« L’impression d’avoir passé l’année dans une salle d’attente de Zoom »

Anaïs Raimbault, photo: Archives personnelles d’Anaïs Raimbault

Une première année de Covid en République tchèque s’est achevée ce lundi 1er mars. A cette occasion, et à l’aube d’une deuxième, nous avons demandé à Anaïs, Mariana et Xavier de témoigner de la manière dont ils ont traversé celle-ci.

Anaïs Raimbault,  photo: Zane Perkone

Anaïs Raimbault est une jeune femme française installée à Prague depuis quelques années. Traductrice indépendante, collaboratrice régulière de Radio Prague International, amatrice d’excursions dans la campagne et les montagnes tchèques, elle est une tchécophile désormais parfaite tchécophone.

Mariana et Xavier Arnoult forment, eux, un couple tchéco-français. Chercheurs en science des matériaux, installés dans une maison à Roztoky, tranquille commune des environs de Prague, ils sont aussi les parents de deux petits enfants.

Tous trois ont vécu différemment les événements des douze mois passés. Ils témoignent ici de leur ressenti :

Anaïs : « L’annonce des premiers cas positifs ? Je m’en souviens bien surtout parce que le 1er mars est le jour de l’anniversaire de mon petit-frère. Mais, à mes yeux, ce n’était pas spécialement une grande annonce. Comme tout le monde, je pense, je n’avais alors absolument pas conscience de tout ce qui nous attendait... »

Mariana : « L’année dernière, alors qu’il n’y avait encore que quelques centaines de cas, cela me semblait déjà énorme. ‘J’avais les boules’, si je peux dire les choses comme ça... Un an plus tard, il y a 15 000 nouveaux cas positifs quotidiennement, et cele ne me fait plus aucun effet. Bon, les restrictions sont quand même plus strictes et elles pèsent plus qu’avant. »

Xavier : « Personnellement, ce dont je me souviens, c’est que je me suis d’abord dit que ce serait une épidémie comme une autre et comme nous en avions déjà connue ces vingt dernières années. J’ai commencé à prendre conscience de la gravité des choses en découvrant ce qui se passait en Italie. La grosse vague là-bas dès le début m’a fait comprendre que c’était quelque chose de sérieux. »

Xavier et Mariana,  photo: Guillaume Narguet

Anaïs : « J’ai du mal à accepter que cela fait déjà un an. Je préfère ne pas y penser. C’est une année qui est passée très vite alors que, d’un point de vue personnel, il ne s’y est rien passé. A l’échelle mondiale, plein de choses se sont passées, et malgré ça, le sentiment qui prédomine en moi est celui d’une ‘non-année’. »

Xavier : « Lors du premier confinement au printemps, il y a eu très peu de cas. Les hôpitaux étaient quasiment vides, en fait. On a eu beaucoup de chance lors de la première vague. Parce que, au fond, pourquoi la République tchèque a-t-elle été épargnée ? J’ai ma famille en France, donc je suis régulièrement ce qui s’y passe, et il y avait un décalage. Cela dit, depuis le mois d’octobre, la République tchèque a ‘rattrapé’ les autres. Ce sont tout le temps des mauvaises nouvelles et on ne voit pas le bout du tunnel. »

Václav Klaus,  photo: YouTube

Mariana : « Les consignes, les restrictions, c’est une fois comme ci, une fois comme ça... Ca change constamment ! Par rapport aux autres, il me semble que les Tchèques sont un peu individualistes, d’autant plus à Prague. Les gens ne font pas preuve de solidarité. Les gens ne veulent pas suivre les consignes et que dire des représentants de l’Etat ? Vous avez ceux comme l’ancien président Václav Klaus qui participe à des manifestations sans masque ou va déjeuner dans un restaurant censé être fermé, d’autres comme Roman Prymula, le conseiller du Premier ministre, qui réclame un confinement plus strict dans l’après-midi à la télé et qui le soir même va assister à un match de coupe d’Europe de foot dans un stade à huis-clos, et qui en plus avait déjà été démis de ses fonctions de ministre de la Santé parce que lui aussi s’était rendu dans un restaurant fermé, sans masque et en plein couvre-feu... Il faut quand même se rendre compte qu’il y a dans ce pays des gens qui aiment et qui s’inspirent de quelqu’un comme Klaus... »

