La mémoire du passé, à la fois un travail d’expert et un souvenir intime

Photo: ÚSTR

L’Institut pour l’étude des régimes totalitaires (ÚSTR) est une institution comme il en existe des similaires dédiées à la mémoire nationale dans d’autres pays post-communistes. Cet Institut a vu le jour en République tchèque par une loi votée en juillet 2007 par la Chambre des députés. En 2012, Muriel Blaive, spécialiste de l’histoire contemporaine des pays d’Europe centrale, est devenue membre du Conseil scientifique de cet organisme fortement critiqué depuis sa création. Muriel Blaive répond à ces critiques.

Muriel Blaive,  photo: Archives de Muriel Blaive
On reproche à cette institution notamment d’interpréter l’histoire sur la base des archives des autorités publiques et de la police secrète, des documents qui offrent une perspective limitée sur le régime communiste :

« On peut très bien fonder son interprétation de la période communiste sur les archives de la police secrète. Dans l’exemple allemand, on l’a très bien fait ces vingt dernières années. Ce n’est pas utiliser les archives en soi qui est problématique, c’est la façon dont on les utilise et l’idéologie sur laquelle on se fonde pour les utiliser. »

La comparaison avec l’Allemagne invite effectivement à se poser la question de savoir si la démarche de l’institut tchèque est elle aussi couronnée de succès. Muriel Blaive explique :

« Au début, pas du tout. L’Institut a été fondé sur une notion idéologique d’anticommunisme, où on pensait que plus on allait fouiller dans les archives, plus on allait démontrer le caractère criminel du régime communiste, de la police secrète et de la façon dont la société tchèque avait été dominée de part en part par ses institutions néfastes. Plus on avance, plus l’Institut a été confronté à la critique académique et méthodologique des autres chercheurs tchèques et internationaux, plus la méthodologie s’améliore et on se rend compte que les archives de la police secrète peuvent être une formidable ouverture vers l’histoire sociale, parce que cela nous dit beaucoup sur la société. Ainsi, on peut les utiliser dans une perspective complètement différente de ce qu’on avait à l’esprit au départ. Et puis, plus l’Institut travaille, plus on se rend compte que la réalité était quand même plus complexe par rapport à ce qu’on avait voulu faire croire au début. Donc, il se révèle que le passé communiste, ce n’est pas seulement les méchants contre les gentils, le blanc contre le noir, mais que presque toute l’expérience sociale s’est exprimée sur différents tons de gris. »

Institut pour l’étude des régimes totalitaires,  photo: Google Maps
L’Institut est également accusé d’être politisé. Cette critique peut-elle être écartée aujourd’hui ?

« Pour l’instant non, parce que les membres du conseil de surveillance sont nommés par le Sénat, donc c’est une institution extrêmement politisée. »

Quel est donc le rôle du Conseil scientifique ? Muriel Blaive est bien placée pour répondre puisqu’elle en est membre. On l’écoute :

« Le Conseil scientifique actuel s’est donné pour mission de procéder à une évaluation de ce qui a été accompli ces cinq dernières années, qui sont aussi ses cinq premières années d’existence, de donner des conseils à la direction sur la façon d’améliorer le travail, comment le rendre plus scientifique et moins critiquable et quelles orientations donner au futur travail de l’Institut. »

L’héritage de la période communiste est toujours sensible. Les archives de la police secrète ont déjà fait la une des médias à plusieurs reprises. Les révélations issues des recherches de l’Institut peuvent directement influencer la vie des personnes impliquées activement dans les organes du régime mais également celle de leurs victimes. Aussi, la question de l’objectivité dans la recherche historique n’a pas surpris Muriel Blaive :

Photo: ÚSTR
« L’histoire est une science humaine, il n’y a donc pas de vérité historique absolue. Il y a des interprétations qui sont fondées sur des opinions idéologiques et politiques de départ. La seule objectivité consiste à dire : ‘voilà, tel est mon point de vue et voilà pourquoi je pense cela, pourquoi je me base sur ces sources mais pas sur d’autres, et voilà quelle est mon hypothèse de travail, ma méthodologie et les résultats auxquels j’arrive’. C’est la seule objectivité qu’on peut avoir. Mais il n’y a pas d’explication unique de ce que le passé doit être pour la nation ou pour chacun de ses citoyens. C’est en cela qu’à mon avis, l’ÚSTR a fait des progrès significatifs depuis sa création. C’est dans la compréhension graduelle du fait qu’un bon travail historique, ce n’est pas un travail qui donne une réponse définitive, c’est un travail qui pose les termes du débat afin que l’on puisse y participer. »

Au cœur des travaux de l’ÚSTR se trouve la période communiste, même si son nom, « Institut pour l’étude des régimes totalitaires », implique une orientation plus générale. L’institution a donc dû répondre à la marginalisation des travaux sur la période du Protectorat de Bohême-Moravie pendant la Seconde Guerre mondiale :

« Il y a des projets qui sont consacrés à la période du Protectorat. Il y en a même pas mal, même s’il est certain que l’Institut a surtout été créé pour parler de la période communiste. Ce n’est que face à la critique qu’on a inclus l’autre grand totalitarisme du XXe siècle, la période nazie. Mais l’intention d’origine, c’était d’étudier la période communiste. »

Photo: CT
Muriel Blaive admet que c’est surtout sur commande politique qu’on met davantage l’accent sur la Troisième résistance au sein de l’Institut, c’est-à-dire à la résistance essentiellement armée au régime communiste qui culmine lors de la décennie 1950 :

