La Tchécoslovaquie en 1956 (II)

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Historienne spécialiste des pays de l’Europe centrale durant la période communiste et post-communiste, Muriel Blaive est récemment devenue membre du Conseil scientifique de l’Institut pour l’étude des régimes totalitaires (ÚSTR). Sa carrière de chercheuse, elle l’a entamée par une thèse sur la Tchécoslovaquie communiste des années 1950. Elle y évoque la déstalinisation manquée du régime au moment où certains pays voisins, la Hongrie et la Pologne, connaissent d’importants troubles politiques. Après avoir discuté les conséquences du XXe congrès du Parti communiste de l’Union soviétique, qui officialise le processus de déstalinisation, sur les pays d’Europe centrale, Muriel Blaive revient, dans la deuxième partie de l’entretien qu’elle a accordé à Radio Prague, sur la réception par la société tchécoslovaque de ces insurrections polonaises et hongroises au cours de l’année 1956.

Hongrie 1956, photo: Free Domain
« Les informations sur les insurrections en Pologne et en Hongrie dans la société tchécoslovaque sont arrivées essentiellement à travers le régime, c’est-à-dire à travers les journaux et les médias officiels. Ceux-ci ne se sont pas privés de faire parler les quelques personnes qui avaient vu de leurs yeux ce qui se passaient en Hongrie et en Pologne. Il y avait une certaine sympathie au début pour l’idée de faire partir les communistes… Une certaine partie des Tchèques et des Slovaques auraient certainement aimé cela également, il ne faut pas se le cacher. Même si cela n’allait pas si mal, tout le monde aurait aimé être en Occident, vivre la vie à l’américaine telle qu’on se l’imaginait. Mais dès les premiers rapports disponibles, qui montraient beaucoup de violence – les photos des gens qui avaient été exécutés, qui avaient été pendus à des lampadaires, par exemple à Budapest ont bien été diffusées -, tout de suite, il y a eu un sentiment d’horreur à l’égard de cette violence. Une violence que les Tchèques et les Slovaques ont tout de suite considérée comme n’étant pas digne de leur civilisation. Tout de suite, on a élevé la culture tchèque, et dans une moindre mesure la culture slovaque, des cultures où des choses comme cela ne pourraient jamais se passer. Une telle horreur n’y serait pas possible. C’était des « barbares », des « brutes », des « bêtes sauvages », etc. »

Hongrie 1956, photo: ismeretlen, CC BY-SA 3.0
Au niveau culturel justement, comment cette atmosphère en Tchécoslovaquie mais aussi en Pologne et en Hongrie se traduit dans les élites artistiques et culturelles ? Y-a-t-il une répercussion du relatif bien-être en Tchécoslovaquie et à l’inverse, de fortes revendications en Pologne et en Hongrie ?

« Il y a une répercussion dans le sens où les artistes, en Tchécoslovaquie, avaient commencé à critiquer le régime, notamment durant le Congrès des écrivains au printemps 1956, mais à la différence avec la Pologne ou la Hongrie, leurs critiques, tout aussi acerbes ou intéressantes, ont eu un impact bien moindre sur la population. Les gens ne s’intéressaient pas vraiment à la critique car en fait ils ne voulaient pas se créer de nouveaux problèmes, ils ne voulaient pas descendre dans la rue, ils ne voulaient pas mettre en danger tout ce qu’ils avaient, mettre en danger leur mode de vie. Je pense qu’il apparaissait aux gens qu’il était plus profitable de rester passif en attendant de voir ce qu’il allait se passer plus tard. Peut-être qu’un jour les Américains viendraient libérer la Tchécoslovaquie ! En tout cas, on pensait que quelque chose se passerait. Il y avait des histoires qui circulaient également. On disait qu’un jour les gens se réveilleraient et que cela sentirait l’orange partout parce que durant la nuit les Américains auraient utilisé un gaz qui sent l’orange pour endormir les communistes et libérer tout le monde ! »

Est-ce qu’on sait d’où viennent ces rumeurs ?

