« Les Liechtenstein font partie intégrante de l’histoire tchèque, pour le meilleur et pour le pire »
Nouveau revers judiciaire pour la maison de Liechtenstein. Début août, la Cour constitutionnelle de la République tchèque a rejeté la plainte déposée par la Fondation du prince de Liechtenstein concernant plusieurs anciens biens familiaux dans la région de Břeclav en Moravie, parmi lesquels les célèbres châteaux de Lednice et de Valtice. Depuis plusieurs décennies, le contentieux autour de la restitution des biens confisqués après 1945 empoisonne les relations entre Prague et la famille Liechtenstein. Peu de gens savent, cependant, que ces différends trouvent leurs racines bien avant la Seconde Guerre mondiale. Pour retracer cette histoire complexe, de l’ascension des Liechtenstein au XVIIe siècle jusqu’à l’établissement de relations diplomatiques avec la République tchèque en 2009, Radio Prague International a rencontré Tomáš Knoz, professeur à l’Université Masaryk de Brno et coprésident de la Commission tchéco-liechtensteinoise des historiens.
Extraits de l’entretien. Pour écouter l’intégralité de l’interview, appuyez sur le bouton « Lecture ».
À quand remonte la première mention de la famille Liechtenstein dans les Pays tchèques ?
« Les Liechtenstein sont une famille noble, typique pour le Moyen-Âge, qui s’est tout d’abord installée en Autriche, au sud de Vienne, où elle a occupé très tôt des fonctions officielles au service de la famille régnante. Ce n’est qu’à partir du milieu du XIIIe siècle que la famille s’établit en Moravie du Sud, lorsque Přemysl Otakar II, le roi de Bohême, concède le village de Mikulov à Henri de Liechtenstein. »
« Mais avant d’aller plus loin, il convient de distinguer deux notions souvent confondues : la maison princière de Liechtenstein, en allemand ‘Fürstenhaus Liechtenstein’, et la principauté du Liechtenstein, en allemand ‘Fürstentum Liechtenstein’. Si les documents officiels diplomatiques actuels mentionnent généralement la relation bilatérale entre la principauté du Liechtenstein et la République tchèque, la maison princière de Liechtenstein participe, elle aussi, aux relations diplomatiques à sa manière. »
« Cette imbrication se reflète jusque dans les symboles : les armoiries de l’Etat du Liechtenstein reprennent celles de la maison princière, elles-mêmes composées pour près des deux tiers d’emblèmes liés à des territoires aujourd’hui situés en République tchèque. »
L’héritage de la bataille de la Montagne Blanche
La bataille de la Montagne Blanche, en 1620, marque un tournant décisif pour les Pays tchèques, mais aussi pour la famille. Pouvez-vous nous expliquer ce qui s’est joué à ce moment-là pour les Liechtenstein ?
« La bataille de la Montagne Blanche, en 1620, constitue assurément un événement majeur de l’histoire tchèque, mais c’est aussi un mythe tchèque important. Elle renvoie à des transformations profondes de la société : le passage du pluralisme des Etats de la Renaissance à l’absolutisme de la période baroque. Mais, plus encore que la bataille en elle-même, c’est la compréhension du contexte de cette époque qui s’avère fondamentale, notamment pour l’histoire de la famille Liechtenstein. »
« En 1599, Charles de Liechtenstein se convertit du protestantisme au catholicisme, choix déterminant qui lui ouvre les portes de certaines des plus hautes fonctions du pays. Et, quelques années plus tard, en 1606, le pacte familial conclu avec ses frères, transforme finalement la simple famille noble en maison princière. Le début du XVIIe siècle marque donc pour les Liechtenstein l’essor de la famille. »
« Cependant, ce souvenir a également été entretenu par leurs adversaires. En 1918, au moment de la fondation de la Tchécoslovaquie, la référence à 1620 a refait surface. La période de la Montagne Blanche demeurait associée à un moment de crise historique de l’Etat tchèque dont les Liechtenstein étaient, selon les interprétations de l’époque, coresponsables. C’est ainsi, qu’au début du XXe siècle, le programme de dédommagement de la Montagne Blanche a vu le jour. »
Comment la famille a-t-elle progressivement acquis la puissance et la notoriété qu’on lui connaît dans les siècles suivants ?
« L’essor des Liechtenstein est indissociable de la période baroque. La famille a progressivement vendu ses biens en Autriche, après avoir acquis de vastes propriétés en Bohême et en Moravie. Elle s’est alors concentrée sur la construction de son propre cœur princier et sur l’embellissement de ses domaines. Les Liechtenstein étaient connus pour être des promoteurs de l’architecture baroque. Citons, à cet égard, les châteaux de Valtice, Lednice et Plumlov, ou encore les palais de Vienne. Les architectes les plus importants de l’Empire ont travaillé pour eux. C’est sans doute ainsi qu’ils ont le plus marqué l’histoire de l’Europe centrale. »
Les Liechtenstein et les Habsbourg
Quelle place occupaient les Liechtenstein au sein de l’Empire d’Autriche ? Quels liens entretenaient-ils avec la cour impériale de Vienne ?
