Les premières décennies du syndicalisme tchécoslovaque

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Selon les chiffres de l’OCDE, 17,3% des Tchèques étaient syndiqués en 2009, un chiffre en constante baisse dans un pays peu habitué aux grandes grèves et manifestations. Pourtant, le syndicalisme y a eu une longue histoire qui remonte, comme dans la plupart des pays industrialisés, à la seconde partie du XIXe siècle quand s’organise le monde ouvrier. Chercheur à l’Institut syndical européen, spécialiste des politiques économiques, sociales et de l'emploi, le Britannique Martin Myant s’est intéressé à la question des syndicats en République tchèque. Au micro de Radio Prague, il est revenu sur l’histoire de ce mouvement, de ses origines à ses développements sous la Première République tchécoslovaque.

C’est sous la pression de manifestations ouvrières qui rassemblent jusqu’à 25 000 personnes à Vienne que le 7 avril 1870, le Conseil d’Empire approuve une loi autorisant la grève sous certaines conditions. Il s’agit d’un moment fondateur pour le mouvement syndical en Autriche-Hongrie, dont fait alors partie le Royaume de Bohême, un des territoires qui, comparativement, s’y industrialise le plus fortement. Des associations de travailleurs ou des coopératives ouvrières avaient déjà pu voir le jour par le passé mais elles étaient surtout destinées à soutenir leurs membres et n’avaient pas forcément vocation à réclamer de meilleures conditions de travail. Rapidement cependant, le gouvernement austro-hongrois fait marche arrière, mais une vague de grèves et de manifestations ouvrières l’oblige en 1873 à autoriser à nouveau l’existence d’organisations professionnelles, à des conditions très sévères toutefois. Aussi, ce sont les partis politiques qui vont d’abord porter le mouvement ouvrier ainsi que le précise le chercheur Martin Myant :

« Les origines les plus importantes d’un mouvement ouvrier en pays tchèques sont liées aux partis et à la grande politique avec des questions comme le droit de vote masculin. Les syndicats étaient subordonnés aux partis politiques. »

Les Tchèques jouent d’abord un rôle important en tant que délégués dans les partis d’inspiration socialistes en Autriche puis des formations politiques ouvrières apparaissent également en Bohême dans les années 1880. La décennie suivante voit s’organiser le mouvement syndical avec la création de la Commission syndicale d’Empire, organe de coordination des différents syndicats de branche. Le spécialiste de l’Autriche Paul Pasteur note qu’en 1897, les Tchèques quittent cette organisation pour former la leur : la Commission syndicale tchèque. Pour autant, la question nationale est loin d’être la priorité des organes proches du mouvement ouvrier en Bohême, selon Martin Myant :

Martin Myant, photo: YouTube
« Les partis étaient divisés par la langue et la nationalité. La plupart des habitants étaient tchèques mais il y avait aussi des Allemands. Et quand il y avait les deux nationalités, les syndicats étaient forcément divisés par la langue car on n’y parlait qu’une seule langue. Mais ce qui est important, c’est que les socialistes rejetaient l’idée d’un Etat tchèque ou tchécoslovaque. Ils voulaient continuer avec l’Empire austro-hongrois. »

Par exemple, le parti ouvrier tchèque, qui n’a pas donné naissance à un syndicat, souhaitait le développement du parlementarisme au sein d’une Autriche-Hongrie maintenue. Dans le cadre de cet ensemble, les socialistes défendaient plutôt des mesures de protection des nationalités et de leurs langues. Un revirement s’opère néanmoins lors de la Première guerre mondiale, alors que le mouvement national en faveur d’une Tchécoslovaquie indépendante prend de l’ampleur et que l’idée du démantèlement de l’Empire austro-hongrois se précise chez les pays de l’Entente. Martin Myant raconte :

« A la fin de la Première guerre mondiale, il y a eu une opportunité pour créer l’Etat tchécoslovaque. Les sociaux-démocrates, qui étaient le plus grand parti tchèque, ne sont pas opposés à la création de cet Etat mais ils ne l’ont pas initié non plus. Dans le mouvement ouvrier, le nationalisme n’était pas l’orientation la plus importante. »

Avec l’avènement de la Première République tchécoslovaque, les syndicats sont plus que jamais liés aux partis politiques. La situation y est très différente par rapport aux autres pays industrialisés où est vivace le syndicalisme révolutionnaire. C’est par exemple le cas en France avec la Charte d’Amiens adoptée en 1906 par la CGT, et qui pose comme principe le refus de collaborer avec les partis politiques et la volonté de faire disparaître le salariat et le patronat par la lutte syndicale. En Tchécoslovaquie, pays où est rapidement adoptée la journée de huit heures et qui collabore volontiers avec la toute nouvelle Organisation internationale du travail (OIT), les syndicats semblent s’attacher d’abord à défendre les droits nouvellement acquis pour Martin Myant :

« Après la Première guerre mondiale, la Tchécoslovaquie était un Etat démocratique, c’était quelque chose d’exceptionnel en Europe centrale. Mais ce n’est pas seulement un Etat démocratique, c’est aussi un Etat avec des réformes sociales, avec par exemple une assurance sociale presque universelle et des choses similaires. Le réformisme, comme une conception d’atteindre le socialisme par des réformes graduelles, est une idéologie mais les sociaux-démocrates eux ont plutôt défendu ce qui existait. Ils étaient satisfaits des réformes de l’après Première guerre mondiale. »

A gauche, le paysage est cependant bouleversé depuis la Révolution d’Octobre et la prise de pouvoir des bolcheviques en Russie en 1917. Dans sa suite, des partis communistes voient le jour dans de très nombreux pays, souvent à l’issue d’une scission avec les partis sociaux-démocrates ou socialistes traditionnels. C’est le cas en Tchécoslovaquie où le parti communiste tchécoslovaque (KSČ) naît officiellement le 14 mai 1921. Il est l’un des plus puissants en Europe mais paradoxalement, la centrale syndicale qui s’organise autour de lui n’est pas très importante comme le note Martin Myant :

« Les révolutionnaires étaient évidemment les communistes. Le parti communiste était le seul réellement international, c’est-à-dire qu’il comprenait toutes les nationalités de Tchécoslovaquie. Les autres partis étaient divisés selon les nationalités, qu’il s’agisse des sociaux-démocrates ou des chrétiens-démocrates. Les syndicats étaient fragmentés parmi les partis. Il me semble qu’il y avait dix centrales syndicales principales, avec les sociaux-démocrates tchèques et allemands, les communistes et ainsi de suite… Les communistes représentaient environ 10% des adhérents de tous les syndicats. Ils n’étaient donc pas très forts. »

Photo: Site officiel de ČMKOS
Aussi Martin Myant considère que le mouvement syndical tchécoslovaque n’a pas vraiment marqué l’histoire de mobilisations mémorables ou de très grande ampleur :

« Ce n’est pas comme en France avec les grandes grèves de l’année 1936. Il y avait cependant des grèves. Les syndicats jouaient aussi un rôle dans l’assurance sociale. Je ne me souviens pas exactement mais pour obtenir des indemnités chômage, il fallait être membre d’un syndicat. Je crois que 70% des ouvriers étaient adhérents d’un syndicat. »

Avec la Seconde Guerre mondiale et la prise de pouvoir des communistes en février 1948, les syndicats tchécoslovaques vont largement se transformer, des transformations qui seront l’objet de l’émission spéciale de Radio Prague du 1er mai.