« Non, on ne le sait pas, mais ce qui est intéressant dans l’histoire, c’est que les gens auraient sans doute bien aimé vivre dans la liberté et la démocratie mais pas au point de risquer eux-mêmes leur vie. Même si les communistes n’étaient pas extrêmement populaires, ils n’étaient pas non plus impopulaires à un point où on était prêt à risquer ce qu’on avait. »

Du côté occidental, comment les Américains et leurs alliés européens voient ces événements en Europe centrale ?

« Je pense que les Américains et les Occidentaux en général étaient plutôt contents et même très contents que les régimes communistes soient en difficulté. Ils espéraient certainement même que les régimes communistes puissent tomber, mais, un peu comme les Tchèques finalement, ils n’avaient aucun intérêt ou aucune envie d’y participer eux-mêmes. En fait, c’est un peu comme un miroir : les Américains et leurs alliés espéraient aussi que cela allait tomber, mais que cela allait tomber tout seul et qu’ils n’auraient pas besoin d’intervenir. »

Radio Free Europe, photo: Archives de Radio Free Europe
Il n’y a pas eu d’implications des pays occidentaux ? Un soutien à de l’agitprop ?

« Si, il y a eu une implication médiatique de Radio Free Europe et de Voice of America, des stations de radio donc, qui mènent une propagande assez intense. Des deux côtés, il y a une partialité très prononcée. Autant l’anti-soviétisme que l’anti-américanisme étaient exagérés mais je pense que les gens y croyaient vraiment des deux côtés. Autant Radio Free Europe était près à larguer des tracts par ballon au-dessus de la Tchécoslovaquie pour inciter les gens à se révolter, autant le gouvernement américain n’avait aucune intention d’intervenir directement. Et les Américains, sous l’influence des exilés tchécoslovaques après 1948, des démocrates en exil, étaient persuadés que les Tchécoslovaques seraient les premiers à se révolter, puisqu’il y avait cette tradition de démocratie. C’était un peuple soi-disant éduqué, civilisé etc. En 1956, ils ont été très étonnés et très déçus par la réaction de passivité tchécoslovaque. »

Un camp de travail en Tchécoslovaquie, photo: Site officiel de Moderní dějiny
Cette tradition démocratique se retrouve-t-elle tout de même dans certains traits du régime communiste tchécoslovaque ? Il y avait, je crois, des partis non communistes autorisés mais très contrôlés…

« Je ne dirais pas que c’est en cela que l’on retrouve l’héritage démocratique en soi. Un héritage démocratique que l’on voit toutefois. La domination communiste, n’en déplaise aux anti-communistes virulents qui sévissent jusqu’à aujourd’hui, tout en étant évidemment trop répressive, et même si toutes les victimes sont de trop et méritent notre compassion, a réprimé de façon « infiniment plus civilisé », si on peut dire, par rapport à la répression soviétique. S’il y avait eu les mêmes proportions de victimes qu’en Union soviétique, on aurait dépassé le million de morts en Tchécoslovaquie. Or, il y a eu environ 3000 à 3500 victimes du régime communiste tchécoslovaque. On est dans cet ordre là. Evidemment, c’est une répression. Evidemment, des personnes ont été exécutées, d’autres ont été assassinées en tentant de quitter le pays, des gens sont morts en camp de travail. Ce sont tous des victimes en trop mais c’est une proportion infiniment inférieure à ce que l’on a vu en Union soviétique. »

Muriel Blaive, photo: Archives de Muriel Blaive
La Tchécoslovaquie va connaître une déstalinisation et un processus de démocratisation plus tardivement. Pourquoi ? Est-ce lié à des conditions économiques qui se dégradent ?

« C’est exactement la même raison qui a conduit aux événements de 1956 en Pologne et en Hongrie. Malgré le capital économique de départ, à force de faire de mauvais investissements, de ne pas rénover suffisamment une industrie qui a vieilli, de ne pas tenir compte des forces de travail, on arrive à un point de non retour avec une phase de décroissance au début des années 1960. A partir de ce moment-là, il a fallu réfléchir aux solutions à apporter. A partir du moment où il fallait réfléchir à une solution d’urgence, il fallait discuter et débattre. Et à partir du moment où il fallait débattre, il fallait permettre la prise de parole. Et quand celle-ci est devenue effective, les gens en ont profité pour critiquer et cela a fait boule de neige jusqu’au Printemps de Prague. »