Le gouvernement tchèque empêtré dans l’affaire du don de bitcoins au ministère de la Justice par un criminel
La coalition gouvernementale au pouvoir en Tchéquie se retrouve empêtrée dans une affaire dont elle se serait bien passée à quatre mois des élections législatives : vendredi, le ministre de la Justice Pavel Blažek (ODS) a annoncé sa démission après les révélations, mercredi, selon lesquels un criminel avait fait don de bitcoins au ministère pour une valeur de près d’un milliard de couronnes.
Tout a démarré, avec un article paru mercredi soir dernier sur le site Deník N, mais dont l’écho s’est fait ressentir le lendemain. Cette enquête révélait qu’un homme condamné pour trafic de drogue avait fait don au ministère de la Justice de 468 bitcoins, soit l’équivalent de près d’un milliard de couronnes (40 millions d’euros). A noter qu’on doit cet article fouillé à la journaliste d’investigation Zdislava Pokorná, récemment récompensée d’un prix du journalisme pour sa ténacité et sa persévérance à couvrir des affaires de corruption.
Le criminel en question, Tomáš Jiřikovský, a été condamné en 2017 pour détournement de fonds, trafic de stupéfiants et possession illégale d’armes. Sorti de prison en 2021, il était l’architecte de la plus grande place de marché du Dark Net en Tchéquie, dont la « spécialité » est de permettre la revente de produits illégaux, comme de la drogue ou des médicaments sur ordonnance.
Plus de 11 000 transactions en bitcoins ont eu lieu sur la plateforme Sheep Marketplace au cours de la seule année 2013, et Tomáš Jiřikovský a perçu une commission sur chacune d’entre elles. Aujourd’hui encore, cet homme qui a purgé sa peine fait partie des personnes les plus riches du pays.
Une affaire qui intéresse jusqu’au FBI
Après la libération de Tomáš Jiřikovský, une longue bataille juridique s’en est suivie, aboutissant sur une décision d’un tribunal de lui restituer l’appareil électronique que les policiers lui avaient confisqué. Cet appareil contenait un portefeuille bitcoin ainsi que ses codes d’accès. Au moment de son arrestation, la crypto-monnaie qui y était stockée valait peut-être l’équivalent de 20 millions de couronnes, mais avec la montée en flèche du cours du bitcoin, Jiřikovský s’est retrouvé soudainement avec un pactole de plus de trois milliards de couronnes.
Et c’est là que le ministère de la Justice entre en jeu : en mars dernier l’avocat de Jiřikovský s’est adressé au ministre Pavel Blažek, ancien professeur de droit qu’il connaissait, lui annonçant que son client souhaitait faire don au ministère de 30 % de ses bitcoins. Un don qui a été acté par voie notariale, des documents qui ont fait l’objet d’une saisie il y a quelques jours par les agents de la Centrale nationale de lutte contre le crime organisé.
L’affaire intéresse même le FBI… selon le journal Deník N de ce lundi, l’agence fédérale américaine aurait commencé à la suivre au moment où le portefeuille de bitcoins a été réactivé – 1 milliard de couronnes a donc été « offert » au ministère, mais nul ne sait où sont passés les deux milliards restants.
Après la publication de l’enquête de Deník N, Pavel Blažek a réagi en déclarant qu’il ne voyait « rien d’illégal ni de contraire à l’éthique » au don de bitcoins à son ministère et justifié sa vision des choses par le fait que « les tribunaux n’ont pas démontré que la crypto-monnaie était le produit d’une activité criminelle ». Dans la foulée, vendredi après-midi, il a annoncé sa démission tout en maintenant n’avoir pas vu le mal en acceptant ce don. Le Premier ministre Petr Fiala (ODS) a déclaré apprécier sa décision et s’est dit pour sa part convaincu que Pavel Blažek avait agi de bonne foi.
Un contexte pré-électoral tendu
Cette affaire s’inscrit dans un contexte particulier. En effet, les 3 et 4 octobre prochains les Tchèques sont appelés à renouveler la composition de la Chambre des députés, et ce vote déterminera quel type de gouvernement la Tchéquie aura à sa tête pour les cinq prochaines années. Cette affaire de bitcoins n’est donc pas une bonne nouvelle pour le gouvernement de Petr Fiala alors que les trois partis qui le composent se représentent une nouvelle fois sous l’étiquette de la coalition SPOLU.
L’opposition, avec le mouvement ANO d’Andrej Babiš en tête, n’a pas manqué de sauter sur l’occasion en affirmant qu’il s’agissait là de blanchiment d’argent issu de la vente de drogue : un débat sur l’affaire des bitcoins est prévu jeudi à la chambre basse du Parlement, au cours duquel elle prévoit de demander la démission du gouvernement, voire de proposer un vote de défiance.
Certains politologues soulignent que si l’ancien ministre mis en cause décide de retirer sa candidature à la députation – chose qu’il n’a pas faite pour l’heure – les conséquences de l’affaire des bitcoins devraient s’avérer minimales pour la coalition d’ici les élections. D’autres soulignent toutefois que l’affaire pourrait nuire au parti auquel Pavel Blažek appartient, notamment parce qu’il se bat pour récupérer les électeurs de 2021 qui ont perdu confiance en lui.






