Les caricatures antisémites du Tchèque Karel Rélink parmi les 11 000 de la collection Langerman
Dans le cadre d’un programme de la Maison de la littérature pragoise (Pražský literární dům), la bédéaste française Nathalie Frank travaille à Prague sur un projet de BD documentaire lié à la collection phénoménale de caricatures antisémites donnée par Arthur Langerman au Centre de recherche sur l’antisémitisme basé à Berlin. Au micro de RPI, elle évoque ce projet et revient sur les origines de cette collection peu banale et peu ragoûtante, qui regroupe également des images originaires des pays tchèques.
Extraits de cet entretien à écouter en appuyant sur Lecture ci-dessus :
Nathalie Frank : « C’est un projet de bande dessinée documentaire, une commande du Centre de recherche sur l’antisémitisme de Berlin. En fait, ils ont reçu un don d’un collectionneur belge, Arthur Langerman, en 2018 ou 2019, de ce qui est décrit comme la plus grande collection du monde d’images antisémites. Pour l’instant, il y a environ 11 000 images et ils continuent de collectionner, donc la collection va potentiellement s’agrandir. »
« Arthur Langerman est né en 1942 en Belgique dans une famille juive, et ses deux parents ont été déportés en 1944 quand il avait deux ans. Il a fait partie des quelques dizaines d’enfants juifs belges qui n’ont pas été déportés. Et dans les années 1960, c’est au moment du procès Eichmann qu’il dit avoir compris ce qu’avait été la Shoah. Parce que, comme c’était très souvent le cas, personne n’en parlait dans sa famille, même sa mère. »
Sa mère a survécu, son père est mort dans la Shoah.
« Sa mère est revenue d’Auschwitz, pas son père, et elle est revenue complètement brisée. Elle s’est remariée avec un homme qui avait perdu toute sa famille dans la Shoah. Donc c’était très présent dans son contexte familial, mais pas forcément nommé. Si mes calculs sont bons, il était à peu près à l’adolescence, au moment du procès Eichmann, et c’est là qu’il a compris ce qui s’était passé et qu’il s’est demandé, mais pourquoi en fait ? La question qui est arrivée et qui n’a évidemment pas de réponse : 'Pourquoi ? Qu’est-ce qu’on a fait, nous les Juifs, pour qu’on nous en veuille à ce point, pour qu’on ait envie de nous massacrer ?'. Et il a commencé à s’intéresser aux images, aux images de soi-disant Juifs qu’on publiait en masse avant la Shoah. C’est une imagerie qu’on connaît, j’avais déjà vu des images comme ça dans les livres d’histoire, mais je n’avais pas forcément conscience de l’étendue, enfin, de la quantité, en fait, et de la banalité du phénomène. »
« Le dessinateur tchèque Karel Rélink est très représenté dans la collection d’Arthur Langerman »
Si je ne me trompe pas, la première image qu’Arthur Langerman a achetée, c’était aux puces de Saint-Ouen à Paris. Mais évidemment, ces images sont connues dans le monde entier, ont été publiées dans un très grand nombre de pays, dont, ici, dans les pays tchèques, la Tchécoslovaquie - c’est aussi pour ça que vous êtes à Prague.
