Le tchèque du bout de la langue : vous avez la latche d’en savoir « kulový » ?

Le 5 novembre étant la Journée mondiale du romani, c’est l’occasion de consacrer une petite leçon de tchèque… aux mots empruntés de cette langue, qui serait parlée par presque 140 000 personnes en Tchéquie !

Photo repro: M. Hübschmannová,  H. Šebková,  A. Žigová,  'Romsko-český a česko-romský kapesní slovník'/Fortuna

« Čokl », « bengo », « kérka » … Vous avez peut-être déjà entendu ou utilisé ces mots sans vous douter que leur racine n’a rien de slave : en effet, il s’agit de « romismy », à savoir d’emprunts du romani, une langue indo-aryenne originaire du nord de l’Inde, et présente sur le territoire tchèque depuis que des populations roms y sont arrivées au début du XVe siècle. Ce phénomène appelé emprunt linguistique est tout à fait naturel, car les langues ne connaissent pas de frontières … Ainsi, le tchèque comprend de très nombreux germanismes, des emprunts de l’allemand qui se sont intégrés à la langue par contact direct, puisque jusqu’en 1918, le royaume de Bohême faisait partie de l’Autriche-Hongrie, et l’allemand y était la langue officielle. Par ailleurs, comme nous vous l’avons récemment expliqué dans un épisode du Tchèque du bout de la langue, le tchèque comprend également de nombreux emprunts du yiddish, qui, pour beaucoup, sont entrés dans la langue par le biais de l’argot de la pègre allemande.

Langue des Roms et argot des forains

Mais revenons-en aux emprunts du romani : s’ils ne sont pas aussi nombreux que ceux des langues précédemment citées, ils ont intégré la langue tchèque grâce à un intermédiaire, l’argot des forains tchèques (světská hantýrka), qui est composé à 41 % d’emprunts du romani. Spécialiste en anthropologie linguistique et s’intéressant plus particulièrement à l’argot des forains, René Starhon explique dans quelles circonstances sociales et historiques cet emprunt a pu avoir lieu :

René Starhon | Photo: Anaïs Raimbault,  Radio Prague Int.

« A partir du milieu du XIXe siècle, les forains partagent, avec leurs manèges ou les articles qu’ils vendent, la niche économique des populations itinérantes. Ils partagent donc l’espace des Roms, et il est tout à fait logique qu’un contact linguistique ait eu lieu, lors des foires et des fêtes foraines, par exemple. C’est ainsi que le romani est entré dans la langue des forains, qu’on peut qualifier d’argot historique, mais qui se perpétue aujourd’hui encore. Et de l’argot des forains, on observe ensuite une pénétration dans l’argot des prisons… Et c’est de cette façon que des emprunts du romani ont pu pénétrer dans la langue tchèque vernaculaire, au point que les locuteurs ne se rendent même pas compte qu’il s’agit de mots d’origine romani. »

La première trace écrite d’emprunts du romani dans la langue tchèque remonte au milieu du XIXe siècle, comme l’explique encore René Starhon :

'Journal humoristique' | Source: /Humoristické listy,  ročník XXI.,  č. 5,  1879/Bibliothèque régionale de Moravie

« Un hebdomadaire appelé Humoristické listy (Journal humoristique) recense les emprunts du romani dans la langue tchèque vernaculaire. J’ai consulté les archives et y ai trouvé 14 mots. Ce qui, bien évidemment, ne veut pas dire que c’est en 1879 que ces mots ont fait leur entrée dans la langue : ils étaient certainement utilisés depuis un certain temps dans l’argot du milieu criminel pragois, dans lequel les journalistes avaient fait leurs recherches… Néanmoins, 1879, c’est la première mention écrite que l’on en a. On y trouve les mots ‘čór‘, ‚kher‘, ‚mangel‘ et d’autres. »

Photo: Kristýna Maková,  Radio Prague Int.

