'ai reçu un coup de téléphone du directeur de l'Opéra de Berlin-Ouest qui m'a immédiatement proposé un engagement parce qu'il connaissait déjà les rôles que j'avais chantés de l'autre côté du mur. Pourquoi me suis-je installée en Allemagne ? J'ai ensuite beaucoup voyagé dans le monde, j'ai vécu pendant onze saisons à San Francisco, mais j'ai choisi l'Allemagne parce que c'est un pays formidable pour les chanteurs d'opéra. Dans chaque ville allemande, ou presque, il y a un opéra avec une troupe lyrique et les représentations sont données tous les soirs. C'est unique au monde. Cela n'existe qu'en Allemagne et chez nous... »

Avant ce passage à l’Ouest  qui lui permet de lancer sa carrière internationale, Soňa Červená a subi tous les aléas des heures les plus sombres du XXe siècle en Europe centrale. Née à Prague le 9 septembre 1925, la future cantatrice est l’enfant non-désirée d’une femme de la haute société tchèque qui finira quand même par éprouver de l’affection pour sa fille. Ces origines sociales desserviront la famille après la Deuxième Guerre mondiale qui touche également de près les parents de la jeune Soňa Červená : sa mère est déportée à Ravensbrück, son père, fondateur du premier cabaret littéraire tchèque, est arrêté et envoyé à Terezín. Si ses parents survivent à cette épreuve, l’arrivée au pouvoir du Parti communiste frappe à nouveau la famille. Arrêtée, sa mère meurt dans des conditions inexpliquées en prison. Soňa Červená, qui s’est mariée avec un entrepreneur, le voit prendre le chemin de l’émigration en 1948.

C’est avec l’énergie du désespoir qu’elle se consacre au théâtre, elle qui a découvert l’art lyrique à dix ans à la faveur d’un véritable coup de foudre pour le personnage de Carmen qu’elle incarnera plus tard. Remarquée dans des comédies musicales jouées au Théâtre libéré (Osvobozené divadlo), Soňa Červená signe à la fin des années 1950 avec l’Opéra de Brno, puis, forte de ses succès avec l’Opéra d’Etat de Berlin-Est. Cette porte ouverte vers la célébrité au-delà des frontières la conduit à passer le rideau de fer et à enchaîner ensuite les tournées dans le monde entier.

Si elle rechigne à fréquenter les émigrés tchèques, par crainte de se laisser emporter par le mal du pays, Soňa Červená choisit de chérir en elle comme un trésor sa langue maternelle :

Soňa Červená, photo: Archives de Radio Prague Int.

« Ce qui me manquait, c’était la Vltava, ma rivière, et aussi Prague et Hradec Králové. Mais je me suis interdit la nostalgie. J’ai rencontré à l’étranger tant d’émigrés qui se sont laissé complètement détruire par la nostalgie de leur pays, une vaine nostalgie, que je me suis dit : ‘Non, je ne me laisserai pas détruire.’ Mais j’ai gardé et sauvegardé ma langue tchèque. Je me suis promis : ‘On peut me prendre tout, mais on ne me prendra pas ma langue maternelle’. Alors, quand je suis revenue, je parlais parfaitement tchèque. Je vénérais et aimais la langue tchèque. »

Soňa Červená a retrouvé les berges de la Vltava après la révolution de Velours et n’a pas cessé de remonter sur les planches, malgré son âge avancé.

A l’occasion de son 95e anniversaire, elle a souhaité faire un don au Fonds de soutien aux chanteurs lyriques  et musiciens de talent parce que « la culture est indispensable pour l’avenir de la nation », a-t-elle expliqué.