« La radio est souvent le seul média auquel les Ukrainiens ont accès, même ceux sous occupation russe »

Iryna Slavinska est la directrice de Radio Culture, station de la radio publique ukrainienne Suspilne, où une partie de la production et des studios ont été déplacés vers les sous-sols à cause des attaques régulières de la Russie depuis quatre ans sur Kyiv et sur le reste du pays. A l’occasion de la Journée mondiale de la radio ce 13 février, Iryna Slavinska évoque sur nos ondes le rôle de la radio en temps de guerre et aussi dans les zones occupées par la Russie. Il est également question dans cet entretien du rôle d’une radio culturelle concernant l’identité nationale dans une Ukraine assaillie par l’armée russe depuis une douzaine d’années.

Extraits de cet entretien disponible dans son intégralité dans l'audio :


De quelle manière la radio a-t-elle changé depuis l’invasion à grande échelle de février 2022 ?

Iryna Slavinska | Photo: Anastasiia Mantach

« Je travaille pour la radio comme média depuis 2013. J’ai commencé à travailler pour la radio à partir du début de l’Euromaïdan à Kyiv. Et pour moi, c’était une vraie découverte de la force de la radio à l’époque. Bien qu’à l’époque je travaillais pour une toute petite radio presque bénévole, fondée par une ONG créée par des journalistes qui s’opposaient à la censure du temps de Ianoukovytch, l’ancien président ukrainien. »

Il s'agit de Hromadske Radio, c'est bien ça ?

« Hromadske Radio, c’est ça. Avant, j’avais surtout une expérience dans les médias en ligne et à la télévision. Donc la radio, c’était quelque chose d’assez neuf, d’assez inconnu pour moi. Et j’ai été vraiment passionnée par la force de la radio. »

« À partir de 2018, j’ai rejoint l’équipe de la radio publique. Pour moi, c’était une réforme qui me passionnait beaucoup. C’était passionnant de voir comment les stations de radio et les chaînes de télévision d’État se transformaient en médias publics tout à fait différents, avec des standards rédactionnels, une éthique et une déontologie totalement nouvelles. »

« Cela a été un grand honneur pour moi de devenir la responsable de Radio Culture, où je travaille depuis 2018. Et pour moi, la radio reste la même chose : quelque chose de très puissant, de très influent, et de très transparent. La radio n’a pas de frontières. »

« Depuis le début de l’invasion à grande échelle en février 2022, c’est devenu très clair. La radio était souvent le seul média que les gens pouvaient écouter, même sous l’occupation russe. C’est encore le cas aujourd’hui en Crimée occupée, dans les régions de Donetsk et de Louhansk occupées, ainsi que dans certaines parties des régions de Zaporijjia et de Kherson. Partout, même sous contrôle russe, les ondes radio sont présentes. Je parle bien sûr des ondes ukrainiennes, pour diffuser la vérité et des informations correctes aux Ukrainiens qui souffrent sous l’armée russe. »

« La voix de notre correspondante après la libération de Kherson, je ne l’oublierai jamais. »

Ce n’est pas en 2022 que la diffusion vers les zones occupées par les Russes a commencé, puisque dès 2014 la radio publique ukrainienne diffusait déjà vers les populations sous occupation.

« Tout à fait. En Ukraine, il était clair dès 2014 qu’il s’agissait déjà d’une occupation. Et il était très important de savoir que les habitants de Donetsk, par exemple, pouvaient encore capter les ondes de la radio ukrainienne. Personnellement, cela me touchait énormément. Je recevais souvent des messages sur les réseaux sociaux de personnes qui nous écoutaient même sous l’occupation. Cela me donne encore des larmes aux yeux et me rappelle l’importance de notre travail. »

Vous avez eu recours à des correspondants dans des zones occupées, notamment à Kherson. Je suppose qu’il y en a toujours ailleurs, dont on ne peut parler pour des raisons évidentes ?

