La mémoire de Robert Desnos honorée à Terezín

Terezín, photo: Denisa Tomanová

Dans le cadre d’un programme d’échange, des élèves de Terminale accompagnés de leurs professeurs du Lycée Robert Schuman de Haguenau, et de trois lycées tchèques, le První Obnovené Reálné Gymnázium (PORG), le Lycée Jaroslav Seifert et le Lycée Jan Palach, ont rendu hommage ce lundi au poète et résistant français Robert Desnos en visitant Terezín, localité située au nord de Prague. C’est dans ce fort de Terezín, transformé par les nazis en prison et en camp de transit durant la Seconde Guerre mondiale, qu’il fut en effet déporté et qu’il trouva la mort en juin 1945. Radio Prague a accompagné les élèves sur les traces de cet immense poète surréaliste qu’était Robert Desnos.

Terezín, photo: Denisa Tomanová
Ancienne ville de garnison et forteresse militaire, situées au nord de la République tchèque dans la région d’Ústí nad Labem, Terezín voit débuter sa construction par les Habsbourg, et plus précisément par l’empereur Joseph II en 1780. Achevé dix ans plus tard, elle sera baptisée Theresienstadt en l’honneur de l’impératrice Marie-Thérèse. Si elle pouvait accueillir jusqu’à 11 000 soldats, la forteresse ne sera jamais utilisée en temps de guerre, mais servira par la suite de prison. Parfois considéré comme le déclencheur de la Première Guerre mondiale, Gavrilo Princip, l’assassin de l’archiduc François-Ferdinand, y meurt de tuberculose en 1918. Or pendant la Seconde Guerre mondiale, les nazis s’emparent de Terezín, et transforme la grande forteresse en ghetto juif et la petite forteresse en camp de transit et en prison.

En trois ans et demi, près de 150 000 juifs y seront acheminés, environ 35 000 y trouveront la mort. Au total 87 000 personnes partiront dans 63 convois en direction d’Auschwitz-Birkenau. Le jour de la libération, Terezín ne compte plus que 5 500 prisonniers, dont 1600 enfants. A eux s’ajoutent, dans les derniers jours de la guerre, près de 15 000 prisonniers, venus des camps de concentration de l’Est. Le poète Robert Desnos fait partie d’une de ces marches de la mort.

Terezín, photo: Denisa Tomanová
Les élèves français et tchèques se sont rendus à Terezín afin de rendre hommage à Robert Desnos, en musique, par la lecture de poèmes, par le dépôt de petites pierres, et par un rosier apporté de France et planté non loin du lieu de décès de l’artiste. A cette occasion, la conseillère principale d’éducation du lycée Robert Schuman, Michèle Jouart-Werner, a rappelé qui était Robert Desnos :

« La vie de Robert Desnos s'est achevée ici même, à la fin de la Seconde Guerre mondiale, dans cette petite forteresse, au matin du 8 juin 1945. C'était son matin, c’était son « matin le plus matinal ». Desnos a été, était un résistant qui a chanté toute sa vie et chanta jusqu'au bout l'espoir, l'amour de la vie et de la liberté. Robert Desnos est un poète, un amoureux, un résistant. »

Michèle Jouart-Werner : « Nous vous rendons hommage, nous lycéens et professeurs de France et de République Tchèque pour votre combat pour la Liberté. »

Corinne Bret (professeur de Français): « Robert Desnos, de la liberté, vous nous montrez le prix, et par votre poésie, aujourd'hui, vous êtes toujours en vie. »

P’OASIS Nous sommes les pensées arborescentes qui fleurissent
sur les chemins des jardins cérébraux.
Sœur Anne, ma Sainte-Anne, ne vois-tu rien venir … vers Sainte-Anne ?
- Je vois les pensées odorer les mots.
- Nous sommes les mots arborescents qui fleurissent
sur les chemins des jardins cérébraux,
de nous naissent les pensées.
- Nous sommes les pensées arborescentes qui fleurissent
sur les chemins des jardins cérébraux.
Les mots sont nos esclaves.
- Nous sommes
- Nous sommes
- Nous sommes les lettres arborescentes qui fleurissent
sur les chemins des jardins cérébraux.
Nous n’avons pas d’esclaves.
- Sœur Anne, ma sœur Anne que vois-tu venir vers Sainte-Anne ?
Je vois les Pan C
Je vois les crânes KC
Je vois les mains DCD
Je vois les M
Je vois les pensées BC et les femmes ME
Et les poumons qui en ont AC de l’RLO
Poumons noyés des ponts NMI
Mais la minute précédente est déjà trop AG
Nous sommes les arborescences qui fleurissent
sur les déserts des jardins cérébraux.

« Plus que poli pour être honnête, plus que poète pour être honni.

