La nomination de Jan Fischer enchevêtre sphère publique et sphère privée

Miloš Zeman a nommé le nouveau gouvernement, photo: CTK

Avec la nomination officielle, ce mercredi, du nouveau gouvernement intérimaire par le président de la République, Miloš Zeman, la situation politique pourrait sembler désormais apaisée. Mais le gouvernement d’experts, avec le Premier ministre Jiří Rusnok, nommé le 25 juin suite à la démission de Petr Nečas, a fait l’objet, avant même sa nomination, de nombreuses critiques. La dernière d’entre elles est relative au dernier ministre nommé, Jan Fischer.

Miloš Zeman a nommé le nouveau gouvernement, photo: CTK
Le premier à avoir signé la promesse officielle de nomination dans la matinée de ce mercredi a été le nouveau ministre des Finances, Jan Fischer. Celui-ci a été nommé lundi par Jiří Rusnok et a ainsi complété le gouvernement d’experts, dont la formation a duré un peu plus de deux semaines. Lui-même ancien Premier ministre d’un gouvernement d’experts entre avril 2009 et juillet 2010, mais aussi candidat malheureux à l’élection présidentielle en début d’année, Jan Fischer suscite l’indignation de la part de nombreux hommes politiques et journalistes. Dans l’incapacité depuis six mois de rembourser la totalité des frais de sa campagne électorale, son compte transparent ouvert pour le financement de celle-ci, a enregistré, comme l’affirme Jan Fischer lui-même, le versement d’une somme de 5,3 millions de couronnes (environ 212 000 euros) en l’espace de quelques jours, et ce à partir du moment où sa participation au gouvernement a commencé à être discutée publiquement. N’ayant pas levé son verre ce mercredi lors de la cérémonie officielle de nomination du gouvernement, Miroslava Němcová a été la première à quitter la salle, geste très remarqué provenant de la présidente de la Chambre des députés. Celle que le parti civique démocrate (ODS) avait désigné il y a quelques semaines de cela pour remplacer Petr Nečas dans les fonctions de Premier ministre s’est par la suite prononcée, sur le parvis du Château de Prague, sur son rejet total d’un gouvernement qui a contourné la Chambre des députés :

Miroslava Němcová, photo: CTK
« En tant que présidente ou Premier ministre, je ne pourrais jamais permettre l'existence d'un gouvernement aussi toxique, dans la mesure où son ministre des Finances et vice-Premier ministre à la fois devient miraculeusement riche, en obtenant du jour au lendemain plusieurs millions de couronnes pour régler ses dettes. Si on évoque la confiance des citoyens dans la politique, alors il me semble qu’il s’agit là d’un piétinement élémentaire de cette confiance. »

Effectivement, le compte de campagne transparent de Jan Fischer a enregistré, mardi matin, le versement de 2 millions de couronnes (80 000 euros) de la part de David Sivora, membre de la Chambre de commerce tchéco-israélienne, et un peu moins d’un million de couronnes (40 000 euros) de Štefan Havlík. Lundi, un autre homme d’affaires, Ladislav Dráb, a, lui, versé la somme de 1,34 millions de couronnes (54 000 euros), tandis que le 4 juillet, un premier million de couronnes était déjà provenu de l’avocat Daniel Pal'ka ; ces deux derniers hommes ayant déjà soutenu Jan Fischer à hauteur de 4 millions de couronnes (160 000 euros) chacun lors de la campagne présidentielle. Jan Fischer a ainsi pu rembourser les dettes engendrées par sa campagne ; un remboursement conditionnant son accès au poste de ministre. Mais il n’a pas échappé aux nombreuses critiques, qui blâment ce remboursement soudain, ainsi que le fait qu’il s’agisse de personnes entretenant toutes des relations commerciales avec l’Etat. Le politologue Jan Bureš livre son point de vue sur cette situation et dénonce la rapidité et la manière de ce transfert soudain d’argent :

Jan Fischer (au milieu), photo: CTK
« À mon avis, il appartient maintenant aux journalistes de découvrir d’où vient exactement cet argent. La question est de savoir s’il sera possible de le savoir. Car même auprès des autres candidats à la présidentielle, par exemple auprès de l’actuel président de la République, Miloš Zeman, il n’a pas encore été possible de savoir quelles ont été les personnes qui ont sponsorisé leur campagne et à hauteur de combien de couronnes. Et je crains qu’on ne le sache jamais. Je crois que cette circonstance discrédite Jan Fischer aux yeux du public, car la situation est relativement claire et lisible. Nous sommes plus de six mois après l’élection présidentielle. Jan Fischer n’a pas réussi à rembourser ses dettes pendant plus de six mois, mais deux jours avant sa nomination au poste de ministre des Finances, respectivement six jours avant, il obtient la somme de cinq millions de couronnes. Je crois que c’est assez évident, que cela à avoir avec sa nomination. Il n’est pas possible de le nier. »

Dirigée par l’ancien dissident John Bok, l’association Šalamoun, qui soutient un système judiciaire indépendant, a déposé, ce mercredi, une plainte pour suspicion de corruption auprès du procureur Jana Hercegová, afin de faire la lumière sur l’origine exacte des millions destinés à Jan Fischer. Journaliste à l’hebdomadaire Reflex, Jiří X. Doležal a lui aussi porté plainte. Il s’est expliqué au micro de Radio Prague :

Jiří X. Doležal, photo: egg, CC BY 2.5 Generic
« Ce qui s’est passé autour du président Miloš Zeman, c’est exactement la même chose qui s’est déroulée autour des trois prétendus ‘trafiquants’ du parti civique démocrate (ODS) (Petr Tluchoř, Ivan Fuksa et Marek Šnajdr s'étaient vu offrir des postes lucratifs à la tête d'entreprises publiques, en ayant refusé de voter pour une loi essentielle de leur propre parti; en échange de quoi ils avaient renoncé à leurs fonctions de député. Ils sont tous les trois actuellement en détention préventive, ndlr). Cependant, ces ‘trafiquants’ sont en détention préventive, tandis que par exemple Jan Fischer se retrouve au ministère des Finances. Je crois qu’il n’est pas possible que l’Etat, ou du moins la justice, juge d’une manière différente les mêmes actions. »

Alors que la formation d’un nouveau gouvernement devait permettre de résoudre la crise politique, il semble aujourd’hui plutôt qu’elle ne fait que l’accentuer. Et ce d’autant plus que la majorité parlementaire, actuellement hésitante, est le dernier pas nécessaire à l’approbation du nouveau gouvernement.