Marquée par la résignation des Tchèques après 1968, Agnieszka Holland a tourné un film sur Jan Palach

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« Sous la ville » voilà le titre du nouveau film de la réalisatrice polonaise Agnieszka Holland sorti en octobre en France et cette semaine en République tchèque. Nommé aux Oscars 2012, le film, tourné en plusieurs langues dont le polonais, le yiddish et l’ukrainien, raconte une histoire de survie pendant la Seconde Guerre mondiale, une histoire vraie qui s’est passée en 1944 à Lvov : un certain Leopold Socha, employé municipal devenu contrebandier a accepté de cacher, pendant plusieurs mois, une dizaine de Juifs dans les égouts de la ville. Agnieszka Holland est venue présenter « Sous la ville » à Prague. Une occasion pour Radio Prague de s’entretenir avec elle de ce film, mais également de la série sur l’étudiant tchèque Jan Palach qui s’était immolé en 1969 en signe de protestation contre l’occupation soviétique du pays, une série que la réalisatrice a tourné cette année à Prague. Tout d’abord, Agnieszka Holland a évoqué la genèse de son film « Sous la ville ».

Agnieszka Holland, photo: Alžběta Švarcová, ČRo
« C’est le scénariste canadien David F. Shamoon qui a découvert cette histoire. Il m’a contacté au moment après avoir terminé la première version du scénario (basé sur les Mémoires de Robert Marshall ‘In The Sewers of Lvov’, ndlr). Je lui ai dit que le scénario me plaisait mais que j’avais déjà fait plusieurs films sur l’holocauste… En plus, je n’avais pas envie de tourner un tel film en anglais, je me suis dit que si jamais je le faisais, ce serait de la manière la plus réaliste possible. La langue est très importante de ce point de vue. Nous en avons discuté pendant deux ou trois ans. Finalement, la production a accepté de tourner le film dans les langues qui correspondaient à la réalité de l’époque et moi-même, j’ai accepté de replonger dans la période de la Seconde Guerre mondiale. Finalement, je trouve que le scénario a une vérité humaine et qu’il pose des questions qui avaient peut-être déjà été posées, mais qui sont toujours d’actualité. »

C’est-à-dire ?

« C’est-à-dire des questions sur notre responsabilité, sur le choix de faire de bonnes choses ou de mauvaises choses, sur la capacité de l’homme à survivre et le prix que l’on paie pour cela. Aussi sur la responsabilité de la vie des autres. »

Vous dites que ce tournage-là a été le plus difficile dans votre carrière de cinéaste… Était-ce difficile techniquement ou émotionnellement ?

« Tout était difficile. Emotionnellement, c’est toujours difficile de traiter des sujets pareils. En plus, il y avait une grande tension sur le plateau, à cause du sujet et aussi à cause des conditions du tournage. Nous n’étions pas sûrs de pouvoir arriver à dire ce que nous avions à cœur et en même temps de le faire correctement au niveau technique. Nous avons tourné de nombreuses scènes dans les sous-sols, dans de vrais égouts. Lorsque nous avons tourné dans des égouts construits en studio, le froid était quand même épouvantable. Finalement, l’obscurité n’était pas aussi gênante que le froid. Il y avait également pas mal de conflits au sein de l’équipe réalisatrice qui était canadienne, polonaise et allemande. Bref, ce n’était pas un tournage heureux. »

Ce film ouvre, entre autres, un thème qui n’est pas souvent évoqué en Pologne, celui de l’antisémitisme polonais pendant la guerre…

« Il est évoqué de plus en plus souvent. C’est quelque chose de nouveau. Je me réjouis du fait que les Polonais ont le courage de se confronter à leur passé ‘moins glorieux’. Je crois que ce film a touché émotionnellement les gens. Ils ont pu s’identifier avec le personnage principal aussi bien qu’avec les Juifs qui ne sont pas montrés ici uniquement comme les victimes. Le film a remporté du succès dans plusieurs pays, mais la réaction du public en Pologne, où le film a été en tête du box-office, m’a beaucoup touchée. Cela a été une grande satisfaction pour moi. »

'Buisson ardent', photo: HBO
Vous êtes venue à Prague aussi pour terminer le montage de la mini-série en trois volets sur Jan Palach et la période de la normalisation dans l’ancienne Tchécoslovaquie.

« Le montage du film est maintenant terminé. La semaine dernière, nous avons enregistré la musique et nous sommes en train de mixer. Je pense que le film sera prêt pour la fin d’année. » (‘Buisson ardent’ sera diffusé sur HBO à partir du 27 janvier prochain, ndlr)

Quel est le princpal souvenir que vous avez gardé du tournage en République tchèque ?

« Comparé à celui du film ‘Sous la ville’, c’était un tournage très heureux, bien que le sujet ait été aussi douloureux. L’équipe était formidable. Tout le monde était dévoué et content de pouvoir participer à ce travail. »

'Buisson ardent', photo: HBO
C’était une équipe tchèque ou internationale ?

« L’épuipe était tchèque et le casting tchéco-slovaque. L’actrice qui joue le rôle principal est Slovaque : c’est Táňa Pauhofová, une jeune actrice très talentueuse. Dans le film, elle joue en tchèque, bien sûr. Il y a des acteurs formidables, comme Ivan Trojan. C’est un film en trois parties tourné pour la télévision, mais nous essayerons de le faire distrubuer aussi au cinéma. »

Le personnage principal du film, c’est donc cette jeune avocate incarnée par Táňa Pauhofová ?

« Oui. Il y a d’autres personnages importants, comme le frère et la mère de Jan Palach, un commissaire de police qui mène l’enquête. Mais le personnage central, c’est la jeune avocate, Dagmar Burešová, devenue, vingt ans plus tard, ministre de la Justice après dans la Tchécoslovaquie libre. »

Est-ce que vous vous êtes aussi appuyée sur votre expérience personnelle d’étudiante à Prague dans les années 1960 ?

'Buisson ardent', photo: HBO
« Bien sûr que cela m’a aidé. Je n’étais pas obligée de me documenter, par ce que mes souvenirs de l’époque sont encore frais. J’ai fait mes études à Prague, j’y ai passé cinq ans de ma vie. J’ai vécu l’intervention soviétique en 1968 et les événements qui ont suivi. J’ai été assez active dans le mouvement d’étudiants et à cause de cela, je me suis retrouvée en prison, à Ruzyně. J’y ai passé environ sept semaines. J’ai été condamnée et même s’ils ont ensuite supendu la peine, je suis passée devant les tribunaux à Prague... J’ai vu que les gens se sont résignés assez rapidement. Ils ont perdu l’espoir de changer quelque chose à la réalité. J’étais jeune, courageuse, j’avais soif de liberté et cette résignation des Tchèques m’a beaucoup marquée. C’était une des grandes expériences de ma jeunesse. »

Avez-vous pensé touner un jour un film sur ces événements survenus en Tchécoslovaquie ?

'Buisson ardent', photo: HBO
« Oui. Quand je me suis exilée à Paris, en 1981, j’ai rencontré Milan Kundera qui avait été mon professeur à la FAMU à Prague. Il venait tout juste d’écrire ‘L’Insoutenable légèreté de l’être’ que j’ai d’ailleurs traduit en polonais. Nous nous sommes mis à réfléchir sur une adaptation cinématographique de son roman. J’ai même trouvé un producteur et nous avons commencé à préparer le tournage. Mais ensuite, c’est la production américaine qui a proposé des conditions beaucoup plus avantageuses que moi. Finalement, c’est le réalisateur Philip Kaufman qui a tourné le film. Cela a été quand même ma première tentative de revenir sur cette période-là. »