Anaïs Raimbault,  photo: Zane Perkone

Anaïs : « Suivre les médias du pays dans lequel on habite, ceux du pays dont on est originaire, de parler avec des gens des deux pays, comparer les mesures, des chiffres qui font peur mais qui, pous les citoyens lambdas, ne veulent rien dire...  Tout ça devient étouffant à la longue. J’ai arrêté assez vite parce que ça devenait insupportable. Mais c’est difficile. En France, les gens me demandent constamment ce qui est fermé ou ne l’est pas en République tchèque, les horaires du couvre-feu... Ils veulent comparer, mais je trouve que ça ne sert à rien. A l’automne, j’ai compris que nous allions devoir faire face à tout un tas de nouvelles restrictions, et j’ai coupé. Depuis, je m’efforce de vivre aussi librement que possible. C’est un peu la technique de l’autruche : ça me donne un peu mauvaise conscience, je me dis que je devrais avoir un esprit critique, mais je trouve ça épuisant... Je ne sais pas comment les gens normaux ont vécu les autres périodes de crise de l’histoire, mais je me dis que c’est humain de tout simplement vouloir vivre. »

« Les gens ne sont pas solidaires, mais que dire des politiques ? »

Photo illustrative: Enrique Lopez Garre/Pixabay,  CC0

Xavier : « Notre fille aînée va avoir cinq ans dans quelques semaines et c’est un âge où, normalement, tu commences à la mettre dans une association. Peu importe qu’il s’agisse de poterie, de danse ou de gymnastique... Et là, tu ne peux pas, c’est dommage pour la gamine. Le deuxième enfant est plus petit, mais il grandit lui aussi un peu et nous, les parents, on s’étatit dit que ça allait être cool de pouvoir reprendre une vie sociale un peu plus riche après la fin du congé parental. Et puis tu as le Covid et le confinement qui arrivent... Pour nous, cela a signifié l’impossibilité de rendre visite à la famile en France. Mes parents sont relativement âgés, tous les deux ont des comorbidités, dont on n’a pas voulu les mettre en danger, et ce d’autant moins qu’ils étaient en plein milieu d’un cluster en Bretagne en mars. On ne voit plus beaucoup les amis non plus. Ce n’est même pas que tu aies peur qu’ils te refilent le Covid, tu crains plutôt de le propager, toi, même si tu te sens en bonne santé. Parce qu’il faut être honnête, on ne sait même pas si on n’a pas déjà eu le Covid puisqu’on n’est pas testés régulièrement. Pour un test, il fallait payer 1 000  couronnes... Résulat des courses, on n’a plus de vie associative et on ne voit plus grand-monde. C’est surtout ça qui a changé. On ne peut même plus faire un truc aussi banal que d’aller boire une bière dans un bar. Merde, quoi, quand même ! »

Mariana : « Il manque de solidarité entre les gens, c’est une chose. Mais que dire des politiques ? Le gouvernement se résume à un Premier ministre qui veut gérer la crise seul et qui voudrait qu’on l’écoute comme si on était ses enfants. On n’a pas ici de discours rassembleur ou mobilisateur comme en Allemagne ou au Royaume-Uni, quelqu’un qui dirait ‘allez, on s’en sortira ensemble’ en remerciant le personnel soignant dans les hôpitaux. Tous les jours, on lit et on entend que les hôpitaux sont pleins, mais jamais les Tchèques n’ont rendu hommage aux médecins et aux infirmières comme cela s’est fait par exemple sous forme d’applaudissements dans d’autres pays. Au contraire, les gens continuent à se plaindre qu’ils ne peuvent plus faire ceci ou cela. Et, encore une fois, pour ce qui est des représentants de l’Etat, leur comportement est particulièrement triste. »

Photo illustrative: Ivan Radic,  Flickr,  CC BY 2.0

Anaïs : « C’est vrai, de pouvoir passer un mois et demi en France cet été a été intéressant. L’été a ressemblé à un sursis un peu partout en Europe. Puis à l’automne je suis allée travailler en Italie, et j’y ai d’ailleurs prolongé mon séjour en voyant l’évolution négative de la situation et le retour des restrictions en République tchèque. J’ai aussi passé cinq semaines de nouveau en France autour des fêtes de fin d’année. Tout cela a confirmé une observation que j’avais déjà faite auparavant, à savoir que les Tchèques agissent avec davantage de bon sens que les Français qui ont tendance à respecter davantage les règles mais sans réfléchir à leur bien-fondé. En France, même s’ils se promènent seuls en pleine campagne ou dans les bois, les gens gardent le masque simplement parce que son port est obligatoire. C’est quand même absurde, non ? J’ai trouvé que cela était difficile à vivre en France et pour avoir vécu de l’intérieur la deuxième vague dans trois pays, il n’y a aucun doute que c’est en République tchèque que je la vis le mieux. »