« La position des Liechtenstein dans l’histoire de l’Europe centrale est relativement unique. Ils formaient une maison princière catholique et conservatrice. Certains membres de la maison de Liechtenstein occupaient une place importante à la cour impériale des Habsbourg, notamment à l’époque baroque. Cependant, ils entraient parfois en conflit avec les Habsbourg. Par exemple, lorsque Charles Ier, au début de la guerre de Trente Ans, a utilisé sa fonction de vice-roi impérial en Bohême pour s’enrichir aux dépens de l’empereur. »
« De plus, grâce à leur principauté sur le Rhin, les Liechtenstein siégeaient en tant que partenaires égaux des Habsbourg à la diète impériale à Francfort, ce qui déplaisait bien sûr à ces derniers. Mais, au début du XIXe siècle, Jean Ier de Liechtenstein, célèbre chef militaire, a aussi aidé les Habsbourg contre Napoléon Ier. La relation était donc changeante et très compliquée. »
Comment se situaient les Liechtenstein par rapport aux autres grandes familles aristocratiques de Bohême et de Moravie - comme les Schwarzenberg, les Lobkowicz ou les Rosenberg ? Peut-on parler de rivalités ou de coopérations ?
« Les Liechtenstein se réclamaient principalement d’une famille noble autrichienne, les Kuenring, et de deux familles nobles tchéco-moraves, les seigneurs de Boskovice et les Pernštejn. Les armoiries des Kuenring et des seigneurs de Boskovice ont même été intégrés dans leur blason d’origine, une façon de mettre en avant leur ancrage historique dans la région. Cette pratique n’avait rien d’exceptionnel, c’était le même principe que lorsque les Bourbons revendiquaient leur appartenance aux Capétiens, ou les Habsbourg aux Babenberg ou à la dynastie des Přemysl. Les Liechtenstein se distinguaient toutefois des autres familles par un aspect, leur ambition de créer leur propre Etat. Ce projet leur a apporté un grand essor, mais aussi de grands problèmes, car il est venu perturber les principes mêmes de la société aristocratique. »
1918 : les Liechtenstein confrontés à la chute de l’Empire
En 1918, l’Empire austro-hongrois s’effondre et la Tchécoslovaquie apparaît sur la carte de l’Europe. Comment les Liechtenstein ont-ils vécu ces bouleversements politiques ?
« Il convient ici de rappeler qu’en 1918, la noblesse a été légalement abolie en Tchécoslovaquie ainsi qu’en Autriche. Après la Première Guerre mondiale, les Liechtenstein étaient donc considérés uniquement comme de grands propriétaires terriens et non plus comme des membres de la noblesse. Pour les Liechtenstein, cela représentait un changement radical de leurs principes sociaux et une modification de leur base patrimoniale. Tandis que pour la Tchécoslovaquie naissante, cela soulevait la question de savoir si, compte tenu de l’étendue des biens des Liechtenstein sur son propre territoire, elle pourrait voir le jour. Les Liechtenstein n’avaient jusqu’alors pas réussi à fonder leur propre Etat dans les Pays tchèques. Mais ils avaient entre-temps fondé leur propre Etat dans la région du Rhin alpin. »
« En 1918, les Liechtenstein ont donc tenté de négocier avec la nouvelle république, non pas en tant que citoyens, comme l’ont fait par exemple les Schwarzenberg ou d’autres membres de la noblesse historique tchèque, mais en tant que chefs d'un Etat étranger sur la base du droit international. Du côté tchèque, cette démarche a suscité des craintes encore plus grandes que leurs biens ne fassent partie, non pas de la Tchécoslovaquie, mais du Liechtenstein. »
« À cela s’ajoutait l’argument idéologique mentionné précédemment des réparations de la Montagne Blanche. La première réforme agraire a donc été appliquée aux Liechtenstein, comme aux autres familles nobles, et ces derniers ont ainsi perdu une partie de leurs biens. Sur le plan idéologique, cette réforme a été justifiée de la manière suivante : ‘Grâce aux confiscations postérieures à la bataille de la Montagne Blanche, vous avez acquis une grande partie de vos biens, et maintenant, grâce aux confiscations modernes fondées sur le même principe, vous allez en perdre une partie.’ Ce raisonnement a également été appliqué après 1945. Il convient ici de préciser que les Liechtenstein n’étaient, naturellement, pas d’accord avec l’application de ces principes. »
Les confiscations par décret de 1945, nouvelle pomme de discorde
Après la Seconde Guerre mondiale, la Tchécoslovaquie procède à une nouvelle confiscation de biens appartenant aux Liechtenstein par décret présidentiel. Quelles étaient les motivations derrière cette décision ?
