La normalisation du français en pays tchèques

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Terre de francophilie s’il en est dans l’entre-deux-guerres, la Tchécoslovaquie va tourner son regard plus à l’est après l’occupation allemande et avec l’arrivée au pouvoir des communistes. En conséquence de quoi, l’apprentissage du français décline et malgré un relatif regain d’intérêt après la Révolution de velours, la langue de Molière n’y a jamais retrouvé sa gloire d’antan. C’est ce que raconte pour Radio Prague, dans cette dernière émission consacrée à l’histoire de la francophonie chez les Tchèques, la spécialiste en philologie française Zuzana Raková, qui évoque d’abord la situation des Alliances françaises :

Photo: Site officiel de l'Alliance française d'Ostrava
« La Seconde Guerre mondiale a de nouveau causé une rupture dans le fonctionnement des Alliances françaises. Après 1945, elles ont été renouvelées mais leur nombre était déjà plus restreint que dans l’entre-deux-guerres. Il y avait au total 47 Alliances qui existaient pendant les six années après la guerre avant d’être fermées suite à une décision du gouvernement tchécoslovaque socialiste. Ce n’est que maintenant, à partir de 1990, que l’on assiste à la réouverture de certaines des Alliances. Aujourd’hui il n’y en a que six, un nombre très restreint par rapport à la période de l’entre-deux-guerres (il y en avait alors plus de 70, ndlr). Mais il faut peut-être remarquer que certaines Alliances, qui ont été renouvelées après la Révolution de velours, comme par exemple celles de Brno, de Plzeň, de Pardubice, de České Budějovice, sont des Alliances qui existaient déjà au début du XXe siècle, donc il y a une longue tradition dans ces villes. Je dirais que la fonction des Alliances françaises a beaucoup changé depuis un siècle. Aujourd’hui, elles sont plutôt perçues comme des grandes bibliothèques, des médiathèques francophones et également comme des centres de diffusion du français, de la culture française. Elles sont pratiquement perçues comme des écoles de langue française d’un très bon niveau. »

A-t-on observé un avant et un après signatures des accords de Munich en 1938 dans le rapport à la langue française en Tchécoslovaquie ?

« Oui, bien sûr, tous les établissements francophones, comme les Alliances françaises donc, l’Institut français de Prague, les lycées français de Prague et de Brno, ont été fermés quelques mois après, c’est-à-dire en juin 1939. L’occupation allemande a aussi eu un impact néfaste sur les possibilités de l’enseignement, parce que les écoles supérieures tchèques ont été fermées. Les écoles secondaires pouvaient fonctionner. L’enseignement du français y persistait comme auparavant mais le nombre d’élèves qui pouvaient continuer leurs études jusqu’au baccalauréat était limité. Après la 4e classe du lycée ou du collège, la moitié des élèves étaient expulsés et devaient aller travailler dans les usines. Seulement les meilleurs élèves pouvaient continuer, ce qui a bien sûr eu un impact sur le nombre d’apprenants. Alors qu’en 1937, le nombre d’apprenants du français atteignait presque 70 000, il y en avait à peu près moitié moins en 1944. Mais en ce qui concerne par exemple le nombre d’heures de français dans les écoles secondaires, il est resté plus ou moins stable jusqu’à la fin de la guerre. »

Quelle a été la situation du français sous le communisme ?

« Il faut distinguer plusieurs périodes. Durant la période 1948-1953, on observe déjà un déclin progressif du nombre d’apprenants du français, parce qu’il y a eu plusieurs réformes scolaires. On a par exemple supprimé le lycée technique à huit classes et on l’a remplacé par le lycée unique à quatre classes. Dans ce type de lycée, le français était toujours enseigné. C’était la seconde langue vivante après le russe, mais le français était toujours choisi de préférence à l’anglais par exemple. Mais à partir de 1953 jusqu’à 1960, on assiste vraiment à une chute rapide du nombre d’apprenants du français. Le français est seulement la seconde langue qui est enseignée deux heures par semaine dans les trois dernières classes de l’enseignement secondaire. Et donc, cette langue ne peut pas figurer au baccalauréat parce que le nombre d’heures n’est pas suffisant pour préparer les futurs bacheliers. Cela a aussi un impact ensuite sur le nombre d’étudiants recrutés par les départements de philologie française dans les universités et cette situation est beaucoup critiquée dans les milieux pédagogiques, dans les revues pédagogiques. Peu à peu, à partir du début des années 1960, on augmente donc le nombre d’heures qui sont accordées au français dans les écoles secondaires et à partir de la moitié de la décennie le français peut figurer à nouveau au baccalauréat mais seulement en tant que matière facultative. Cette situation continue pratiquement jusqu’en 1989. On peut dire que la situation du français n’est pas complètement mauvaise mais elle est incomparable avec la situation d’avant 1948.