Marharyta Laznyk dans les studios de la Radio ukrainienne | Photo: Suspilne Ukraine

« Oui. Il y a des journalistes de l’audiovisuel public ukrainien Suspilne présents dans les territoires occupés et c’est très important pour toutes les rédactions. Pour moi, comme présentatrice quotidienne au début de l’invasion, l’histoire la plus marquante reste celle de notre collègue à Kherson occupée, Marharyta Laznyk. Elle a eu le courage de nous parler chaque jour par téléphone et à l’antenne de l’occupation. »

« Le 12 novembre 2022, le lendemain de la libération de Kherson, j’ai animé un direct avec elle. J’ai immédiatement entendu le changement dans sa voix : de la légèreté, de la lumière. Même sans lire les informations, on comprenait que quelque chose de très important venait de se produire. Cette voix marquée par la libération, je ne l’oublierai jamais. »

Sans électricité, le rôle vital de la radio

Les bombardements russes sur les infrastructures énergétiques, avec donc de nombreuses coupures de courant, ont-ils encore renforcé le rôle de la radio, qui peut notamment s’écouter avec un récepteur à piles ?

« Absolument. Ces attaques sont menées de manière consciente. Les centrales électriques existent depuis l’époque soviétique, les Russes savent parfaitement où elles se trouvent. Quand les immeubles se retrouvent sans électricité, sans chauffage, sans eau, la radio devient souvent le seul moyen de rester informé. »

« Depuis l’hiver 2022, beaucoup de personnes ont redécouvert la radio comme un média vivant, rapide, présent même dans les moments les plus sombres – au sens littéral. Beaucoup ont repris l’habitude d’écouter la radio, et pour nous, journalistes, cela a renforcé la conscience de l’importance de notre travail et de notre proximité avec les foyers ukrainiens. »

Les habitants de Kiev se réfugient dans le métro | Photo: Administration municipale de Kiev/Wikimedia Commons,  CC BY 4.0 DEED

L’importance de la radio dans l’Ukraine actuelle varie-t-elle selon la proximité ou non du front ?

« Oui et non. Cela dépend beaucoup de l’expérience personnelle. Nous recevons de nombreux messages de soldats qui écoutent la radio, y compris de la musique classique. Cela me touche énormément. Dans les régions proches du front, où les coupures sont fréquentes, la radio reste la source d’information la plus importante et la plus fiable. Mais même dans les régions éloignées du front, personne n’est réellement à l’abri : les missiles russes survolent tout le territoire ukrainien. Il n’existe aujourd’hui aucune région totalement sûre. »

Les artistes devenus des soldats

Vous êtes une radio culturelle, mais vous traitez bien sûr aussi de l’actualité tragique, avec encore cette semaine des attaques russes qui ont causé des morts de civils, des morts d’enfants. Avez-vous des flashs d’information réguliers ?

« À Radio Culture, nous diffusons des informations toutes les heures, du matin jusqu’au soir. Même au sein d’une programmation culturelle, avec de la musique classique par exemple, nous donnons de l’information actuelle à notre audience.
Mais l’autre chose importante, c’est que la culture en Ukraine, surtout depuis 2022, aide les gens à renouer avec leur identité ukrainienne. La culture n’existe pas en dehors de la vie, de la guerre ou de la politique. Découvrir et mieux comprendre la culture ukrainienne fait aussi partie de la défense de notre identité. Beaucoup de gens trouvent de la force dans notre programmation, même lorsqu’il ne s’agit pas directement de la guerre ou du front. »

« La chose très importante pour nous, c’est la possibilité de travailler avec des artistes qui ont de l’expérience comme soldats, ou qui sont des poètes, des dramaturges, des réalisateurs, etc., qui ont vu la guerre dès la ligne du front. C’est quelque chose de très important dans toute l’Ukraine, mais surtout pour notre rédaction. »

« Mes collègues de la rédaction de théâtre radiophonique préparent quelques pièces écrites par des personnes qui ont eu cette expérience comme soldats, notre rédaction des émissions quotidiennes parle régulièrement d’artistes qui sont des vétérans, soit des soldats, soit qui font autrement partie des forces de défense ukrainiennes, tout comme la rédaction musicale qui travaille régulièrement avec différentes œuvres de musique symphonique créées dans le même cadre de réflexion artistique sur la guerre. C’est un grand honneur pour nous. Je pense que c’est là que se trouvent certaines des racines de la compréhension de ce qui se passe vraiment en Ukraine. »

L’Unesco a publié récemment un rapport sur les conséquences de la guerre sur les médias en Ukraine, sur la santé mentale des journalistes aussi. Le travail journalistique devient-il de plus en plus difficile après quatre années d’invasion à grande échelle ?

