Les Pussy Riot et l’art contestataire russe à l’honneur à la Meetfactory

Photo: MeetFactory

Depuis février 2012, le groupe de féministes et activistes russes Pussy Riot a fait la une de nombreux médias, dans un premier temps pour leurs happenings provocateurs et surtout, à partir d'août 2012, pour les poursuites pénales dont trois de ses membres ont été l'objet après leur fameuse prière pour Poutine professée dans la principale cathédrale moscovite. C'est à travers les Pussy Riot, mais justement pour aller au-delà de l'image un peu réductrice que l'on peut avoir de l'action de ces jeunes femmes, que la galerie Meetfactory, à Prague, propose l'exposition Les Pussy Riot et la tradition russe d'art contestataire. Une exposition montée par Andrej Jerofejev, et décryptée par Karina Kottova, directrice des expositions de la Meetfactory.

Andrej Jerofejev, photo: CT
C'est Andrej Jerofejev, ancien conservateur à la prestigieuse galerie d'État Tretiakov de Moscou, et déchu de ses fonctions pour son soutien aux artistes contestataires, qui a préparé pour Meetfactory cette exposition sur l'art contestataire russe. Une exposition qui a des antécédents à Paris, au Palais de Tokyo, où Andrej Jerofejev avait été invité l'année passée dans le cadre des « Alertes », un espace d'expression du musée d'art contemporain parisien mis à la disposition des artistes souhaitant réagir à l'actualité ou dénoncer des injustices. L'exposition présentée à Prague se veut cependant plus complète que celle présentée à Paris. Karina Kottová, directrice des expositions de Meetfactory :

« A l'origine, le projet Pussy Riot a été créé pour le Palais de Tokyo mais dans la série Alertes, une série d’expositions engagées qui se concentraient seulement sur le cas Pussy Riot. Pour Meetfactory, Andrej Jerofejev a élargi l'exposition pour lui donner un contexte plus large. Alors qu’au Palais de Tokyo, il s'agissait surtout de l'activisme politico-social, l'exposition de Meetfactory se penche plus sur les aspects esthétiques de ces actions activistes et sur leur rôle dans l'histoire de l'art contemporain. Il y a ici environ 50 œuvres de différents types, s'appuyant sur différents médias. L'exposition commence avec deux bandes dessinées. La première parle de cet activisme artistique et politique à Moscou et la deuxième dépeint le procès des Pussy Riot. Nous montrons aussi la fameuse vidéo des Pussy Riot [la « prière punk » dans la cathédrale Saint Sauveur de Moscou], et de différents éléments auxquels elle fait référence. C'est logiquement le noyau de l'exposition. Mais il y a aussi une série d’œuvres qui n'ont pas d'autres rapports avec les Pussy riot que ce contexte politico-historique dans lequel elles se sont développées. »

Photo: MeetFactory
Il s'agit notamment d'une installation de Vikentiy Nilin, qui a récupéré des pancartes d'une manifestation organisée pour protester contre l'interdiction par l'administration Poutine d’adopter des enfants russes pour les citoyens américains. Cette manifestation a été dirigée par un artiste, et est devenue finalement une œuvre artistique à part entière. Il est donc possible à Prague de voir des photos de cette manifestation et des pancartes rassemblées dans une grande poubelle, à l'identique de ce qui avait été fait à Moscou. L'exposition montre également un certain nombre de vidéos, et notamment celle réalisée par le groupe Voina, où le groupe d'artistes avait peint un phallus géant sur un pont qui se lève au dessus de la Neva, juste devant les bureaux de la FSB, la sécurité d'Etat russe. Il y a enfin d'autres artistes russes, contestataires mais qui se déclarent apolitiques et pratiquent un art protestataire sans que leur protestation ne soit dirigée vers des personnalités ou des faits concrets. Si les Pussy riot sont aujourd'hui l'effigie de l'art contestataire russe, le but de l'exposition est bien de montrer que le spectre de l'activisme artistique est bien plus large en Russie. Karina Kottová :