« Oui, Arthur Langerman a collectionné des images qui viennent d’un peu partout en Europe. Il s’est vraiment focalisé sur l’Europe et sur la période 'pré-Shoah', on va dire. Il collectionne un petit peu des images d’après-guerre, mais l’essentiel de la collection, c’est vraiment le XIXe siècle puis le XXe siècle pré-Shoah. Et un petit peu partout en Europe. Alors, lui, il est en Belgique, donc il a beaucoup d’images de Belgique, bien sûr l’Allemagne, bien sûr la France, mais aussi la Pologne, la Tchéquie, la Hongrie, la Serbie, la Russie. »
« En fait, mon livre, pour l’instant, je l’ai structuré de manière à me focaliser sur une personne qui a fait des caricatures antisémites. J’ai du mal à les appeler artistes, c’est pour ça que je dis ‘personne qui a fait des dessins’. J’ai essayé de choisir des exemples de différents pays et de différentes époques pour montrer justement l’étendue du phénomène. Et il se trouve qu’un dessinateur tchèque, Karel Rélink, est très représenté dans la collection d’Arthur Langerman. Il a fait notamment une série de cartes postales qui, à l’époque, si je ne me trompe pas, étaient vraiment... Il a voulu les exposer. En tout cas, il aurait voulu faire une expo qui, du temps de Masaryk, a été interdite. Ça vous donne un peu une idée de l’agressivité de l’exposition et qui, dans les années 1930, aurait pu avoir lieu. »
« En tout cas, il publiait des images. Et il était assez bon dessinateur. Ce sont des images en noir et blanc, au crayon, au fusain, qui sont assez bien faites. Et son truc, c’était d’inventer des fausses citations du Talmud, par exemple avec une image censée représenter un homme juif qui crache sur une blonde censée représenter la chrétienne innocente. Et donc, souvent, dans ces images, on voit une personne juive horrible, moche, avec un comportement détestable. Et puis, une autre personne qu’on est censé identifier comme non-juive, qui est la victime. C’est ça, son procédé. Et il y a plusieurs variations. »
Et Karel Rélink était apparemment tellement zélé que même les nazis aimaient son « art », bien qu’il soit tchèque.
« C’est ça. Il était tellement zélé qu’il collaborait même avec les services de Goebbels, directement. »
Qu’est-il devenu ? Il a été condamné par la justice après la guerre ?
« On ne sait pas grand-chose sur Karel Rélink. Et de manière intéressante, on ne sait souvent pas grand-chose sur la vie des artistes qui ont fait des dessins antisémites. Mais ce qu’on sait sur Karel Rélink, c’est qu’il s’est suicidé en 1945, au moment de la défaite des nazis, ce qui en dit assez sur son profil idéologique. »
Gruss aus Marienbad : « l’antisémitisme thermal »
Il y a aussi, en ce qui concerne les pays tchèques, dans un livre qui vous a servi pour la documentation, une collection de ce qui est appelé « l’antisémitisme thermal », avec des cartes postales qui sont… Alors, on connaît les images avec la caricature de ce qui est censé représenter une personne juive, par exemple s’emparant du globe terrestre, « le péril juif » et autres, mais là, c’est une toute autre catégorie. Par exemple, devant nous je vois, « Gruss aus Karlsbad » (Bonjour de Karlovy Vary) avec un ours dessiné avec des papillotes. Il y en a une juste derrière où il y a un lion, un cerf et un ours avec l'inscription « avec d’autres Kohn de la sorte » dans la légende. Ce sont des images autres que ce qu’on a davantage l’habitude de voir dans des livres d’histoire. C’est tout à fait original... »
« Quand on pense images antisémites, on pense effectivement aux images du régime nazi essentiellement. Parce que c’est ce qu’on a vu dans les manuels scolaires. Et là, vraiment, dans la collection d’Arthur Langerman, il y a tout un univers qui s’ouvre à nous d’une banalisation incroyable de l’imagerie antisémite au tournant du siècle. Et alors, si j’ai bien compris, c’est vraiment avec l’arrivée de la carte postale comme phénomène de masse, à la fin du XIXe siècle. En même temps qu’est née la carte postale, est née la carte postale antisémite. C’est vraiment ça. Je ne sais pas pourquoi, mais on envoyait de vacances soit des paysages idylliques, soit des images censées montrer à quel point les Juifs étaient répugnants. »
« Gruss aus Marienbad » (Bonjour de Mariánské Lázně) sur une autre carte postale, avec ce qui est censé être quelqu’un d’effectivement répugnant. On le voit en train de téléphoner et ça n’apporte vraiment pas grand-chose. Mais des gens écrivaient leur récit de séjour thermal sur ça…
« Oui, et ça paraît… En fait, ce qu’on comprend, et c’est intéressant quand on feuillette, parce que j’ai passé beaucoup de temps aux archives à Berlin à feuilleter les cartons de cartes postales accumulées par Arthur Langerman. Quand on regarde un petit peu ce que les gens ont écrit sur ces cartes postales, ça peut être tout à fait banal. Ça peut être “bonjour de vacances”, comme si c’était assez neutre en fait. Et cela nous en dit beaucoup sur la banalisation du phénomène, à quel point c’était normal de représenter un groupe de la population de cette manière détestable. »
En gros, « J’ai bien pris les eaux », avec de l’autre côté de la carte postale une caricature tout à fait répugnante antisémite…
« C’est ça. Alors, quand j’ai épluché un peu les cartons, de temps en temps, j’ai trouvé des allusions à la carte postale, du style “Je suis bien arrivée à Karlovy Vary. Il y a beaucoup de gens comme ça ici”. Mais la plupart du temps, ce n’est même pas mentionné, comme si c’était la chose la plus normale du monde de représenter un groupe de personnes avec une image détestable comme ça. »
« Trop oppressant d’avoir ces images dans mon salon »
Avec 11 000 pièces dans cette collection, au début, cela doit plonger dans un certain désespoir. Et puis, au bout d’un moment… qu’est-ce qu’on fait ? On arrive à prendre du recul pour bosser sur le projet ?