« Il faut comprendre que beaucoup de journalistes vivent cette guerre depuis 2014, avec tout le stress que cela entraîne. Beaucoup ont des proches au front, certains ont perdu des collègues tués par les Russes, d’autres aident par tous les moyens possibles.
Ce n’est pas quelque chose que l’on analyse de l’extérieur : c’est quelque chose que l’on vit. Chaque alerte aérienne influence le quotidien. Même si cela devient une routine, cela pèse sur le travail. Douze années de guerre sur le territoire ukrainien ont profondément changé nos vies. »

Photo repro: Annual Report of Suspilne Ukraine

La tradition tchèque des pièces de théâtre radiophoniques

La Tchéquie a fait partie jusqu’ici des principaux soutiens de l’Ukraine envahie. La culture tchèque est-elle présente sur votre antenne ?

« Oui, bien sûr. La culture des pays voisins est très importante pour nous et notre patrimoine commun européen nous est très cher. J’admire particulièrement la tradition tchèque du théâtre radiophonique. À Radio Culture, nous conservons aussi ce format. C’est une production coûteuse, mais essentielle. Nous continuons à créer des pièces contemporaines, écrites par des dramaturges ukrainiens, tout en travaillant sur les grands classiques. Ce patrimoine est très précieux et j’apprécie beaucoup la tradition tchèque dans ce domaine. »

Vous diffusez de la musique classique – des compositeurs tchèques aussi – mais pas de compositeurs russes – et ce depuis même avant 2022…

« En effet, les compositeurs russes sont impensables dans notre programmation. Depuis 2022, nous avons renforcé notre mission : faire découvrir la musique classique ukrainienne, souvent méconnue à cause de l’influence impériale russe. Nous diffusons aussi des œuvres classiques mais aussi contemporaines, parfois écrites sous l’influence directe de l’expérience de la guerre, en collaboration avec des philharmonies et des salles de concert à travers tout le pays. »

Pas de langue russe à l'antenne

La question de la langue est importante. Comment a-t-elle évolué à l’antenne ? Les journalistes russophones de la radio ukrainienne ont-ils tous dû passer à l’ukrainien ?

« À Radio Culture, les programmes n’étaient déjà pas en russe. Les rares exceptions concernaient parfois des invités, notamment les invités les plus âgés. Mais à partir de 2022, nous avons mis fin à ces exceptions. Cela permet de penser l’ukrainien comme une langue d’expression contemporaine, accessible, facile à utilise, riche et capable de parler de toute expérience artistique, politique ou sociale. »

On n’entend donc pas non plus sur votre antenne de sourjyk, ce mélange de russe et d’ukrainien ?

« Seulement comme outil artistique, quand il est employé dans certaines œuvres de radiothéâtre par exemple. Mais très ponctuellement seulement. Il existe bien d’autres moyens de rendre la langue parlée plus vivante sans  recourir au sourjik. »

Y a-t-il toujours des formations journalistiques pour recueillir la parole de victimes de torture, de prisonniers de guerre, de personnes traumatisées par l’occupation?

« Oui, ce type d’entretien demande un vrai savoir-faire. Des ONG et des organisations de journalistes proposent des formations courtes.
Mais au-delà des techniques, il faut une grande délicatesse humaine. Pour moi, chaque interview de ce type est un long processus de préparation et d’écoute. C’est souvent douloureux, mais nécessaire. »

Une radio culturelle peut-elle aider à envisager l’après-guerre ?

« Oui et non. Nous ne savons pas quand l’armée russe s’arrêtera ou quand les Ukrainiens et ses partenaires vont les vaincre. Mais la réflexion des artistes, des penseurs, des chercheurs aide à créer un cadre très important de solidarité humaine, ce qui sera très important pour l’après. Pour les scientifiques aussi c’est important, par exemple quand on pense à la reconstruction des villes. Il y a d’autres exemples d’enjeux, comme la réhabilitation des militaires, la création du cadre social après le retour de ceux qui ont servi au front. Même sans donner de réponses définitives, la pensée des chercheurs, des artistes et gens de culture aide à comprendre ce qui se passe réellement en Ukraine. »

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