Xavier : « Je ne dirais que cette année passé m’a permis d’apprendre de nouvelles choses sur la République tchèque. J’ai surtout appris qu’il y avait des grands points communs dans une gestion de crise d’un pays à l’autre. Quand je regarde les actualités françaises, je me dis que c’est à peu près les mêmes décisions partout, simplement décalées de quelques jours. Les choses qui sont différentes entre la République tchèque et la France sont à la marge. Au bout du compte, la stratégie est la même, il n’y avait pas de masques, pas de tests, et là, à l’échelle européenne, les laboratoires n’ont pas été à la hauteur pour les vaccins. Bref, tout le monde fait ce qu’il peut. Je ne dis que c’est bien fait ou mal fait, la stratégie ‘Stop and go’ est très criticable, et je ne dis pas que je la soutiens, mais les personnes qui décident ont-elles une autre possibilité de choix ? »

« Que font les autres pays de mieux que nous ? »

Mariana : « Aujourd’hui, je me pose quand même la question de savoir ce que les autres pays autour de nous, même ceux qui sont frontaliers, font mieux que nous, qui sommes désormais les pires du monde entier... »

Photo illustrative: byronv2,  Flickr,  CC BY-NC 2.0

Xavier : « Oui, enfin, il faut relativiser un peu. Il y a un an, c’étaient l’Italie et l’Espagne qui prenaient tout dans la figure. Il n’y a d’ailleurs pas eu une grande solidarité entre les gouvernements européens pour les aider à ce moment-là, il ne faudra pas l’oublier non plus. Pas oublier qu’il y a quand même une partie des équipements en provenance de Chine qui transitaient par la République tchèque et qui ont été interceptés par la douane tchèque. Je n’accuse pas le gouvernement tchèque d’en être responsable, mais on peut quand même se poser des questions. Après, il y a eu le Royaume-Uni, la France a toujours figuré elle aussi parmi les pays les plus touchés... Bon, bah maintenant, c’est la République tchèque. Alors, pourquoi aujourd’hui et pas l’année dernière ? Je ne suis pas épidémiologiste, mais je ne pense pas que le gouvernement tchèque fasse mieux ou moins bien que les autres. Pour moi, c’est plus ou moins du pareil au même dans tous les pays. »

Mariana : « (A propos des nouvelles restrictions appliquées depuis ce lundi pour au moins les trois prochaines semaines) Je suis partagée. Il faudra tenir. On a de la chance : on a un jardin, on peut encore sortir pour aller promener autour de chez soi et envoyer les enfants prendre l’air. Mais l’idée de les avoir constamment dans nos pieds à la maison, non, ça ne m’enthousiasme pas particulièrement. Mais bon, c’est comme ça et on s’adapte... »

Xavier : « Je suis moi aussi partagé entre deux sentiments. Un an est passé et on est revenus au point de départ. A part les morts et les malades, on en est toujours plus ou moins au même stade. En même temps je me dis qu’il faut tenir jusqu’à ce que les vaccins arrivent. Et la question à un million est bien sûr de savoir quand ils arriveront. »

Le dessin par Anaïs Raimbault

Anaïs : « Oui, j’en ai plein le... dos. Je ne respcte pas toutes les règles, loin s’en faut, et j’essaie de voir autant d’amis que possible et de mener une vie active. J’en ai marre qu’on traite l’être humain juste avec cette vision d’une personne pouvant tomber malade physiquement. J’ai l’impression que l’on passe à côté de quelque chose de beaucoup plus important. On est des êtres sociaux, on a besoin de contacts et de voir du monde. On manque beaucoup de légèreté. Même si elles le sont peut-être moins ici qu’en France, les relations sociales sont crispées. Et puis, à travers les gens, ce qui manque, c’est cette ouverture d’horizon qui donne un sens à la vie. Depuis un an, j’ai l’impression de survivre et d’être dans une salle d’attente de Zoom. Je trouve que cette expression résume tout à fait l’état d’esprit... Mais ça ira mieux dans un an, n’est-ce pas ? »

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