La République tchèque présente un nouveau visage politique

Photo: ČTK

Les résultats des élections législatives qui ont eu lieu les 20 et 21 octobre, dont le mouvement ANO d’Andrej Babiš est sorti grand vainqueur, et leurs retombées sur la scène politique tchèque : tel est le sujet qui a dominé pendant toute la semaine la presse tchèque. Nous y revenons dans cette revue de presse en vous présentant quelques extraits des analyses du scrutin. Un mot aussi à propos d’un nouveau film documentaire qui dresse le portrait du dernier numéro un du régime communiste, Milouš Jakeš.

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« Le tsunami ». C’est une expression à laquelle on a l’habitude de recourir en rapport avec une transformation politique radicale. Toutefois, en ce qui concerne les élections législatives tchèques, celle-ci serait assez euphémique, car le paysage politique tchèque tel que nous le connaissions jusqu’ici a pratiquement cessé d’exister. C’est ce que l’on peut lire dans une analyse du quotidien économique Hospodářské noviny qui constate que le clivage droite-gauche représente désormais chez nous un concept presque mort, qui aurait cédé la place à une sorte de « managérisme » politique, sinon à un système autoritaire et populiste.

Le journal Lidové noviny remarque que les élections de cette année ont apporté une seule certitude. C’est qu’une nouvelle fois leurs résultats ne répondent pas à ceux annoncés dans les sondages. La domination du mouvement ANO est plus grande que prévue, et personne ne s’attendait à une chute aussi importante des sociaux-démocrates, le principal parti de l’actuelle coalition gouvernementale, qui n’a obtenu que 7,27 % des voix. Le site echo24.cz observe à ce sujet :

« La chute des partis établis traditionnels et, en particulier, celle des partis sociaux-démocrates, est un phénomène que l’on rencontre un peu partout. C’est un constat pourtant auquel les analystes et les politologues n’arrivent pas à donner une explication claire. Trouver une issue semble pour les leaders des partis concernés plus difficile encore. »

L’hebdomadaire Reflex ajoute pour sa part que « sans un parti de gauche ou de centre-gauche authentique, la démocratie se voit menacée. Pour cette raison, les sociaux-démocrates ont devant eux une tâche historique ». Dans un texte mis en ligne sur le site aktuálně.cz, son auteur se penche sur les motivations des électeurs tchèques. Pour quelle raison, dans une situation où le pays prospère comme jamais auparavant, ont-ils voté pour un changement de fond ? Et individuellement parlant, seraient-ils capables de définir les raisons de ce vote de protestation ? Autant d’interrogations que l’auteur soulève et auxquelles une réponse univoque ne semble pas exister :

« Près de la moitié des électeurs ont protesté contre le fait que, en gros, on vit plutôt bien en Tchéquie et ses habitants profitent d’une liberté personnelle rarement vue dans l’histoire. Autrement dit, la moitié des électeurs ne prennent pas la liberté en compte. Il serait exagéré de dire qu’ils n’en veulent pas, mais tout indique qu’ils la prennent pour une évidence. Or, la liberté a reçu lors de ces élections un coup dur. On peut alors conclure que c’est le mécontentement qui l’a emporté et qui semble irrationnel, peu compréhensible et fortement émotionnel... On s’est réveillé dans un pays différent, ce n’est effectivement que vu de l’extérieur qu’il demeure en apparence le même. »

« Le mouvement ANO, vainqueur des élections législatives, n’est pas un projet idéologique. Notre situation sera différente des scénarios hongrois ou polonais. Cela ne veut pas pour autant dire qu’elle soit meilleure ou plus modérée. L’éclatement de la démocratie constitutionnelle est ce qui ce qui nous menace tout comme ailleurs en Europe. » C’est ce qu’estime Jiří Přibáň, juriste et politologue de l’Université de Cardiff qui s’est exprimé au sujet des élections législatives tchèques pour le site de l’hebdomadaire Respekt :

