Molière, ce jeune auteur de 400 ans

Molière par Pierre Mignard I

Quatre siècles se sont écoulés depuis la naissance de Jean-Baptiste Poquelin dit Molière (1622-1673), fils d'un tapissier parisien qui s'est passionné pour le théâtre et a fini par devenir comédien, chef de troupe et auteur favori du Roi Soleil. Au début du XXIe siècle, il est toujours considéré comme un des meilleurs dramaturges de tous les temps et ses pièces n’ont rien perdu de leur efficacité dramatique, de leur humour, de leur charme et de leur profondeur. Grâce à leur éternelle jeunesse, ses pièces occupent toujours aussi une place importante dans le répertoire des théâtres tchèques. 

Un des auteurs les plus aimés du public tchèque

L'Avare par Auguste Desperet | Photo: Gallica Digital Library/Wikimedia Commons,  public domain

Molière entre sur les scènes de théâtre des pays de la couronne tchèque dès le début du XVIIIe siècle. Ses pièces font partie du répertoire des troupes de théâtre itinérant de langue allemande puis aussi des ensembles de théâtre français. Plus tard ses œuvres sont présentées dans des théâtres pragois mais les artistes qui préparent ces productions, se heurtent aux difficultés de traduction de ces textes qui leur semblent compliqués. Le premier traducteur important de l'œuvre de Molière en langue tchèque est le poète Jaroslav Vrchlický qui traduit en 1885 L'Avare et continue, par la suite, à traduire d'autres pièces. Spécialiste de théâtre, Petr Christov compare la place de Molière dans les théâtres tchèques à l'accueil réservé à d'autres grands dramaturges :

Petr Christov | Photo: Radio Prague Int.

« Dans le domaine de la traduction, la place de Molière dans la vie théâtrale tchèque est comparable dans une certaine mesure à celle de Shakespeare. Shakespeare est traduit encore plus fréquemment, mais parmi les dramaturges de langue française c'est sans conteste Molière qui est le plus traduit. Et les traducteurs procèdent toujours à de nouvelles et nouvelles traductions. »

Une pléiade de traducteurs

Bohdan Kaminský | Photo: Jan Nepomuk Langhans,  Zlatá Praha/Wikimedia Commons,  public domain

En 1922, lors des célébrations du tricentenaire de la naissance de Molière, ses pièces sont jouées dans les plus grands théâtres tchèques dont le Théâtre national et à cette occasion paraît l'édition complète de ses œuvres dramatiques traduites en tchèque par Bohdan Kaminský. Parmi les traducteurs des pièces de Molière, citons entre autres le romancier Julius Zeyer et le poète Svatopluk Kadlec qui signe une édition de pièces de Molière en quatre tomes. Ses pièces sont traduites aussi par le poète et essayiste Hanuš Jelínek, le traducteur et critique Erik Adolf Saudek et plus tard par le poète et essayiste Vladimír Mikeš. Petr Christof rappelle dans ce contexte une approche originale du traducteur et écrivain Antonín Přidal :

Antonín Přidal | Photo: Michal Bureš,  ČRo

« Dans le théâtre tchèque la traduction de pièces en vers pose pas mal de problèmes. Mais dans le passé il s'est avéré très concluant de traduire Le Tartuffe en prose, comme l’a fait d'Antonín Přidal. Cette traduction prosaïque n'a en rien effacé les qualités dramatiques de la pièce et cette version a permis au public de la percevoir d'une façon plus naturelle, peut-être même d'une façon plus adéquate que comme elle avait été perçue par le public du XVIIe siècle. »

Les pièces les plus populaires

'Dom Juan,  ou Le Festin de Pierre' | Photo: Wikimedia Commons,  public domain

Parmi les pièces les plus jouées et les plus aimées du public tchèque il y a Le Tartuffe, Dom Juan et Le Malade imaginaire suivis par L'Avare et Les Fourberies de Scapin. Le public apprécie la portée universelle de ces pièces qui jettent un regard critique sur les caractères et les personnages qu'on retrouve à chaque époque. Dom Juan, éclipsé par d'autres pièces pendant la Deuxième Guerre mondiale, revient dès les années 1950 et occupe désormais une place stable sur les scènes tchèques. D'autres pièces connaissent des manques ou des regains d'intérêts selon les régimes politiques en place et les pressions que les autorités exercent sur les établissements culturels. Ainsi dans les années 1950, on joue très souvent Le Bourgeois gentilhomme ou Georges Dandin, pièces dans lesquelles les idéologues communistes apprécient l'image satirique de la noblesse et des bourgeois.

