Soňa Červená : « Je me suis interdit la nostalgie »

Photo: Opus Musicum

Les souvenirs de la cantatrice Soňa Červená « Stýskání zakázáno » (Défense d’être nostalgique), publiés aux éditions Opus musicum, ne sont pas des mémoires classiques. Plus qu'un livre de souvenirs, c'est le récit d'une carrière artistique. La troisième édition de ce livre, qui est paru récemment, couvre pourtant la période entre 1925, année de la naissance de la future cantatrice, et 1989, année de l'effondrement des régimes communistes en Europe centrale. Après les premiers chapitres dans lesquels l'auteure raconte avec esprit et humour son enfance et son adolescence, c'est le théâtre qui devient le personnage principal du livre. La femme s'efface derrière la cantatrice et l'histoire de sa vie se perd dans l'histoire de ses rôles.

Un enfant indésirable

Soňa Červená,  photo: ČT
La vie et la carrière de Soňa Červená ont fusionné et son existence a été un sacrifice. L'artiste a pratiquement renoncé à la vie privée et s'est mariée avec le théâtre. Et c'était une grande histoire d'amour.

C'est Prague qui est la patrie de Soňa Červená. L'accueil qu'on réserve à la petite Soňa après sa venue au monde en septembre 1925 est loin d’être chaleureux. Sa mère est une femme de la haute société et la naissance de sa deuxième fille est pour elle une complication désagréable, qui risque de la gêner pendant la saison des bals. L'enfant indésirable naît prématurément et il semble que ses jours soient comptés, mais la petite Soňa ne se laisse pas vaincre facilement. L’enfant chétive survivra à cette première épreuve de son existence, prendra des forces et finira par susciter même l'affection de sa mère mondaine, qui ne voulait pourtant pas d'elle. Ses parents côtoient de nombreux intellectuels et artistes et l'enfance de cette fille de bonne famille se déroule dans un milieu favorable à l'éclosion de son talent. C'est son père Jiří Červený, fondateur du premier cabaret littéraire tchèque, qui aura l'influence décisive sur le choix de sa future carrière. Soňa Červená se souvient :

« Il était plutôt introverti. Ne pensez-pas que c’était un homme très allègre. Il était avocat, il a ouvert un cabinet d'avocat pour satisfaire ma mère qui était très ambitieuse. Mais il n'aimait pas rester assis à son bureau, il préférait s'asseoir au piano, chanter et composer des chansons. C'est lui qui m'a appris que la musique et la parole sont des partenaires qui ne doivent pas s'escroquer mutuellement. Alors même si j'étais une cantatrice d'opéra, je cherchais toujours à respecter le texte et la parole. C'est pourquoi probablement j'ai attiré l'attention des metteurs en scène avec lesquels j'ai collaboré par la suite. »

A dix ans, Soňa assiste au Théâtre national de Prague à l’opéra Carmen de Georges Bizet et c'est un coup de foudre. Son choix est arrêté, elle sera cantatrice lyrique. Sa famille se désagrège, ses parents divorcent et sa mère se remarie. Soňa déteste d'abord son beau-père et son éducation est confiée à des pensionnats pour jeunes filles. Au moment où éclate la Deuxième Guerre mondiale, elle se trouve dans un pensionnat en Suisse, et lorsqu'elle revient à Prague, la ville est envahie par les nazis. Sa mère cherche désespérément à sauver les biens de la famille mais n'oublie pas pour autant d'aider ceux qui sont dans le besoin. En 1943, la mère est arrêtée et en 1944, elle est déportée dans le camp de concentration de Ravensbrück. Le père, Jiří Červený, est déporté à son tour dans le camp de Terezín. Soňa, qui a dix-neuf ans, est placée sous la surveillance d'une famille allemande qui emménage dans son appartement. Le fils de la famille saisit l’occasion et la viole.

Epouse d’un fabricant

Soňa Červená,  photo: ČT
La guerre finie, il semble que la vie puisse reprendre son cours, mais Soňa n’est pas au bout de ses peines. Ses parents, qui ont réussi à survivre à la déportation, reviennent à Prague et leur fille se marie. Son époux qui fait partie de la « jeunesse dorée » de Prague, s’appelle František et possède une usine de chocolat. Soňa s’en souviendra beaucoup plus tard avec humour :

« J'ai été jadis épouse d'un fabricant. Oui, mon mari que j'ai malheureusement perdu trop tôt, était propriétaire d'une usine de chocolat. Et quand on lui offrait des pralines il disait: « Non merci, je sais comment c’est fait ». C'est ainsi qu'il faisait la promotion de sa propre usine. Je ne suis pas très gourmande en chocolat, mais j'en mange parfois même si je sais comment c’est fait. (Rires) »

Le bonheur du jeune couple ne fera pas long feu. Après le coup de Prague et la prise du pouvoir par les communistes en février 1948, la chocolaterie du mari de Soňa est nationalisée et František, menacé d’arrestation, réussit à émigrer laissant sa femme à Prague. La mère de Soňa n’aura pas cette chance. La femme courageuse, qui a survécu à l’enfer de Ravensbrück, est de nouveau arrêtée en novembre 1948 et ne ressortira plus de la prison communiste. Quinze jours après son arrestation, Soňa la retrouve morte à l’Institut de pathologie à Prague. La cause officielle de cette mort subite est le suicide dans la prison, mais Soňa est persuadée que sa mère ne s’est pas suicidée et ne voulait pas partir à l’étranger comme on le prétend. Mais les questions qu’elle ose poser aux autorités carcérales resteront sans réponse.