Après 1989, le monopole du russe est bien sûr supprimé et donc le français devient la troisième langue vivante enseignée dans les écoles primaires et secondaires tchèques après l’anglais et l’allemand. On assiste à une progression assez stable entre 1989 et 2009 mais depuis, il y a un déclin du français parce qu’il se trouve en concurrence avec d’autres langues vivantes. La première langue est bien sûr l’anglais puis l’allemand. La troisième langue est désormais le russe dans les écoles primaires mais aussi dans les écoles secondaires. »

Comment s’explique ce phénomène ? Est-ce lié au déclin de l’influence de la France dans le monde ? Est-ce lié aux politiques culturelles de diffusion de leur langue que peuvent développer d’autres pays ?

Photo: Lucie Maxová, ČRo
« Je crois qu’il y a beaucoup de facteurs qui se conjuguent. Quand on regarde la position de la France depuis deux siècles, il est incontestable qu’elle est en déclin relatif par rapport aux autres puissances dans le monde. Mais, en ce qui concerne l’enseignement du français dans le système scolaire tchèque, je crois qu’il ne faut pas surestimer ce facteur car il y en d’autres. Par exemple, le déclin actuel du nombre d’apprenants du français s’explique notamment par le déclin démographique tout simplement. Il y a une baisse générale du nombre de collégiens et de lycéens ce qui a aussi un impact sur le nombre d’apprenants du français. Mais en chiffres relatifs, il y a aussi une baisse, qui n’est cependant pas aussi importante qu’en chiffres absolus. Par exemple, en 2008, le français était appris par 8% des lycéens, aujourd’hui c’est par 6% des lycéens. Il y a donc une baisse relative et je crois qu’il y a aussi la concurrence des autres langues, le regain d’intérêt pour le russe, le rôle traditionnellement fort de l’allemand, qui est la langue de nos voisins, et bien sûr il y a aussi aujourd’hui une diversité, une pluralité de plus en plus grande. »

Avez-vous une idée de la façon dont cette situation va évoluer ? Le déclin de l’enseignement va-t-il se prolonger ?

« J’espère que non, j’espère que ce déclin va s’arrêter et qu’on va plutôt assister à une tendance inverse, à une légère augmentation. Je regardais récemment les statistiques scolaires dans les écoles primaires et il y a déjà une petite augmentation du nombre d’apprenants du français, mais je crois que cela est aussi lié à l’augmentation du nombre d’élèves dans les écoles primaires en général. »

Pour quelles raisons la Tchéquie est-elle devenue membre observateur de l’Organisation international de la francophonie (OIF) en 1999 ?

« Il est difficile de dire pourquoi, mais je crois que la volonté du gouvernement tchèque était liée au fait que beaucoup d’autres pays de l’Europe centrale et orientale sont devenus membres, soit à cette date, soit quelques années après, comme la Slovaquie par exemple. Je crois que rejoindre cette organisation qui propage la diversité linguistique et culturelle est un choix notamment politique. La République tchèque a un nombre de locuteurs francophones qui est comparable avec d’autres pays d’Europe centrale. Selon les chiffres de 2010, nous avons environ 250 000 francophones ou francophones partiels, dont cela correspond à 2,5% de la population totale. Ce sont des chiffres comparables par exemple avec la Slovaquie ou la Pologne. Je crois qu’il y a aussi une tradition très longue des rapports culturels et politiques avec la France, donc je crois que toutes ces raisons ont pu amener à la demande d’adhésion à l’OIF. »