« Čór », « mangel » … des mots que les Tchèques d’aujourd’hui utilisent toujours… sous leur forme tchéquisée, bien entendu ! Car les emprunts intégrés font souvent l’objet d’une modification dans la langue d’accueil, un suffixe ou un préfixe étant en général ajouté à la racine de la langue source. Ainsi, « mangel » est devenu « mangelit » et a gardé son sens original de « mendier, réclamer, prier pour obtenir ». De la même façon, « čór » (le vol, le butin) est devenu le substantif « čórka » – le vol ; de là dérive également le verbe « čórovat », qui veut dire voler. En passant, on notera également un autre mot romani ayant « čór » pour racine : « čóro », qui désigne une personne pauvre... ou décédée !

Photo illustrative: René Volfík,  iROZHLAS.cz

Certains mots aujourd’hui passés dans la langue vernaculaire viennent de l’argot des prisons. C’est par exemple le cas de « benga », qui s’utilise pour désigner, de façon familière, voire péjorative, un policier, ou plutôt un flic. Notons toutefois qu’en romani, « beng » veut dire… diable ! Dans ce même registre argotique, on trouve les mots « kérka » – le tatouage et « kérovat » – tatouer, qui viennent du romani « kerel » (faire). Ou encore « chalovat » – manger et « chálka » – la nourriture, du romani « xal », qui veut dire manger aussi.

René Starhon évoque également un mot tchèque qui appartient à un tout autre jargon, celui des jeunes enfants :

Le carrousel | Photo:  René Volfík,  iROZHLAS.cz

« Dans le langage enfantin, on trouve un mot qui, selon moi, est assurément un emprunt du romani : le mot ‘hačat’, qui veut dire ‘s’asseoir, rester assis’. Il vient du romani ‘ačále’, et on le retrouve également dans l’argot des forains. On peut s’imaginer le forain qui dit à l’enfant ‘hačni si na kolotoč’ – ‘assieds-toi sur le manège’... C’est sans doute le premier mot romani à être entré dans le langage enfantin ; d’ailleurs, le journaliste Jaroslav Podzímek le mentionnait déjà en 1937, alors qu’il collectait les mots et expressions de l’argot des forains. »

C’est d’ailleurs pendant les années 1930 que le volume de mots romani intégrés à la langue tchèque est le plus important, comme l’explique encore René Starhon :

Carte d’identification spéciale pour les gitans | Photo: Romea

« L’entre-deux-guerres  est une période pendant laquelle les institutions tchécoslovaques montrent une volonté de maîtriser la situation des Roms : en 1927, la législation rend obligatoire une carte d’identification spéciale pour les gitans (cikánská legitimace) ; des recensements sont organisés, etc. »

Tomáš Holomek | Photo: Romea

« Dès 1784, un projet de sédentarisation dans une vingtaine de villages en Moravie et en Silésie avait conduit à l’intégration progressive de familles roms à la société tchèque. Les années 1930 sont celles du premier avocat rom, Tomáš Holomek ; des membres de la famille Danihel jouent dans l’Orchestre philarmonique de Brno, etc. »

Photo: United States Holocaust Memorial Museum,  public domain

« Néanmoins, cette vague de rapprochement entre le romani et le tchèque – par le biais des élites rom, notamment – est interrompue net par le génocide des Roms… Seuls 8 % des Roms tchèques y survivent. Des Roms viennent alors de Slovaquie pour s’installer dans les régions industrielles, les Sudètes, la région d’Ostrava, pour y travailler. Néanmoins, d’une part, ils ne font pas partie de l’élite – bien au contraire ! – et sont vus plutôt avec mépris ; d’autre part, la sédentarisation fait qu’il n’y a plus de lien avec les forains, qui servaient d’intermédiaires et rendaient autrefois possible le contact linguistique. »

Attention au chien… et au « mulisák »

Photo: Kristýna Maková,  Radio Prague Int.

