Les sans-domicile en Tchéquie, une population profondément transformée depuis les années 1990

Début novembre, l’antenne tchèque de l’Armée du Salut a lancé la 10e édition de « Nocleženka » un projet solidaire parmi les plus populaires en Tchéquie qui, chaque hiver, offre un hébergement provisoire gratuit à des milliers de sans-abris.

Les organisations caritatives évaluent le nombre de personnes sans domicile fixe en Tchéquie entre 30 000 et 70 000. Pour leur venir en aide, notamment pendant l’hiver, la branche tchèque de l’Armée du Salut a trouvé une formule qui marche – un système de coupons appelés « Nocleženka ». Pour en savoir plus, nous nous sommes entretenus avec le directeur de l’Armée du Salut en Tchéquie, Jan František Krupa :

Jan František Krupa  (à gauche) | Photo: Armée du Salut

« ‘Nocleženka’ est un projet de collecte de fonds dont le fonctionnement est très simple : il permet à n’importe qui de payer électroniquement, via un portail en ligne, une nuitée pour un SDF dans n’importe quel foyer d’hébergement de l’Armée du Salut en Tchéquie. Un coupon coûte 100 couronnes, soit environ 4 euros, et permet à cette personne non seulement de passer la nuit au chaud, mais aussi d’avoir un repas simple et une boisson chaude, de se laver, d’avoir des vêtements secs et propres. Ce qui est tout aussi important, c’est que la personne sans-abri rencontre un travailleur social. Chaque année, environ 30 000 coupons sont ainsi vendus. Etant donné que le projet a été lancé il y a neuf ans, l’ampleur de cette aide est énorme. Avec l’argent récolté, nous arrivons aussi à renouveler l’équipement des dortoirs, à acheter de nouveaux lits, matelas et couvertures et à rénover les salles de bain. Mais surtout, les coupons permettent aux personnes en détresse de passer la nuit gratuitement dans un foyer où, normalement, elles doivent payer une somme symbolique de 40 ou 50 couronnes par nuit. Dans les foyers de l’Armée du Salut, personne n’est refusé. »

Motiver les sans-abris est crucial

Chaque personne qui achète ce bon d’hébergement en ligne reçoit également une confirmation de la part de l’Armée du Salut lorsque celui-ci est « utilisé ». L’Armée du Salut dispose au total de 11 foyers à Prague, Brno, Karlovy Vary, Ostrava, Havířov et dans d’autres villes encore. Comment les coupons sont-ils répartis entre ces différents établissements ?

« En fait, ces bons d’hébergement sont distribués selon les demandes des différents foyers à travers la Tchéquie via un système électronique. Les foyers signalent donc s’ils ont besoin par exemple de 5 000 ou de 7 000 coupons pour la saison hivernale, et ils les reçoivent. Si par la suite ils ont besoin de coupons supplémentaires, ils le signalent également. C’est ainsi que les bons sont distribués aux différents foyers qui les gèrent ensuite. »

Au-delà de l’aide matérielle, la « Nocleženka » apporte également un soutien psychologique et humain. Pourriez-vous nous parler de l’aspect social du projet ?

« Il s’agit surtout d’encourager et de motiver les gens qui vivent dans la rue. Le projet vise les personnes qui, normalement, ont tendance à éviter les foyers d’hébergement. Ils ne s’y rendent pas, tout simplement parce qu’ils n’ont pas les 30, 40 ou 50 couronnes qu’on leur demande pour payer les frais. Lorsqu’une personne se rend dans un foyer après avoir passé plusieurs mois dans la rue, c’est tout de même un grand progrès. Cela ne résout pas immédiatement sa situation et un seul entretien avec un travailleur social ne suffit pas pour changer la donne, mais c’est quand même important. Ceci dit, la ‘Nocleženka’ ne sert pas uniquement à éviter les gelures, l’hypothermie et les maladies liées au sans-abrisme, mais aussi à ouvrir la porte à des solutions. Car il est extrêmement important de motiver les SDF, de leur montrer qu’il est possible de trouver une issue à leur situation d’exclusion sociale. »

On trouve parmi les SDF de plus en plus de gens qui ont ainsi passé l’essentiel de leur vie 

Vous travaillez depuis longtemps avec des personnes sans domicile fixe en Tchéquie. Cette population change-t-elle au fil du temps ?

« En effet, on aperçoit des changements importants par rapport à la situation dans les années 1990, période où les services sociaux ont été créés dans ce domaine chez nous. À l’époque, la majorité des SDF à Prague étaient des personnes arrivées dans la capitale en provenance d’autres régions du pays, pour gagner leur vie. Souvent, ils étaient issus de villes où l’industrie s’était restructurée, et où de nombreuses usines avaient fermé. Il s’agissait donc de personnes qui étaient relativement peu de temps dans la rue. Aujourd’hui, en revanche, on trouve parmi les SDF de plus en plus de gens qui ont ainsi passé l’essentiel de leur vie. Un autre phénomène est le nombre croissant de femmes SDF. Il y a trente ans, 9 personnes sans-abri sur 10 étaient des hommes, tandis qu’aujourd’hui, la proportion est de 2 femmes sur 10 SDF, c’est-à-dire qu’elles représentent environ 20 %. »

« Ensuite, dans les années 1990, la principale substance addictive consommée par les sans-abris en Tchéquie était l’alcool, auquel se sont progressivement ajoutées d’autres drogues. Enfin, il faut se rendre compte que si la perte de l’emploi, et par conséquent du logement, était la cause principale du sans-abrisme dans les années qui ont suivi la chute du communisme, au fil des années, les raisons pour lesquelles les gens se retrouvent dans la rue se sont multipliées. De ce fait, nous trouvons parmi les personnes sans domicile des gens aux parcours très variés, des gens diplômés aussi, ce qui était assez rare par le passé. Nous avons effectué nos propres recherches consacrées aux causes du sans-abrisme et nous en sommes arrivés à la conclusion que les personnes dans la rue ont un point commun : il s’agit de personnes qui se sont retrouvées seules dans la vie, sans le soutien de leur famille ou d’un proche. La solitude et le sans-abrisme sont donc étroitement liés. »

Photo: Drahomíra Bačkorová,  ČRo

« Enfin, comme je le disais : la population des gens qui ont grandi dans la rue et ne connaissent pas d’autre mode de vie est un phénomène relativement nouveau en Tchéquie qui nous inquiète particulièrement. Nous voyons bien qu’héberger les familles dans des foyers sur le long terme n’est pas une bonne solution. Cela favorise encore leur stigmatisation et l’exclusion sociale. C’est pourquoi nous nous réjouissons de l’adoption, cette année, de la loi pour l’accès au logement, sollicitée par les services sociaux depuis de longues années, et nous sommes dans l’expectative en ce qui concerne l’attitude du futur gouvernement. »