« C’est utilisé comme une entreprise de légitimation politique qui a une valeur aujourd’hui utilisée surtout par les partis de droite qui considèrent être les plus anticommunistes. Selon mon opinion, que tous les membres du Conseil scientifique ne partagent pas, c’est une présentation de l’histoire qui a tendance à grossir cette résistance, à lui donner des proportions qu’elle n’avait pas à mon avis. Mais d’autres membres du conseil vous diraient que la valeur symbolique, du fait qu’il y avait une résistance, vaut largement qu’on y consacre plus de moyens qu’à la collaboration ou à la passivité. Donc, c’est une question d’interprétation politique aujourd’hui qui montre que l’histoire n’est pas un terrain neutre, que l’histoire, c’est une façon de faire la politique au présent. »

Peut-être en raison précisément des polémiques qui entourent l’Institut, celui-ci jouit d’une réelle notoriété auprès des Tchèques. Interrogée sur le rôle de cet organe dans la lecture de l’histoire du régime communiste, Muriel Blaive refuse de le voir disposer d’un monopole quant à l’interprétation du passé :

« Chaque habitant tchèque a son interprétation du passé communiste de toute façon, donc on ne peut pas dire que quelqu’un a le monopole. Mais là où ils n’ont peut-être pas le monopole et où ils ont une position de domination par rapport à d’autres institutions ou d’autres gens, c’est qu’ils aident à déterminer les manuels scolaires. Et les manuels scolaires sont quand même un instrument très important de la formation de la mémoire collective. »

Prisonniers politiques.cz : archiver pour ne pas oublier

Aux côtés des instituts de recherche et des institutions publiques, de nombreuses associations de la société civile tchèque veillent au maintien de la mémoire du passé. Parmi elles, l’association civique « Prisonniers politiques.cz » (Političtí vězni.cz). Politologue et membre de l’Association tchèque de l’histoire orale (Česká asociace orální historie), Tomáš Bouška en est le président. Il a lui aussi confié à Radio Prague son point de vue sur la mémoire du passé communiste à lumière des activités de son association.

Tomáš Bouška,  photo: Site officiel de l'association Političtí vězni.cz
L’association « Političní vězni.cz » a pour objectif de conserver les souvenirs des prisonniers politiques, notamment ceux des sombres années 1950. Tomáš Bouška place cette volonté dans un contexte de pluralisme d’approches visant à rendre l’histoire plus accessible aujourd’hui :

« J’espère que dans la démocratie plurielle, on peut aussi parler des approches plurielles de l’histoire. Il y a plusieurs institutions publiques et non gouvernementales qui s’intéressent au passé. Nous, l’association « Prisonniers politiques.cz », nous nous concentrons sur l’archivage des récits des prisonniers politiques et des dissidents depuis le début des années 1950 jusqu’à la fin des années 1980. Nous nous efforçons de les replacer dans le contexte historique. Nous organisons des visites d’élèves et d’autres personnes intéressées dans des lieux de mémoire, comme les mines d’uranium et les camps de travail dans lesquels les prisonniers étaient confinés. Et si on peut considérer cela comme une contribution à la pluralité des regards, j’en serai très content. »

L’association Političti vězni.cz met surtout l’accent sur l’histoire individuelle dans le contexte d’un régime oppressif. De par son expérience de la dissémination de ces souvenirs, Tomáš Bouška est optimiste quant à la capacité des Tchèques à avoir une approche critique de leur histoire :

« Je considère que nous sommes sur la bonne voie. Sans être trop optimiste, je le pense parce que l’histoire concerne chacun de nous. Même si cela demande bien sûr de l’énergie, du temps et de l’implication pour se réconcilier avec le passé et chacun doit commencer chez soi. »

Avec la création en 2007 de l’Institut pour l’étude des régimes totalitaires, la République tchèque avait-elle du retard par rapport aux autres ? Après avoir entendu les expériences de ses collègues des pays post-communistes, Tomáš Bouška n’en est pas convaincu :

« J’ai effectivement eu cette impression qu’on était en retard, mais en écoutant nos homologues des autres pays, j’ai vu que tout le monde avait la même impression, peut-être à l’exception de l’Allemagne, où ils ont commencé très tôt et où ils ont aussi plus d’expérience. Je pense qu’il ne faut pas se limiter à constater des manquements sans rien faire. Si maintenant nous avons par exemple l’Institut pour l’étude des régimes totalitaires et que nous y avons investi autant de ressources, essayons de le dynamiser pour qu’il commence à fonctionner et qu’il soit au service de tous. Ce que nous avons manqué, on ne pourra plus le changer, c’est une compensation de la souffrance endurée par les victimes des années 1950 qui ne sont plus en vie et qui n’ont reçu aucun dédommagement, ne serait-ce que symbolique. On ne peut pas revenir dans le temps, mais il faut en parler. »

Pour Tomáš Bouška, comme pour Muriel Blaive de l’ÚSTR, la réinterprétation de l’histoire est un phénomène inévitable. Néanmoins, il faut la maintenir dans des limites démocratiques :

« Le passé sera toujours réinterprété. Notre objectif devrait être de favoriser une société éduquée qui sera consciente de son passé et ne se laissera pas guider par des informations manipulées. Je pense qu’on est sur la bonne voie, mais ce n’est que le début. Nous devons refuser toute politisation de ces instituts de mémoire nationale. Nous devons débattre du passé avec nos enfants, avoir la volonté de toujours améliorer notre propre connaissance, suivre le discours public et y participer. »