Pour en revenir aux mots de racine romani, mais couramment utilisés par les Tchèques, on citera « čokl » – le clébard, qui vient du romani « žukel » sans changement de sens, cette fois-ci, mais avec un glissement de registre : « žukel » n’a rien de familier ; cela désigne, en toute neutralité, « le chien ». On pourra aussi évoquer l’expression familière « vědět kulový » – ne rien savoir, savoir que dalle. Beaucoup de Tchèques pensent que le mot « kulový » vient de « koule » – la boule, mais détrompez-vous : « kúlo », en romani, signifie « excrément »… L’expression « vědět kulový » permet donc de dire tout en restant correct ce que d’autres expressions tchèques peuvent exprimer de façon bien plus vulgaire (par exemple « vím o tom ho… » – littéralement « je n’en sais que de la merde »).

René Starhon se souvient, lui, d’un mot de son enfance qui pourrait, selon lui, trouver son origine dans la langue des Roms :

Source: Pete Linforth,  Pixabay,  Pixabay License

« J’ai ici un autre mot intéressant, qui vient du monde des enfants : le mot ‘mulisák’. C’est un personnage de conte de fées ; je m’en souviens de quand j’étais petit, on me disait ‘Pozor, přijde na tebe mulisák‘, ‘Fais attention, sinon le mulisák va venir te chercher’… C’était un genre de croquemitaine, un fantôme… Or en romani, ‘múlo‘, cela a le sens de fantôme, mais aussi de cadavre. Après, c’est possible que ce soit l’auteur du conte qui ait inventé ce mot après l’avoir entendu quelque part, mais en tout cas, le sens correspond parfaitement ! »

Photo illustrative: Ivan Samkov,  Pexels

René Starhon, qui est également enseignant, a par ailleurs remarqué que les élèves de son collège utilisaient souvent l’apostrophe romani « more » – que l’on pourrait traduire par « mec » – pour s’interpeler les uns les autres. Selon lui, il s’agit d’une mode que les collégiens suivent sans connaître l’origine du mot… un mot que les Tchèques adultes n’adoptent pas si facilement, si ce n’est pour se moquer d’une minorité stigmatisée et discriminée dans le pays.

« On constate qu’il n’y a que très peu d’emprunts du romani établis dans la langue tchèque, ontrairement au yiddish, par exemple. Mais cela est peut-être en partie dû au fait que le romani est porteur d’un certain stigmate social. J’imagine que si quelqu’un utilise l’un de ces mots sans être conscient qu’il s’agit d’un mot d’origine romani, alors ça lui est bien égal ; mais à partir du moment où il prend conscience de ce fait, il va arrêter de l’utiliser. »

« Hantec » de Brno et romani, même combat

Pour René Starhon, difficile d’imaginer que des nouveaux emprunts du romani puissent apparaître dans la langue tchèque à l’avenir. A moins d’un effet de mode, par la musique contemporaine, peut-être ?

Brno | Photo: Jana Volková,  ČRo

« Après tout, le romani pourrait tout à fait devenir une mode !  Comme avec le ‘hantec’ – qui vient du ‘plotna’, dialecte riche en germanismes qui était à l’origine le parler d‘un groupe social marginal de Brno. Parler ‘hantec’, c’était stigmatisant. Mais dans les années 1980-1990 – je ne sais pas exactement – des acteurs de Brno en ont fait quelque chose de populaire, et aujourd’hui, on n’a plus aucune honte à parler le ‘hantec’ ! Alors, la même chose pourrait arriver avec le romani. Mais il faudrait pour cela que quelqu’un le mette à la mode… Un groupe de hip hop rom, par exemple, ou des rappeurs rom… »

A l’image, peut-être, du rappeur slovaque Čavalenky, qui aborde dans ses morceaux des thèmes sociaux et politiques avec beaucoup de réalisme, et dont vous avez pu entendre quelques extraits. Ou encore du groupe Gipsy.cz qui, il y a une quinzaine d’années, a connu un certain succès… et sur lequel se refermera notre cours de tchèque, avec le titre Romano Hip Hop.

Sources :

- Viktor Elšík, Lexikální romismy v češtině – Nový encyklopedický slovník češtiny, 2017

- Slovník olašské romštiny, Univerzita Karlova

- Peter Bakker, Romani in Europe, The Other Languages of Europe, Clevedon, 2001