Robert Desnos au camp de Terezín
Né à Paris le 4 juillet 1900, Robert Desnos est déporté le 22 février 1944 vers l’Allemagne pour faits de résistance. Le 20 mars il est transféré au camp de Royallieu à Compiègne. Malgré de nombreuses démarches pour le libérer de la part de ses proches, il fait partie le 27 avril d’un convoi de 1 700 hommes à destination de Buchenwald. Il rejoindra Flossenbürg, puis le camp de Flöha, en Saxe au mois de juin 1944. Le 14 avril 1945, sous la pression des Alliés, une centaine de prisonniers sont déportés de l’usine-prison de Flöha. Cette marche de la mort va conduire sur plus de deux cents kilomètres ces hommes jusqu’à Terezin. Ici, Robert Desnos, atteint de typhus, passera ses derniers jours. Michèle Jouart-Werner, nous a dévoilé la genèse du projet étudiant et l’histoire incroyable de la façon dont Robert Desnos a été retrouvé :

« Notre projet remonte à 2005, l’année de la rencontre avec le lycée PORG de Prague, qui était à la recherche d’un établissement partenaire en France. L’idée pour nous autres Français était d’aller sur les traces de Robert Desnos, puisque ce sont deux Tchèques qui ont sauvé Robert Desnos de l’oubli : Josef Stuna et Alena Tesařová. Le 8 mai 1945, quand Desnos est arrivé à Terezín, ce sont eux qui ont reconnu le poète au bout de quelques jours. En fait, Josef Stuna avait lu Desnos, traduit en tchèque. Il a appris qu’il était parmi les déportés qui sont arrivés à la fin de leur marche de la mort, c’est ainsi que Robert Desnos a dit ‘Oui, Robert Desnos, c’est moi, c’est moi’. »

Terezín, photo: Denisa Tomanová
Ce lundi 20 octobre 2014, les élèves ont ainsi planté à Terezín un rosier ‘Pierre de Ronsard’ pour la paix et la poésie. Car Pierre de Ronsard n’est pas le seul poète à avoir écrit que c’est la « beauté qui sauvera le monde. » Selon le professeur de religion Pierre Roeslin, du lycée Schuman, le symbole de la rose fait rêver, voir au-delà de la réalité, fait aller plus loin. Trois étudiants français, Laura, Antoine et Arthur, nous ont livré leurs impressions sur l’œuvre de Desnos et sur la symbolique de la rose :

Arthur : « Robert Desnos n’a pas fait de poèmes très historiques, mais ce sont des poèmes qui touchent aux sentiments, qui peuvent toucher tout le monde, qu’ils parlent de la mort ou de l’amour. C’est intemporel. »

Terezín, photo: Denisa Tomanová
Laura : « Il y a beaucoup de poèmes de Desnos qui ont été faits à partir de la rose, comme ‘De la rose de marbre à la rose de fer’, et encore un jeu de mots par rapport à ‘Rrose selavy’, toujours en rapport avec la rose. »

Ils ont notamment révélé leurs impressions quant à ce camp de Terezín :

Antoine : « On a déjà vu des camps, parce que le camp de concentration de Stutthof n'est pas très loin de chez nous. Mais les fours crématoires, c’est toujours aussi impressionnant. »

Laura : « Mais Terezín, je trouve que c’est plus impressionnant que Stutthof. Il y a une âme. On sent qu’il s’est vraiment passé quelque chose. C’est prenant. »

Arthur : « C’est troublant. »

La Rose Rose rose, rose blanche, Rose thé,
J’ai cueilli la rose en branche
Au soleil de l’été.
Rose blanche, rose rose, Rose d’or,
J’ai cueilli la rose éclose
Et son parfum m’endort.

Robert Desnos est l’auteur de plusieurs recueils de poèmes, comme Deuil pour deuil, ou Corps et biens, ainsi que de récits et romans, tels que La Liberté ou l’amour ! ou Le vin est tiré. A sa détention dans Terezín se rapporte notamment le mythe de son dernier poème « Ombre parmi les ombres » paru dans la presse tchèque le 1er juillet 1945. Or, l’authenticité de ce poème n’ pas pu complètement se vérifier dans la mesure où il ne s’agissait peut-être que d’une traduction tchèque approximative du dernier vers du poème ‘J’ai tant rêvé de toi’, de 1926.

« J’ai tant rêvé de toi,
tant marché, parlé, couché avec ton fantôme
qu'il ne me reste plus peut-être,
et pourtant, qu’à être
fantôme parmi les fantômes
et plus ombre cent fois que l’ombre
qui se promène et se promènera allégrement
sur le cadran solaire de ta vie. »

Terezín, photo: Denisa Tomanová
A la mort de Robert Desnos, les deux infirmiers tchèques prennent le soin de brûler séparément son corps et recueillent ses cendres. Ses lunettes et son urne seront les seules choses que Josef Stuna remettra à l'ambassade de France. Le 20 octobre 1945, la délégation tchèque, en compagnie du poète tchèque František Halas, transmet l’urne du poète à la ville de Paris. Robert Desnos sera enterré au cimetière du Montparnasse à Paris.

Quant à la ville de Terezín, elle est devenue une ville-fantôme qui, de ses 60 000 habitants initiaux, ne compte à l’heure actuelle qu’entre 700 et 800 habitants.