Les traces du peintre Egon Schiele à Cesky Krumlov

Cesky Krumlov, photo: Barbora Kmentova

Je voudrais vous inviter dans l'une des villes les plus pittoresques en République tchèque, ville qui est aussi belle et aussi visitée que Prague. Elle est située au sud du pays, sur la rivière Vltava, et son centre magnifique est inscrit sur la liste du patrimoine de l'UNESCO. Si vous n'avez pas encore deviné de quel joyau architectural je suis en train de parler, je vous laisse quelques instants pour réfléchir... Avec la célèbre Vltava de Bedrich Smetana, composition on ne peut plus tchèque qui nous accompagnera tout au long de cette émission.

Cesky Krumlov, photo: Barbora Kmentova
On ne saurait visiter la Bohême du sud sans aller voir Cesky Krumlov, très recherchée par les touristes du monde entier. Ils sont, chaque année, près d'un million à ce rendre dans cette petite ville historique, où le temps semble s' arrêter. Que viennent-ils admirer ? Des maisons anciennes, gothiques, Renaissance et baroques, un château magnifique, le plus grand en République tchèque après le Château de Prague, avec ses ours qui vivent dans le fossé à l'entrée. Un théâtre baroque unique, où l'on trouve des costumes, des décors et l'équipement technique de l'époque. Un joli parc, avec un théâtre moderne en plein air. Et, enfin, une atmosphère spécifique que confère à la ville la Vltava, divisant le noyau historique en deux parties. Difficile d'imaginer Cesky Krumlov sans les amateurs des sports nautiques ! C'est une ville, où la culture est au rendez-vous à chaque moment de l'année : il suffit de compter tous les festivals, spectacles, concerts et expositions qu'elle propose. Cesky Krumlov est aussi un lieu de rencontre privilégié d'artistes, d'aristocrates, de diplomates et de scientifiques du monde entier. Pourtant, elle reste calme, elle vit tout doucement, à son propre rythme. Dans le centre médiéval, qui rappelle la Vielle Ville de Prague, vous trouverez facilement un petit coin rien qu'à vous, ou un restaurant sympa, où vous pouvez vous asseoir, prendre une bière bien fraîche et contempler la rivière paisible, les petits ponts, parfois encore en bois, des moulins, des boutiques, où l'on vend des produits typiques tchèques, ou encore les tours du château qui s'élèvent sur l'autre rive de la Vltava, mais qui semblent se trouver tout près, presque à la portée de la main... C'est une ville colorée, rouge, grâce aux toits des maisons, blanche, verte, bleue, rose... Bref, une ville, où il fait bon vivre.

Le Centre Egon Schiele, photo: Google Maps
Cesky Krumlov possède aussi un musée d'art moderne exceptionnel, aménagé dans une très belle maison Renaissance, récemment restaurée. Dans ce complexe culturel, situé en plein coeur de la ville, vous trouverez, à part des salles d'exposition, un grand magasin de livres d'art et des ateliers, mis à la disposition d'artistes étrangers, un café avec des spécialités culinaires tchèques, surtout des pâtisseries. Le Centre porte le nom du peintre autrichien, Egon Schiele, amoureux de Cesky Krumlov. Réconfortés par des gâteaux, vous pouvez tranquillement entamer la visite de cette partie du musée, qui est consacrée à sa vie et à son oeuvre.

Egon Schiele
Egon Schiele est auteur de toiles et de dessins érotiques, provocants et hautement expressifs. Il est né à Tulln, à proximité de Vienne, en 1890. Sa mère était Tchèque et elle est née justement à Cesky Krumlov - voilà le premier lien du peintre avec cette ville. A 16 ans déjà, Egon entre à l'Académie des Beaux-Arts de Vienne, mais il s'aperçoit aussitôt que l'enseignement académique ne lui dit pas grand chose. C'est plutôt la Sécession viennoise qui l'attire. Et alors, il quitte l'Académie et fonde, avec quelques amis, un groupe indépendant, dit "groupe pour le Nouvel Art". Très vite, Egon Schiele trouve son style personnel, très original, inimitable, qui, plus tard, le rendra célèbre dans le monde entier. L'amour, les femmes et la mort, tels étaient les grands sujets de ce jeune artiste séduisant aux cheveux foncés, au regard mystérieux et au caractère compliqué. Il était extrêmement sensible et fragile. Son désir de se rapprocher des gens qu'il aimait d'un côté et, d'un autre côté, son goût de la liberté et de l'indépendance ont provoqué en lui une tension qui se reflète dans ses tableaux. Les femmes ont joué un rôle important dans la vie de Schiele: il a été beaucoup attaché à sa mère, que l'on reconnaît sur de nombreux portraits et à Gerti, la cadette de ses trois soeurs. Gerti a été l'un de ses tout premiers modèles et, en regardant ses nues, on dirait qu'elle fut plutôt la maîtresse que la soeur du peintre.

En 1911, lorsqu'il a 21 ans, Egon Schiele quitte Vienne et s'installe à Cesky Krumlov. La ville native de sa mère le charme absolument et elle inspire bon nombre de ses tableaux. Il loue une maisonnette au bord de la Vltava et se croit en paradis. Mais cette idylle prend bientôt une fin dramatique : de jeunes modèles défilent chaque jour chez le peintre et les habitants conservateurs de la petite ville de Krumlov ont du mal à le "digérer". Egon est accusé de détournement de mineurs et il passe une vingtaine de jours en détention. Bien qu'il soit relâché peu après comme innocent, on lui confisque plus de cent dessins, jugés pornographiques. Frustré et désespéré, l'artiste regagne Vienne. Il continue à travailler, voyage et expose ses tableaux un peu partout en Europe.

A la veille de la Première Guerre mondiale, le peintre rencontre la femme de sa vie, Edith Harms. Il l'épouse quelques jours seulement avant d'être recruté. Quand la guerre touche à sa fin, Egon se consacre de nouveau à la peinture. Il connaît un grand succès, notamment à l'exposition de la Sécession viennoise. Le mariage avec Edith est pour lui, sans doute, un facteur d'équilibre : ses peintures semblent plus "calmes", moins crues, moins provocantes, comme si leur auteur ne se sentait plus tellement incompris par la société. Un petit exemple : son tableau La Famille, où l'on voit le peintre et sa femme avec un enfant... Une image idyllique qui aurait très bien pu être une réalité, mais... le destin a voulu que tout se passe autrement. En 1918, enceinte, Edith meurt de la grippe espagnole. Trois jours après son départ, Egon Schiele succombe également à cette maladie, répandue dans toute Vienne.

Peindre le corps et l'âme nus, dans leur vérité absolue, au mépris de l'avis de la société et de ses moeurs, tel était le credo d'Egon Schiele, peintre qui, en France, n'a été découvert et reconnu que dans les années 60 et 70. Si son oeuvre vous intéresse, je vous invite donc à Cesky Krumlov, au Centre culturel Egon Schiele, où vous pouvez voir non seulement ses dessins et peintures, mais aussi son masque mortuaire et un tas de photographies de lui et de ses proches. Sachez aussi que ce n'est pas la seule exposition qui se tient au Centre. Actuellement, on y présente aussi les tableaux d'un peintre tchèque, archiconnu en France, Frantisek Kupka.