Les fausses images du Printemps de Prague

Répétition de la révolution hongroise de 1956 ? Frère jumeau du mai 68 parisien ? Le Printemps de Prague a été ce qu'on a bien voulu en faire à l'époque. Il n'est pas jusqu'au terme même de "Printemps de Prague" qui ne prête à équivoque ! L'originalité de ce mouvement de libéralisation, c'est qu'il commença d'abord comme une révolte à l'intérieur du Parti.

En 1963, Roger Garaudy est attablé à la terrasse d'un café pragois. La même année a lieu le IIIe Congrès des Ecrivains, qui voit le début de l'opposition des intellectuels tchécoslovaques au régime. C'est ce Congrès qui inspire à Garaudy, membre du Parti communiste français, le terme de Printemps de Prague. Il ne faut pourtant pas s'y tromper, l'expression ne signifie pas, pour son auteur, que la liberté passe par une sortie de l'influence soviétique. Pour ce Français communiste, la Tchécoslovaquie apparaît plutôt comme un terrain d'expérience pour une réforme du régime. Un malentendu que n'arrange pas la réputation postérieure de Garaudy, intellectuel à la rigueur douteuse et négationniste convaincu. L'expression a par ailleurs eu la fâcheuse conséquence de focaliser un processus de cinq ans sur une seule année : 1968. D'où des comparaisons rapides et sans fondement avec le mois de mai 1968 en France.

Après l'intervention des chars du Pacte de Varsovie le 21 août 1968, c'est au tour des Soviétiques de véhiculer de fausses représentations. L'image de la révolution hongroise revient en leitmotiv dans le discours des dirigeants russes. Crainte autant qu'instrument de propagande, la comparaison se retrouve par exemple dans les articles de la Literaturnaïa Gazeta sur la Tchécoslovaquie. Si les événements hongrois et tchèques, douze ans plus tard, tendaient au même but, ils se distinguaient pourtant sur de nombreux points.

En Hongrie, on assiste en 1956 à une révolution aussi brusque qu'inattendue. Regroupés autour du cercle Petöfi, les intellectuels avec Imre Nagy à leur tête solidarisent très vite autour d'eux l'ensemble de la population. Leur programme : le retour à la pluralité des partis politiques et la sortie de la Hongrie du Pacte de Varsovie et donc du bloc soviétique. Les dissidents en font même la déclaration officielle auprès de l'ONU. L'intervention armée soviétique mettra brutalement fin à la révolte. Imre Nagy sera assassiné en 1958 dans son exil en Yougoslavie.

Le processus de libéralisation tchécoslovaque dans les années soixante est aux antipodes de ce modèle. Ici, il s'agit d'un mouvement progressif, qui s'étend de 1963 à 1968. Conscient qu'une révolte ouverte n'aurait pas plus de chances d'aboutir qu'en Hongrie, les réformateurs tchèques choisissent la voie du pragmatisme : obtenir plus de liberté par la voie légale. La jeune génération d'intellectuels, comme Havel, affiche le même réalisme que les réformateurs du Parti. Pour elle, mieux valent des objectifs à petite échelle que de vains complots politiques.

Mais la différence essentielle avec la Hongrie, c'est que le processus de réforme est interne au Parti. Et c'est ce qui fait l'originalité du modèle tchèque. Depuis avril, le pays offre l'image d'une libéralisation du régime par le régime. Pas n'importe lequel puisqu'à cette date, Novotny et son équipe conservatrice sont tombés au profit d'une équipe réformatrice. Le 10 août, le Rude Pravo peut publier les nouveaux statuts du Parti : chaque citoyen est en droit de discuter la nouvelle Constitution, nouvellement élaborée. Pour Brejnev, assimiler Dubcek à Imre Nagy présente l'avantage de légitimer l'intervention militaire contre la Tchécoslovaquie. La cause est entendue : menées contre-révolutionnaires. Les Soviétiques n'hésitent pas à parler de dépôts d'armes et de projets d'assassinats politiques, ce qui n'est bien sûr que pure fiction.

Pour beaucoup d'historiens, le "socialisme à visage humain" des communistes tchèques libéraux ne serait pas resté longtemps un simple communisme réformé si les chars n'étaient pas intervenus. Un régime de type social-démocrate se serait sans doute rapidement mis en place. Les principaux acteurs d'août 1968 comme Ludvik Vaculik avaient d'ailleurs quitté le Parti en juin 1967, lors du houleux IVe Congrès des Ecrivains.

Dans les premiers mois de 1968, Vaculik rédige sa célèbre "Lettre des Deux Mille Mots", véritable manifeste politique qui en appelle ouvertement à la rupture avec l'URSS. Signée par 70 personnalités, elle est publiée en juin par plusieurs journaux, dont Prace et les Literarni Listy. En voici quelques extraits, qui montrent bien qu'à cette date, la prudence n'est plus de mise :

"Le Parti Communiste, qui, après la guerre, avait la confiance du peuple, la troqua peu à peu contre des places, jusqu'à les obtenir toutes. (...). C'était le pouvoir d'un groupe opiniâtre, mis en place à l'aide de l'appareil du Parti en tous lieux, de Prague aux moindres districts et villages. La grande mystification de ces souverains, c'est d'avoir fait passer leur arbitraire pour la volonté de la classe ouvrière."

Trois semaines après l'intervention des chars, le spectre hongrois n'avait plus besoin d'être agité mais déjà d'autres fantômes pouvaient ressurgir. Ecoutons Pierre Daix, rédacteur en chef des Lettres Françaises, alors à Prague : "Les Isvetia (un journal russe) lancent contre Jiri Hajek, ministre des Affaires étrangères de la Tchécoslovaquie (et dissident) une attaque d'une grossièreté antisémite comme on n'en avait plus lue depuis le Stürmer ou l'époque stalinienne."

Après le printemps et l'été, c'est un sombre hiver qui s'annonce...