En Tchéquie, à quatre mois des élections, un scandale crypto bien mal venu pour le gouvernement
L’affaire des bitcoins reçus par le ministère de la Justice n’a pas fini de provoquer des remous sur la scène politique tchèque. Si une nouvelle ministre a été nommée, le Premier ministre, Petr Fiala, et la coalition gouvernementale affichent une sérénité toute relative alors que la campagne électorale pour les prochaines législatives vient à peine de commencer.
C’est décidément un bien curieux scandale qui a éclaté en Tchéquie depuis la publication, mercredi 28 mai, dans le quotidien Deník N, d’un article dans lequel la journaliste d’investigation Zdislava Pokorná revélait que le ministère de la Justice avait accepté un don en bitcoins d’une valeur de près de 40 millions d’euros de la part d’un homme condamné quelques années auparavant, entre autres, pour trafic de drogue.
Une transaction dont il était précisé, dans l’article en question, qu’elle faisait l’objet d’une enquête du Centre national de lutte contre la criminalité organisée, en raison d’un possible blanchiment d’argent, mais dont le ministre Pavel Blažek, finalement contraint de démissionner après avoir d’abord pris ces révélations à la légère, visiblement sincèrement convaincu qu’il n’avait rien fait d’illégal en acceptant le don, et le Premier ministre, Petr Fiala, un peu naïvement, ont longtemps semblé ne pas saisir toute la gravité, pas plus que la nocivité potentielle pour l’image de la coalition gouvernementale, comme l’explique Josef Mlejnek, politologue à l’Université Charles, interrogé par la Radio tchèque, mardi :
« Pour ce qui est de la responsabilité politique, bien sûr il y a eu la démission du ministre de la Justice. Mais il y a aussi une responsabilité plus générale à l’échelle du gouvernement. On peut bien évidemment se demander si le ministre des Finances était au courant ou ne l’était pas. Et on peut aussi se poser la question de la responsabilité du Premier ministre, car c’est une affaire très grave. Le Premier ministre n’a désormais plus d’autre possibilité que de sauver les meubles. Si cette affaire avait éclaté à un ou deux ans des élections, la question de la démission de l’ensemble du gouvernement aurait d’ailleurs très probalement été légitime, même s’il reste encore beaucoup d’inconnues dans cette affaire. Mais le fait que nous ne soyons plus qu’à quelques mois des élections fait qu’une telle démission n’a plus beaucoup de sens, car le gouvernement finira dans tous les cas. »
Après avoir lui aussi déclaré, au début de l’affaire, qu’il ne voyait rien de mal dans le fait que le ministère ait accepté cet argent tombé du ciel, et que celui-ci servirait à « aider les citoyens », Petr Fiala, désormais confronté à une pression politique et médiatique de plus en plus forte, a fait un certain nombre d’annonces, mardi, visant essentiellement à calmer le jeu :
« J’ai décidé de convoquer le Conseil de sécurité de l’État dans les prochains jours pour examiner les circonstances de cette affaire. J’ai été amené à le faire en raison des soupçons formulés publiquement selon lesquels l’État tchèque pourrait avoir été abusé par l’intermédiaire du ministère de la Justice, y compris dans le cadre d’une grave criminalité internationale. »
Dans le même temps, Petr Fiala a annoncé qu’Eva Decroix, députée et vice-présidente du parti conservateur ODS qui a fait ses études de droit en France, prendra le relais de Pavel Blažek à la tête du ministère de la Justice. Un choix qu’un certain nombre d’observateurs de la scène politique tchèque considèrent comme « un sacrifice politique ».
En effet, alors qu’elle incarne l’aile libérale de l’ODS, principale formation de l’actuelle coalition gouvernementale de centre-droit, et qu’elle est l’une des femmes politiques tchèques les plus en vue de ces dernières années, Eva Decroix est censée être une des leaders de la campagne électorale en cours.
Mais alors que le mouvement populiste ANO de l’ancien Premier ministre Andrej Babiš reste toujours nettement en tête dans les sondages à désormais quatre mois de la tenue des législatives (les 3 et 4 octobre), la nouvelle ministre a expliqué que la première priorité, dans ce nouveau contexte préélectoral, devait être de retrouver une certaine crédibilité pour regagner la confiance des électeurs :
« Je suis consciente que la confiance dans l’institution qu’est le ministère et la confiance dans la justice sont devenues le principal enjeu aujourd’hui. Il faudra prendre les mesures nécessaires pour rassurer les Tchèques sur ce qui s’est passé et sur la manière dont l’enquête sera menée. C’est là une priorité. Je suis heureuse d’avoir entendu le président de la République avoir dit que nous devions tirer les leçons éthiques de cette affaire, ainsi que les conséquences politiques, voire, éventuellement, juridiques. »
Avant de recevoir, ce mercredi au Château de Prague, le roi Willem-Alexander des Pays-Bas, finalement lui aussi contraint d’écourter sa visite en Tchéquie en raison de la crise politique dans son pays, le président Petr Pavel a, lui aussi, devant les députés, confié sa vision de ce qui ressemble de plus en plus à la fois à une grave insuffisance professionnelle, à une grossière erreur politique et à une crise institutionnelle :
« Cette affaire a en effet un potentiel extrêmement dommageable. Si je devais m’exprimer en utilisant les mots du peuple, je dirais qu’il s'agit d’un sacré pétrin qui risque non seulement de jeter le discrédit sur les institutions de l’État aux yeux des citoyens, mais aussi de saper la confiance dans la justice en général. Cette affaire peut également nous porter préjudice à l’étranger et c’est pourquoi je pense que nous devons faire tout ce qui est en notre pouvoir pour que toutes les circonstances fassent l’objet d’une enquête transparente et approfondie. »
Ce mercredi, alors que Petr Fiala et son équipe continuent de maintenir leur ligne de défense en s’efforçant de se faire passer pour les victimes d’une duperie, il a été annoncé que le Conseil de sécurité de l’État se réunirait dans la soirée avec la volonté, outre de faire toute la lumière sur cette affaire, d’évaluer la capacité des autorités tchèques à faire face aux nouvelles menaces en lien avec la criminalité dans le cyberespace.






