Les Juifs de Bohême et le patriotisme allemand

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Durant la seconde moitié du XIXe siècle, la communauté juive de Bohême, émancipée, a constitué un pilier déterminant de la nation allemande dans le pays, en soutenant activement ses associations et en participant à son rayonnement culturel et économique. Quelques décennies plus tard, Hitler fera pourtant allègrement acte d'amnésie en érigeant les Juifs au rang d'ennemi numéro un du IIIe Reich.

Jusqu'au XVIIIe siècle, les Juifs de Prague nouent des contacts culturels avec d'autres communautés d'Europe, dont celles de Paris, Worms ou Poznan, en Pologne.

Après leur émancipation, en 1848, les Juifs tchèques s'identifient à la communauté allemande plutôt qu'à la nation tchèque, à l'image de la famille Kafka, dont le père est un grand négociant en charbon. On peut également citer le père de Max Brod, directeur adjoint de la Böhmische Union Bank. La communauté allemande passe pour un meilleur garant d'élévation sociale. Il faut toutefois garder à l'esprit que cette situation s'applique plus aux Juifs pragois qu'à ceux de Bohême-Moravie, qui sont nombreux à adopter la langue tchèque.

Dans la seconde moitié du XIXe siècle, les Juifs pragois forment le fer de lance de la culture allemande. Ils maintiennent même en vie le Parti libéral allemand, alors que celui-ci avait disparu d'Allemagne et d'Autriche depuis 1879. Cette véritable institution survit, à Prague, grâce à la vitalité des journaux juifs allemands, comme le «Bohemia» et le «Prager Tagblatt».

Autre preuve de leur profonde intégration à la communauté allemande, les Juifs représentent environ 35% des membres du Club allemand dans les années 1880. Le Club allemand est une association liée au Casino, qui, loin d'être un lieu de jeux de hasard, entretient la solidarité au sein de la communauté allemande de Prague.

Fondée en Autriche en 1894, la Ligue des Allemands a beau être nettement antisémite, elle s'est engagée, auprès du Parti libéral allemand, à s'abstenir de toute propagande antijuive lors de ses déplacements à Prague. Les Juifs constituaient le plus fort soutien de la communauté allemande et l'on ne pouvait pas se passer de leur aide !

La fascination qui touche les jeunes Allemands de Bohême face aux victoires de Bismarck et à l'épopée de l'unité allemande n'épargne pas les Juifs tchèques. Etudiant en droit de 1869 à 1873, connu pour ses essais sur le langage, Fritz Mauthner appartient à la bourgeoisie juive allemande de Prague. On le retrouvera le 1er mai 1872, dans de la délégation des étudiants autrichiens partis à Strasbourg inaugurer l'université allemande.

L'éducation universitaire de Mauthner, toute empreinte des valeurs de l'Autriche-Hongrie, l'a profondément imprégné et il se revendique du loyalisme aux Habsbourg. On ne peut s'empêcher d'établir un parallèle avec l'influence de l'école républicaine sur les Juifs français durant la IIIe République. Pierre Birnbaum parle des Fous de la République pour désigner ces hauts fonctionnaires juifs auxquels Gambetta avait ouvert les portes du service de l'Etat.

L'affaire Dreyfus et la montée de l'antisémitisme n'entameront pas la gratitude des Juifs envers la République, à laquelle ils vouent un véritable culte. Pas étonnant dès lors de constater que la part des morts au combat est la même chez les Juifs que chez les autres soldats français lors du premier conflit mondial.

Plus que la monarchie habsbourgeoise, la République française est porteuse de valeurs universelles, dans lesquelles les Juifs peuvent se reconnaître facilement : égalitarisme, respect des minorités, méritocratie...

Les Juifs de Bohême n'en portent pas moins un sentiment identique de gratitude envers Joseph II, qui les a libérés, dans les années 1780, du port d'insignes distinctifs et des taxes majorées, préface de l'émancipation en 1848. Mais le sentiment de loyalisme s'adresse d'abord à une dynastie, les Habsbourg, plutôt qu'à un système politique.

Il faut noter que la situation des Juifs de Prague est moins paradoxale que celle de leurs coreligionnaires de Vienne, pris entre l'antisémitisme de la population et le soutien de la Cour.

Le poids politico-économique et culturel de plus en plus grand des Tchèques au tournant des XIXe et XXe siècles inverse progressivement la donne et la nouvelle génération de Juifs de Bohême s'intègre de plus en plus à la communauté tchèque. La montée irrésistible de l'ultranationalisme allemand, à forte coloration antisémite, accélère sans doute cette évolution. Les associations allemandes de Prague ferment progressivement leurs portes aux membres juifs. C'est le cas des corporations étudiantes comme la Carolina et la Ghibellenia à partir de 1885.

Pour l'heure, les préjugés tombent, comme celui, partagé par certains Tchèques, que les Juifs représentent d'abord les intérêts de la communauté allemande. De nombreux Juifs ne parlant pas le tchèque sont d'ailleurs acceptés. Notons que si, en 1890, environ 90 % des Juifs du centre de Prague sont de langue allemande, ils ne sont plus que 50 % en 1910.

L'intégration des Juifs à la vie intellectuelle et culturelle tchèque se traduira, de manière ponctuelle, par une activité indirecte de lien entre les nationalités. Ainsi Max Brod fera découvrir au public allemand le compositeur morave Leos Janacek, alors inconnu des milieux de la capitale.

Durant le XIXe siècle, les Juifs tchèques forment donc le soutien le plus puissant de la nation allemande de Bohême. Un paradoxe amer, si l'on songe aux discours ambiants dans l'Allemagne des années 30, expliquant la défaite de la Première Guerre mondiale par le «coup de poignard» dans le dos...