Chanteuse d’opéra

Soňa Červená dans Carmen,  photo: Opéra d'Etat
Au bord du désespoir elle retrouve le salut dans le travail pour le théâtre. Dès 1947, elle est engagée au Théâtre libéré (Osvobozené divadlo), où elle doit camper un des rôles principaux dans la version tchèque de la comédie musicale « Finian’s Rainbow » (La Vallée du bonheur). Cette production, acclamée par le public pragois, lui permet de surmonter cette période terrible et de retrouver le goût de la vie. Et elle ne s’arrêtera pas là. Depuis son enfance elle rêve de l’opéra et elle se lance dans la réalisation de son rêve. Elle signe un engagement à l’Opéra de Brno où elle chantera pendant six saisons et se fera remarquer par la critique étrangère. En 1958, elle devient membre de l’Opéra d’État à Berlin-Est et on commence à l’inviter à chanter dans les plus grands théâtres européens. Mais elle sent aussi que sa célébrité lui attire des ennemis et qu’elle pourrait bientôt se retrouver emprisonnée derrière le rideau de fer. Rester ou partir, telle est la question qu’elle est obligée de se poser. Pour chanter, pour créer, elle a besoin de liberté et elle prend donc la décision la plus difficile de sa vie :

« J'ai émigré de Berlin-Est à Berlin-Ouest et quand je me suis retrouvée de l'autre côté du rideau de fer dans des circonstances assez dramatiques, j'ai reçu un coup de téléphone du directeur de l'Opéra de Berlin-Ouest qui m'a immédiatement proposé un engagement parce qu'il connaissait déjà les rôles que j'avais chantés de l'autre côté du mur. Pourquoi me suis-je installée en Allemagne ? J'ai ensuite beaucoup voyagé dans le monde, j'ai vécu pendant onze saisons à San Francisco, mais j'ai choisi l'Allemagne parce que c'est un pays formidable pour les chanteurs d'opéra. Dans chaque ville allemande, ou presque, il y a un opéra avec une troupe lyrique et les représentations sont données tous les soirs. C'est unique au monde. Cela n'existe qu'en Allemagne et chez nous... »

Toujours libre

Photo: Opus Musicum
Le reste de la biographie de Soňa Červená est une suite interminable d’engagements et de tournées dans les théâtres lyriques les plus prestigieux d’Europe et des États-Unis. Elle se produira dans plus de quatre mille représentations et dans chaque rôle qu’elle campe, elle s’investit toute entière, qu’importe si le rôle est grand ou petit. Elle est une des meilleures Carmen de sa génération mais elle excelle aussi dans d’autres grands rôles du répertoire français, allemand et italien. Interprète recherchée des œuvres des compositeurs du XXe siècle, elle côtoie les grands chanteurs de son temps et collabore avec les meilleurs metteurs en scène. Et lorsque, vers la fin des années 1980, elle fait ses adieux à la scène lyrique, elle prend un engagement au théâtre Thalia de Hambourg, où elle continuera à jouer et travaillera notamment avec le célèbre metteur en scène Robert Wilson.

Pendant toutes ces années, un seul homme arrive à éveiller sa profonde sympathie et à l’enlever à ses intenses activités théâtrales. Les rares moments de bonheur passés en compagnie de cet homme mystérieux, dont elle se garde de révéler l’identité dans ses Mémoires, sont les seules périodes de sa vie qui ne sont pas consacrées entièrement au théâtre. Pendant tout ce temps, Soňa est convaincue qu’elle ne reverra jamais sa patrie tchèque :

Photo: Théâtre national
« Ce qui me manquait, c’était la Vltava, ma rivière, et aussi Prague et Hradec Králové. Mais je me suis interdit la nostalgie. J’ai rencontré à l’étranger tant d’émigrés qui se sont laissé complètement détruire par la nostalgie de leur pays, une vaine nostalgie, que je me suis dit : ‘Non, je ne me laisserai pas détruire.’ Mais j’ai gardé et sauvegardé ma langue tchèque. Je me suis promis : ‘On peut me prendre tout, mais on ne me prendra pas ma langue maternelle’. Alors, quand je suis revenue, je parlais parfaitement tchèque. Je vénérais et aimais la langue tchèque. »

La chute du régime communiste en 1989 permet à Soňa Červená de retourner à Prague, de se réinstaller au bord de la Vltava, de jouer dans des théâtres tchèques. Malgré son âge avancé, elle laisse aux autres le droit de partir à la retraite. Toujours étonnement active, elle garde une jeunesse intérieure, une jeunesse de cœur. Elle n’aime pas se retourner en arrière, elle attend toujours ce que la vie lui apportera. Elle a retrouvé son pays mais elle reste libre. C’est ainsi qu’elle résume sa vie de nomade :

Soňa Červená,  photo: Archives de Radio Prague
« Au fond je ne cherchais pas un foyer. Je n’en ai déjà pas eu quand j’étais enfant. Ce n’est pas un reproche adressé à mes parents, mais je n’avais pas de ‘chez moi’. Mon père aimait son cabaret, ma mère aimait les bals et la vie mondaine, j’avais toujours d’excellentes gouvernantes etc., mais ce n’était pas un véritable foyer. Je ne me suis pas habituée à avoir un foyer à moi et je ne le souhaitais même pas. Heureusement. Et c’est pourquoi je n’ai jamais fondé un foyer à l’étranger. Je n’ai jamais eu une maison ou une famille, j’étais un oiseau migrateur, j’ai vécu seule et j’ai été heureuse. »