Les sortilèges de Jean-Denis Monory

Jean-Denis Monory

Mercredi dernier, le public des Festivités d’été de musique ancienne a assisté à l’Opéra d’Etat de Prague à un spectacle qui a démontré la grande vitalité du théâtre baroque. La compagnie La Fabrique à théâtre a présenté la célèbre farce de Molière « Le Médecin malgré lui ». Pour ce retour vers le théâtre du XVIIe siècle, le metteur en scène Jean-Denis Monory a mobilisé tous les moyens qui fascinaient et amusaient le public du temps de Louis XIV : la déclamation et la prononciation d’époque, tout un arsenal de gestes codifiés dont chacun illustre un sentiment particulier, le maquillage qui doit souligner la mimique des comédiens. La scène était éclairée par la chaude lumière frémissante des bougies. Mais tous ces sortilèges baroques n’auraient pas été suffisants pour créer un théâtre vivant et divertissant s’il n’y avait pas eu l’art et l’invention du metteur en scène et de ses comédiens.

Tout en respectant les règles d’interprétation anciennes, ils ont réussi à donner une nouvelle vie et un nouvel humour au vieux texte. Si Molière avait vu ce spectacle, il aurait sans doute été content. Jean-Denis Monory a présenté au micro de Radio Prague sa compagnie et son spectacle.


J’aimerais que vous présentiez d’abord l’ensemble La Fabrique à théâtre. Pour quelle raison l’avez-vous fondé ?

«D’abord parce que j’avais envie de fonder un groupe d’acteurs, de créateurs et de techniciens, c’est-à-dire des gens qui font des décors et des costumes. Une compagnie de théâtre, cela veut dire un ensemble de personnes qui travaillent sur la même ambition, qui désirent faire le théâtre de la même manière. Il ne s’agit pas seulement du respect du texte. Il faut aller encore plus loin avec la langue française, aller plus loin avec l’interprétation, en lien avec le langage et avec la musicalité, donc aller jusqu’à la musique, avec le geste donc jusqu’à la danse, un peu dans la ligne des personnes qui m’ont influencé tout au long de ma jeunesse. C’était d’abord Béjart, puis Pina Bausch, puis Ariane Mnouchkine, je dis ça dans l’ordre, et en premier lieu la comédie antique jouée par des Grecs à Epidaure. C’est cela ce qui m’a marqué parce que j’ai vécu en Grèce quand j’étais petit.

Mes ambitions théâtrales, c’est donc de faire ce groupe et que ce groupe grandisse à travers le théâtre baroque français que j’ai découvert il y a une dizaine d’années. Du coup, je forme des acteurs pour arriver à jouer comme ça. Et aussi après l’acquisition de cette technique de jeu, après ce travail qui demande encore beaucoup d’années de recherches et de pratique, d’aller vers Shakespeare, d’aller vers le contemporain, mais avec ce bagage artistique très, très fort.»

C’est donc le retour vers le théâtre baroque. Peut-on parler déjà de tout un mouvement, de toute une école de reconstruction du théâtre baroque en France et même en Europe?

« Pour l’instant, cela existe en France, je pense. Peut-être l’Europe va s’intéresser, elle aussi, à ce théâtre nouveau d’une certaine manière. Il y a une vingtaine d’années, quelqu’un comme Eugène Green s’intéressait d’une certaine manière au théâtre baroque. Des universitaires ont fait des recherches et découvert de nombreux traités, au moins une cinquantaine et il y en a d’autres encore, ainsi que des témoignages comme des lettres, des pamphlets, etc., sur la manière de jouer ou de déclamer plutôt des acteurs mais aussi des gens de la Cour, de l’Eglise et du Barreau.