« C’était des élections du chaos et de l’angoisse. Le chaos est généralisé, car il ne concerne pas uniquement la République tchèque. En voie de disparition, le clivage traditionnel droite-gauche du spectre politique donne lieu à l’émergence de nouveaux mouvements. Ce sont aussi le charisme et les émotions qui jouent désormais un grand rôle en politique. Ce qui distingue les élections tchèques de celles dans autres pays, c’est l’ampleur de l’angoisse des électeurs, car la sécurité a été un des premiers sujets des campagnes de l’ensemble des partis. Un paradoxe, car de ce point de vue, la République tchèque est l’un des pays les plus sûrs à l’échelle européenne. Un autre paradoxe, c’est que justement les partis pour lesquels la sécurité est devenue une priorité absolue font tout pour enlever à la Tchéquie ses garanties de sécurité, en affichant leur euroscepticisme ou en plaidant carrément en faveur de la sortie du pays de l’Union européenne. »

Le quotidien Mladá fronta Dnes soulève de son côté l’hypothèse selon laquelle les résultats des élections législatives ont montré que les Tchèques ne souhaitaient pas une adoption rapide de l’euro.

La politique en manque de personnalités fortes ?

Tomáš Garrigue Masaryk
« La politique constitue désormais un domaine réservé à des gens médiocres auxquels il permet de se faire valoir. Ainsi, le marketing et la souplesse d’opinions sont plus appréciés que des idées audacieuses ou la capacité d’affronter des situations de crise. » C’est ce qu’estime l’auteur d’un texte publié dans le magazine Ekonom qui rapporte également :

« Après la chute du régime communiste en 1989, c’étaient des personnalités fortes, Václav Havel, Václav Klaus et, finalement, Miloš Zeman, qui ont considérablement marqué le caractère de la politique tchèque. En dépit de nombreuses controverses qu’ils ont pu semer, tant dans le passé qu’à présent, leurs noms seront connus de tous. Les hommes politiques qui les ont remplacés tomberont vite dans l’oubli. C’est d’autant plus vrai pour ceux qui sont présents sur la scène politique d’aujourd’hui, sauf peut-être Andrej Babiš du mouvement ANO. On est alors en manque non seulement d’idées et de programmes intéressants, mais aussi de leaders charismatiques qui seraient à même de maintenir une certaine continuité politique et un bon climat pour la mise en valeur de concepts à long terme. »

Selon l’auteur de l’article, on peut trouver toute sorte de situations paralèlles aussi ailleurs, l’histoire américaine pouvant en offrir plus d’un exemple. Et de rappeler que même le deuxième président tchécoslovaque Edvard Beneš, aussi habile et respectable fût-il, n’était pas doté du même charisme que son prédécesseur, Tomáš Garrigue Masaryk, fondateur en 1918 de l’Etat tchécoslovaque.

Milouš Jakeš, ancien numéro un du régime communiste, vingt-huit ans après

'Milda', photo: MFDF Jihlava
La 21e édition du Festival international du film documentaire, qui se déroule dans la ville de Jihlava et qui se présente comme l’événement le plus important du genre en Europe centrale, se veut cette année un peu plus « politique » que d’habitude. Outre un long métrage consacré à l’ex-Premier ministre slovaque Vladimír Mečiar, c’est par exemple le documentaire intitulé Milda, qui a pour protagoniste Milouš Jakeš, 95 ans, dernier numéro un communiste de l’ancienne Tchécoslovaquie, qui suit cette ligne. Dans un supplément de l’hebdomadaire Respekt, son réalisateur, Pavel Křemen, explique pourquoi avoir décidé de tourner ce film :

« Quand on évoque une période sombre, il est à mon sens important de saisir également sa dimension humaine. J’ai voulu tourner l’histoire d’un homme médiocre qui, sorti de nulle part, est monté jusqu’au sommet du pouvoir avant de connaître finalement une chute. L’histoire de Jakeš représente pour moi aussi une façon de montrer qui et comment étaient les gens qui ont gouverné la Tchécoslovaquie communiste. Ce qui m’a choqué c’est qu’à la différence de la majorité des gens capables d’admettre une erreur, Jakeš, lui, ne fonctionne pas comme cela. Convaincu sans fléchir de la justesse de l’idée communiste, il refuse le fait qu’il pouvait y avoir à l’époque des gens qui portaient sur leurs droits et leurs libertés un regard foncièrement différent. Ce qu’il regrette le plus c’est que le parti communiste ait lâché le socialisme trop facilement et qu’il n’ait pas lutté davantage pour sa sauvegarde. »

Le réalisateur Pavel Křemen envisage de mettre sur pied encore une version longue du film, qui serait destinée aux spectateurs d’un certain âge, témoins de l’époque, et aux historiens.