'Don Juan',  1957 | Photo: Archives du Théâtre national

Selon les archives de l'Institut du théâtre de Prague, entre 1945 et 2009 les théâtres tchèques ont présenté au total 431 productions de pièces de Molière interprétées souvent par les meilleurs comédiens et les metteurs en scène du moment.

'Le Malade imaginaire' | Photo: Divadlo Petra Bezruče

On pourrait se demander pourquoi les pièces de Molière n’ont toujours pas perdu de leur intérêt et de leur fraîcheur et pourquoi il a repoussé au second plan les autres dramaturges célèbres du Grand Siècle. Petr Christof souligne dans ce contexte un trait caractéristique de l'univers théâtral de Molière :

« Comparé à Corneille, à Racine et à d'autres auteurs du XVIIe siècle, Molière peut être considéré comme souillon. Ses répliques, les textes de ces pièces ne sont pas que beaux, comme s'ils étaient salis par la poussière du quotidien, par la vie ordinaire. Et c'est justement une des grandes qualités des œuvres. »

Ces vices qui nous font rire

'Le Bourgeois Gentilhomme' | Photo: Wikimedia Commons,  public domain

Une autre raison de la popularité de Molière qui ne se démentit pas même au XXIe siècle est sans doute le choix des thèmes qu'il traite et explore dans ses œuvres. Ses pièces lui permettent souvent, sous la forme de farces, de procéder à de profondes analyses psychologiques des personnages et de leurs caractères. Les thèmes du théâtre de Molière sont intemporels. L'avarice, l'hypocrisie, l'hypocondrie existent dans notre société comme dans celle de Molière. L'égoïsme, le mensonge, les intrigues, les manipulations, l'amour et la haine font toujours partie de notre quotidien. Et en riant de la bêtise ou de la perfidie des héros pittoresques de ces pièces, nous nous moquons de nous-mêmes. Petr Christov remarque ce caractère quasi universel de l'art dramatique de Molière :

Molière par Charles-Antoine Coypel,  autour 1730 | Photo: Wikimedia Commons,  public domain

« Ce qui est significatif pour Molière, c'est sa capacité à se faire valoir dans n'importe quel milieu, dans n'importe quel contexte. On peut très bien l'employer dans la dramaturgie sociale, aussi bien que pour poser de grandes questions philosophiques, à travers ses textes on peut évoquer les thèmes de la vie et de la mort, ils sont utilisables de mille manières. Mais il faut toujours lire et interpréter ses textes de manière adéquate. Quatre siècles après leurs créations, nous avons peut-être la possibilité de percevoir et de bien comprendre les pièces de Molière. Peut-être que nous pouvons même les comprendre mieux que le public de son temps que Molière choquait parfois en lui présentant des choses qu'on ne montrait pas habituellement au théâtre. »

Molière à la radio

Ivan Trojan | Photo: Khalil Baalbaki,  ČRo

A l'occasion du 400e anniversaire de Molière, Český rozhlas (Radio publique tchèque) a présenté une nouvelle adaptation radiophonique de L'Avare. Le rôle-titre a été confié à Ivan Trojan, un des meilleurs comédiens tchèques de sa génération qui a longtemps rêvé de ce rôle. En préparant cette production, la question s’est posée de savoir s'il fallait adapter et actualiser cette pièce ancienne pour la rapprocher de la sensibilité de l'auditeur contemporain. Klára Fleyberková, conseillère dramaturgique de cette production, a finalement constaté :

« Nous estimons que le texte de Molière est étonnement actuel sans modifications, tel qu'il est. L'argent occupe toujours la première place dans la société et les relations entre les gens sont pratiquement les mêmes. Tous les thèmes représentés par cette pièce sont actuels et, justement, il est intéressant de démontrer que nous pouvons toujours jouer cette pièce dans sa version originale parce qu'elle apporte aussi un témoignage sur l'homme actuel. »

Des harpagons, des tartuffes et des misanthropes sont donc toujours parmi nous et Molière, ce jeune auteur de 400 ans, continue à nous présenter le miroir de son théâtre et nous éclaire en nous faisant rire.