Donc, c’est une technique de jeu qui est en train de prendre un essor assez fort en France. J`ai créé un festival du théâtre baroque il y a quatre ans, le premier au monde, parce que cela n’existait pas auparavant. Et chaque année il y a deux fois plus de monde. Dans un microcosme, en Touraine chez moi, cela prend un essor incroyable. En parlant d’un ensemble musical comme le Poème harmonique, qui travaille de plus en plus avec des acteurs « baroques », comme Benjamin Lazar pour ‘Le Bourgeois gentilhomme’, cela ne fait que progresser. Chaque fois, il y a les salles pleines et les gens découvrent ce genre de théâtre, du moins ceux qui ne le connaissent pas encore. On dirait que c’est la même chose que pour la musique baroque dans les années 1970, le même frémissement, comme dans ces années-là, quand on a commencé à jouer du clavecin et de la viole de gambe. »

Pourquoi avez-vous choisi Molière pour cette représentation à Prague?

«Ce n’est pas moi qui ai choisi ‘Le médecin malgré lui’ » pour Prague. C’est Le Collegium Marianum, et particulièrement sa directrice Jana Semerádová. On s’est rencontré il y a quelques années sur ‘Le Bourgeois gentilhomme’ d’abord, ensuite elle m’a demandé de mettre en scène « La Serva padrona » et puis après, elle a vu plusieurs productions de ma compagnie et elle tombée amoureuse de ce spectacle qu’on a joué deux mois à Paris, l’année dernière.

Mais pourquoi j’ai choisi cette pièce d’une manière générale ? C’est une des mes premières pièces que j’ai mis en scène en théâtre baroque après une pièce inconnue ‘Le baron de la crasse’ de Raymond Poisson. ‘Le médecin malgré lui’, c’est peut-être la pièce la plus populaire de Molière, la plus facile à comprendre au niveau de la situation. Le texte n’est pas trop complexe, même s’il y a des choses assez dures à comprendre au niveau technique, au niveau faussement médical. Et c’est une farce, donc elle n’est pas écrite en alexandrin mais en prose. ‘Le Médecin malgré lui’ était donc le spectacle le plus facile à vendre, pour le dire bêtement, à diffuser. Cela permettait de toucher le maximum des gens y compris des enfants. Je trouve que c’est important que toutes les catégories de gens, pas seulement les « baroqueux » comme on dit en France, découvrent cette technique de jeu. Et les faits sont là, il y un engouement et on a des fans, et ces fans sont jeunes en général. Ce sont les dix à vingt ans qui veulent absolument revenir trois, quatre fois pour voir « Le médecin malgré lui ».

Pour quel public cette pièce a-t-elle été écrite et comment a-t-elle été accueillie au temps de Molière ?

'Le Médecin malgré lui'
« Cette pièce a été écrite pour les adultes, évidemment, contrairement à ce qu’on fait maintenant : ‘Ah, ‘Le Médecin malgré lui’, on va faire des représentations scolaires.’ Non, les adultes. Il y avait au théâtre à l’époque une population très variée. Contrairement à ce qu’on pourrait croire, il y a avait des gens de la cour, il y avait aussi beaucoup de bourgeois, et beaucoup d’artisans, parce que c’était des gens qui avaient des moyens, et aussi le peuple, parce qu’il y avait les valets, des suites des bourgeois et des nobles. Il y avait toutes sortes de gens, au parterre, debout, mais aussi dans les balcons, dans des théâtres à la française et à l’italienne par la suite. ‘Le Médecin malgré lui’ a eu en 1666 un succès considérable, un succès qui s’est répété pendant des siècles après. Les spécialistes pensent qu’au milieu du XVIIIe siècle on ne le jouait plus comme ça. Voilà, avec Marivaux, cela s’est un peu dilué, on ne le jouait plus comme ça.»

C’était la première partie d’un entretien avec Jean-Denis Monory, chef de la compagnie La Fabrique à théâtre ayant présenté à Prague la farce de Molière « Le médecin malgré lui ». La seconde partie de cet entretien sera présentée, dans cette rubrique, samedi prochain.