Pussy Riot, photo: Igor Muchin, CC BY 3.0 Unported
« L'argument ou le thème principal de cette exposition est de montrer que le groupe Pussy Riot et leurs actions ne sont pas isolées et ne sont pas des événements décontextualisées mais qu'il existe bien une tradition dans ce domaine. Le commissaire de l'exposition, Andrej Jerofejev, établit ce contexte à partir des années 1970 et 1980 sous l'appellation de « soc-art », c'est-à-dire des performances artistiques anti-socialistes. C'est là qu'il voit les premières références à la contestation artistique d'aujourd'hui, comprenant également la tradition russe du cirque. Il suit ensuite une ligne historique et même si notre exposition est assez sélective et se concentre plus particulièrement sur les faits contemporains, cette contextualisation est très importante. »

Cette vidéo de la prière punk dans la cathédrale St Sauveur de Moscou qui a rendu célèbre les Pussy Riot, reste tout de même le cœur de l'exposition. Le but est cependant de mieux comprendre ce que les jeunes femmes, aujourd'hui sous le coup de poursuites, et pour deux d'entre elles toujours emprisonnées, ont voulu dire. Karina Kottová :

Photo: MeetFactory
« A propos de l'action des Pussy Riot, ce texte, cette chanson n'est pas tant contre l'administration de Poutine que contre le lien trop étroit entre le pouvoir de l'Eglise et le pouvoir de l'Etat, ce qui est finalement un thème bien plus large et même récurrent depuis le Moyen-Age. Cette relation est à nouveau critiquée dans la Russie actuelle. J'ai lu récemment un article dans un magazine protestant tchèque où le représentant de cette religion défendait ardemment le texte de la chanson des Pussy Riot parce que, bien qu'il soit vulgaire, il encourage Poutine et l'Eglise russe à ne pas être aussi liés les uns aux autres. L'auteur de l'article faisait référence au poète Ivan Martin Jirous, qui était un de principaux dissidents tchèques, et un auteur qui s'était exprimé précisément sur cette question. Il cite un extrait d'un de ses poèmes, « biskup Vana věří tak, jak mu věří strana » (l’évêque Vana croit comme le parti croit en lui). C'est finalement proche de ce qui ressort de la prière punk des Pussy Riot, où elles appellent à ce que les chefs de l'Eglise croient plus en Dieu qu'en Poutine. C'est donc une situation similaire. »

Photo: MeetFactory
La situation des artistes russes aujourd'hui, et la condamnation de membres des Pussy Riot à des peines d'emprisonnement dans des camps de travail peuvent d'ailleurs appeler à des comparaisons avec la situation en Tchécoslovaquie sous le régime communiste. Ainsi, le parallèle avec l'histoire des Plastic People of the Universe, le légendaire groupe de rock tchèque dont l'emprisonnement de certains membres a déclenché la création de la Charte 77, a souvent été mentionné dans les médias tchèques. Pour Karina Kottová, l'intérêt de l'exposition pour les Tchèques est plutôt de s'interroger sur la scène artistique tchèque aujourd'hui et sa façon de s'engager.

« La veille du vernissage nous avons organisé dans la galerie Tranzitdisplay un débat avec le commissaire de l'exposition Andrej Jerofejev et de nombreux artistes. Il est apparu que l'art russe, en comparaison avec l'art tchèque, qui est peut-être trop intellectuel et conceptuel, est vraiment franc. Il travaille avec cette esthétique punk et avec une langue banale mais le commissaire expliquait que c'est un art qui fait appel à un très large public. Viktor Pivovarov, un artiste d'origine russe mais qui s'exprime depuis longtemps sur la scène artistique tchèque, demandait aux artistes tchèques pourquoi ces derniers ne s'expriment pas sur des questions ou des problèmes qui existent dans ce pays. En République tchèque, l'art appartient à une autre sphère, et s'il existe ici un engagement artistique politique, il concerne des questions très concrètes comme quand le groupe d'artistes Pode Bal regarde la question des juges qui exerçaient sous le communisme et qui exercent encore aujourd'hui. Mais ce sont des questions très concrètes et précises alors que l'art russe est un peu contre tout et tous, et aussi évidemment contre l'administration Poutine. C'est très clairement articulé, et si ce n'est pas le cas, si ce n'est pas bien articulé, tout le monde sait de quoi il retourne. »

L'exposition Les Pussy riot et la tradition de l'art contestataire en Russie se tient à la Meetfactory jusqu'au 24 mars prochain.