« Après la Seconde Guerre mondiale, l’Etat tchécoslovaque reprochait aux Liechtenstein leur appartenance à la communauté germanophone, ainsi que la prétendue sympathie de certains membres de la famille pour le mouvement nazi des Allemands des Sudètes en Tchécoslovaquie. C’est pourquoi les décrets de confiscation leur ont été appliqués. Les Liechtenstein ont ainsi perdu tous leurs biens en Tchécoslovaquie après 1945. »
« Il convient néanmoins de rappeler qu’après la guerre, le Parti communiste a pris le pouvoir en Tchécoslovaquie, ce qui a sans aucun doute influencé toute une série d’interprétations historiques. Il faut également noter que les Liechtenstein n’ont pas accepté la confiscation de leurs biens et l’interprétation tchécoslovaque, et ont donc intenté une action en justice qui a duré plusieurs années. »
Avant la guerre, de quelles propriétés la famille disposait-elle encore dans les Pays tchèques ?
« Je ne suis pas en mesure d’évaluer la superficie exacte des terres ayant appartenu aux Liechtenstein. Ni avant ni après la première réforme agraire. En tout état de cause, les Liechtenstein possédaient d’importants biens immobiliers dans l’entre-deux-guerres. Par exemple, à Valtice, Lednice, Šternberk et Velké Losiny, en Moravie et à Uherský Ostroh, Koloděje, Úvaly et Kostelec nad Černými lesy, en Bohême. C’est là une partie des domaines qu'ils possédaient depuis le Moyen Âge. Ils les ont acquis soit par mariage avec des membres de la noblesse tchèque au XVIe siècle, soit à la suite des confiscations après la bataille de la Montagne Blanche, soit lors d’achats ultérieurs. Ils vendaient aussi régulièrement certains domaines. »
« Quoi qu’il en soit, ils ont toujours accordé une grande importance au caractère rural de leurs propriétés, à l’agriculture et à la viticulture. À la Sorbonne, j’ai d’ailleurs eu l’occasion récemment de parler des Liechtenstein comme étant une ‘maison princière à la campagne’. »
Parmi les biens confisqués figuraient les châteaux de Lednice et Valtice, aujourd’hui classés à l’UNESCO. Pouvez-vous retracer brièvement l’histoire et l’importance de ces deux lieux emblématiques ?
« Le siège principal de la famille Liechtenstein se trouvait à Valtice, en allemand Feldsberg, une petite ville à la frontière entre l’Autriche et la Moravie, qui compte actuellement environ 3 500 habitants. La petite cité est située dans un paysage légèrement vallonné, dominé par de vastes vignobles, qui s’étend vers le sud jusqu’à Vienne et la vallée du Danube. Valtice appartenait initialement à la Basse-Autriche. Ce n’est qu’en 1919, avec le traité de Saint-Germain-en-Laye, que la ville a finalement été annexée à la Tchécoslovaquie. »
« Les Liechtenstein avaient acquis ces propriétés dans la région frontalière entre la Moravie et l’Autriche principalement à la fin du XIVe siècle. La famille a ainsi créé, de fait, une eurorégion avant l’heure, qui lui permettait de franchir les frontières aisément et donc d’exercer des activités politiques des deux côtés. »
Un nouveau départ
En 2009, la République tchèque et le Liechtenstein ont officiellement établi des relations diplomatiques. Comment ces relations ont-elles évolué depuis ?
« Savez-vous que la Tchécoslovaquie et la principauté du Liechtenstein sont les seuls États à n’avoir entretenu aucune relation diplomatique bilatérale au cours du XXe siècle ? Ou plutôt à n’avoir entretenu des relations diplomatiques que pendant quelques mois, d’août 1938 à mars 1939, avant la Seconde Guerre mondiale. Même entre 1989 et 2009, période durant laquelle les deux États peuvent être qualifiés de démocratiques, il n’y a pas eu de relations diplomatiques. La raison en est historique. »
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« Ce n’est que le 8 septembre 2009 que la ministre des Affaires étrangères du Liechtenstein, Aurelia Frick, et le ministre tchèque des Affaires étrangères, Jan Kohout, ont signé à Prague la déclaration commune sur l’établissement des relations diplomatiques, ainsi qu’un mémorandum d’accord sur la coopération future entre les deux Etats. Ce dernier prévoyait, notamment, la création d’une commission historique commune chargée d’étudier l’histoire de la Bohême, de la Moravie et de la Silésie avec la maison de Liechtenstein, y compris au XXe siècle, afin de contribuer à la compréhension mutuelle de cette histoire commune, de ses opportunités et de ses défis et de jeter ainsi les bases solides d’une coopération future. »
Pour conclure, si vous deviez résumer en quelques mots la contribution de la famille Liechtenstein à l’histoire des Pays tchèques, laquelle serait-elle ?
« Je pense que les Liechtenstein font partie intégrante de l'histoire tchèque depuis longtemps, pour le meilleur et pour le pire. Nous pouvons dire que nous avons une histoire commune et, d’une certaine manière, aussi certains malentendus en commun. Après 2009, les nombreux projets bilatéraux organisés entre la République tchèque et la principauté du Liechtenstein ont permis de mieux comprendre cette histoire complexe et de dépasser les éventuels désaccords dont nous entendons parfois parler dans la presse. Par conséquent, je pense que les membres de la famille Liechtenstein, tout comme les citoyens de la principauté, sont, à bien des égards, aussi un peu des membres de la République tchèque. »