« Ce n’est pas évident tous les jours, c’est sûr. Quand j’ai commencé à travailler, je travaillais essentiellement de chez moi. J’ai dû changer parce que c’était trop oppressant d’avoir tous ces livres et toutes ces images dans mon salon. Donc, je suis allée travailler à l’extérieur. Ça a été pour moi une manière de me distancier et d’essayer vraiment de me discipliner et de ne pas travailler le soir sur ces images. Sinon, j’en rêve la nuit... »
« Et puis, j’ai reçu cette commande du Centre de recherche sur l’antisémitisme en septembre 2023. Évidemment, je ne me doutais pas qu’on était à la veille du 7 octobre 2023 et de la déferlante, du réveil de l’antisémitisme auquel on a assisté depuis. Et donc, le sujet, même si évidemment sous d’autres formes et comparaison n’est pas raison, mais en tout cas, le sujet est devenu actuel d’une autre manière, sous une autre forme. Et c’est vrai que c’est assez perturbant. Et j’ai cru à un moment que je ne le ferai pas parce que c’était trop difficile émotionnellement. Mais finalement, c’est quand même un projet qui m’intéresse beaucoup… Il y a beaucoup de choses qui ont été écrites sur l’antisémitisme, mais pas tant que ça sur la culture visuelle antisémite. Même au niveau de la recherche, c’est vraiment une petite niche, alors que c’est très important pour l’image qu’on a tous en tête. D’ailleurs, la plupart des personnes juives ou juifs que vous croisez auront au moins une fois dans leur vie entendu “ah bon tu es juif, mais on dirait pas”, comme si les gens avaient une idée claire de ce à quoi est censé ressembler un Juif ou une Juive. Souvent en référence à ces espèces d’images de fiction qui nous viennent des siècles précédents et qui apparemment sont encore dans les têtes, même si elles sont largement taboues dans l’espace public, voire interdites dans beaucoup de pays. »
Dans un entretien, Arthur Langerman faisait lui-même le parallèle entre l’époque actuelle et cette déferlante antisémite avant la guerre. Il continue, vous le disiez, à collectionner des images. Et donc, les 11 000 pièces se trouvent à Berlin dans un projet en commun avec la Technische Universität Berlin ?
« Il les a même données, les images n’appartiennent plus à Arthur Langerman. En fait, il a collectionné ces images de manière privée depuis les années 1960. C’était vraiment une obsession personnelle, une passion. Vraiment, il passait ses week-ends dans les brocantes avant Internet, puis ensuite via Internet. Et au tournant des années 2000, il se sentait vieillir. Il se disait qu’il fallait que ça s’arrête avec quelque chose. Et puis, un réveil de l’antisémitisme qui ne date pas de 2023, qui s’est déjà fait sentir depuis une bonne vingtaine, trentaine d’années. Donc, il s’est dit que ce serait bien que ces images servent à la recherche et à l’éducation. Et donc, il a donné cette collection au Centre de recherche sur l’antisémitisme de Berlin, qui est un des seuls centres de recherche au monde à vraiment se consacrer à l’antisémitisme comme sujet principal. Il y a beaucoup de centres de recherche sur les sujets juifs, mais très peu sur l’antisémitisme. Et puis, Berlin, c’est évidemment très symbolique que ces images aillent à Berlin et soient étudiées avec le sérieux qu’elles méritent. C’était un geste important, qui lui vaut d’ailleurs une petite reconnaissance dans le monde académique berlinois. »
« Après la création d’Israël, ces images se retrouvent dans les journaux arabophones du Proche-Orient »
Basée à Berlin, vous êtes ici dans le cadre d’un échange germano-tchèque, avec la Maison de la littérature pragoise. Est-ce qu’il y a aussi une perspective de publier votre livre en tchèque, d’être traduite ?
« Pour l’instant, comme je suis de langue française, j’écris en français, mais j’écris en fait en français et en allemand un peu en parallèle. Parce que comme c’est un projet qui va se faire à Berlin, a priori, on cherche d’abord une maison d’édition allemande et française aussi. Enfin, on aimerait bien que ce soit un projet tout de suite franco-allemand. La langue d’Arthur Langerman est aussi le français. Il est basé à Bruxelles, donc ça aurait du sens. Mais j’aimerais beaucoup que le livre puisse paraître en premier lieu dans les langues des personnes dont je parle dans le livre, comme Karel Rélink qui est tchèque. J’ai évidemment des exemples qui viennent de Pologne, de Grande-Bretagne et d’ailleurs. Une des particularités de cette imagerie est qu’elle est vraiment transnationale. Et ça, mes collègues chercheurs me le disent. Parfois, ils trouvent la déclinaison d’une image un petit peu modifiée ou pas modifiée du tout. Ou c’est juste le texte qu’on modifie dans des journaux autrichiens, hongrois, russes, serbes, allemands, à certaines époques… »
C’était viral même avant les réseaux sociaux…
« Oui. Et puis, bien sûr, après la création d’Israël en 1948, on a parfois des copiés-collés de ces images dans les journaux arabophones du Proche-Orient. Parfois, ce sont vraiment les images qui viennent des journaux nazis avec un autre texte. Donc, on voit vraiment que cette imagerie perdure encore aujourd’hui. Et comme je disais, elle est interdite par la loi dans beaucoup de pays d’Europe. Donc, on ne voit plus tellement ces images circuler en Europe, bien qu’elles circulent quand même sur le dark web, évidemment. Mais en tout cas, dans le monde, ces imageries continuent de diffuser leur poison, de libérer leur poison et de donner une certaine image, une certaine lecture de ‘la personne juive’, qui se retrouve complètement désindividualisée, déshumanisée, avec cette imagerie qui, donc, a une très longue histoire. Et avec ce projet, j’essaye de comprendre un peu les racines de ces images. »
Quand est prévue la publication de votre BD documentaire ?
« Il est prévu que le livre sorte au printemps 2026 en Allemagne. La collection des images d’Arthur Langerman va être transportée dans un bâtiment dédié qui est en construction et sera inauguré en mai 2026. S’il y avait le livre sur la table, ce serait génial ! »
Karel Rélink est né le 3 août 1880 à Prague (sous le nom de Karel Röhling, qu’il reprendra occasionnellement sous l’occupation nazie). Peintre, illustrateur, caricaturiste et écrivain, il est formé à l’École des arts appliqués puis à l’Académie des beaux-arts de Prague, élève de Václav Brožík, et travaille aussi à Paris.
Karel Rélink s’est illustré comme l’un des principaux auteurs de caricatures antisémites en Tchécoslovaquie durant l’entre-deux-guerres. Il a illustré de façon offensante des ouvrages tels que Zrcadlo Židů (1925), accompagné d’images caricaturales antisémites souvent censurées, et a organisé plusieurs expositions, dont une en 1943 appelée Židobolševismus - nepřítel lidstva (Le judéobolchévisme - ennemi de l’humanité). Il s’est suicidé avec son épouse le 6 mai 1945 à Křivoklát, où il occupait la fonction de commissaire artistique du château local.






