Václav Černý : 120e anniversaire de la naissance du grand polémiste nourri de culture française

Václav Černý

« Je me suis toujours considéré et me considère encore comme un polémiste vigoureux, et pour cause, puisque je me suis instruit dès ma prime jeunesse dans les œuvres des meilleurs polémistes français, » écrit dans ses Mémoires Václav Černý (1905-1987). Cet homme qui a marqué profondément par son savoir et par son intransigeance la culture tchèque du XXe siècle, est né il y a tout juste 120 ans.

Fils d’une famille patriotique et cultivée

Václav Černý | Photo: Musée de la littérature

C’est une immense œuvre critique, littéraire et historique que nous a laissée Václav Černý. Critique, écrivain, journaliste, universitaire, essayiste et traducteur, il était aussi un penseur original dont les idées étaient à l’aune de sa vie. L’ampleur de ses activités est très difficile à saisir et il mériterait sans doute qu’on lui consacre une grande monographie pour retracer son œuvre et sa vie, en les resituant dans le contexte de son époque. L’historien de la littérature Jiří Zizler constate que Václav Černý est né dans un milieu patriotique qui a cultivé dès le début son esprit et ses goûts littéraires :

« Son père était instituteur. C’était une personnalité culturelle régionale, un grand connaisseur de l’œuvre de l’écrivaine Božena Němcová et un traducteur du français. Václav Černý est né non loin de la ville de Náchod, région des écrivains Alois Jirásek et Božena Němcová, il en a été fortement influencé et il est devenu un grand patriote et un connaisseur passionné de la littérature classique tchèque. »

Etudiant au lycée Carnot de Dijon

Lycée Carnot à Dijon | Photo: Cité Scolaire Carnot

Un grand tournant dans la vie du jeune Václav Černý survient en 1921 lorsqu’il est choisi pour aller étudier en France. Pendant trois ans, il étudie donc au lycée Carnot à Dijon où il côtoie entre autres Jiří Voskovec, un étudiant tchèque promis à une brillante carrière au théâtre et au cinéma. En 1924, Václav Černý passe son baccalauréat français : dès lors, la littérature, la culture et la pensée françaises sont désormais pour lui une source inépuisable d’inspiration et une base solide sur laquelle il édifiera son œuvre. Par la suite, il s’inscrit à l’université Charles de Prague pour étudier le tchèque et les langues romanes. Le jeune homme épris de savoir bâtit progressivement l’édifice de son immense érudition. Jiří Zizler évoque les principales sources auxquelles s’abreuvait cet esprit insatiable :

František Xaver Šalda | Photo: public domain

« Pendant toute sa vie Václav Černý a été un grand lecteur. Il absorbait en grande quantité la littérature tchèque et étrangère. Et plus tard, lors de son séjour en France, il lisait en plusieurs langues, d’abord dans des langues romanes puis aussi en anglais et en russe. L’ampleur de ses intérêts était donc extrêmement vaste. Et ce qui était très important pour lui dès les années 1920, c’était sa relation avec František Xaver Šalda. Je pense que c’est à ce moment-là qu’il a décidé de poursuivre l’œuvre de ce grand critique. »

Une carrière brillante dans les années 1930

Dans les années 1930, Václav Černý mène une brillante carrière d’universitaire et de journaliste. Déjà en 1931, il devient le plus jeune maître de conférences à l’université Calvin de Genève où il enseigne la littérature comparée, discipline qui lui permet d’exploiter l’ampleur de ses connaissances. De retour à Prague, il enseigne d’abords au lycée et dirige une rubrique culturelle du journal Lidové noviny, puis il devient maître de conférences de l’Université Charles de Prague et est nommé professeur extraordinaire à l’université de Brno.

'Mensuel critique' | Photo: Ed. Fr. Borový/Musée de la littérature

Simultanément il poursuit sa carrière de journaliste culturel et en 1938 il fonde le Mensuel critique, revue spécialisée qu’il dirige et qui jouera un rôle important dans la vie littéraire et culturelle tchèque des années 1930-40. Ce périodique permettra à Václav Černý de déployer son esprit polémique et de soumettre la création littéraire et artistique tchèque à des critères exigeants. Il devient un critique respecté, redouté et parfois contesté. Ainsi il poursuit à sa façon la grande polémique sur la qualité de la création artistique tchèque lancée déjà par son professeur et prédécesseur František Xaver Šalda. Jiří Zizler constate :

« Václav Černý était un grand individualiste. Nous ne trouvons que peu de personnalités qu’il tenait en grande estime. Il s’agissait avant tout de František Xaver Šalda et du président Tomáš Garrigue Masaryk mais il avait des rapports plus ou moins conflictuels avec des membres de courants littéraires de l’époque qu’ils aient été communistes, catholiques ou libéraux. Il était donc un grand solitaire et c’était une attitude qui lui convenait. »

Un intellectuel insoumis sous l’Occupation

'Mémoires 1938-1945' | Photo repro: Václav Černý,  'Paměti 1938-1945'/Atlantis

L’occupation de la Tchécoslovaquie par les nazis est pour Václav Černý le début d’une longue série d’épreuves qui ne s’achèvera pratiquement qu’avec sa mort. Après la fermeture des écoles supérieures par l’occupant, il redevient professeur de lycée mais il peut publier encore pendant quelque temps le Mensuel critique. Il adhère à la Résistance et cherche avec d’autres intellectuels tchèques à réunir les résistants communistes et non communistes. Arrêté en janvier 1945 et accusé de haute trahison, il est libéré après la fin de la guerre et reprend ses activités journalistiques et universitaires. Jiří Zizler rappelle que ces événements et encore beaucoup d’autres sont évoqués dans les Mémoires que Václav Černý a rédigé jusqu’à la fin de sa vie et qu’il n’a pas eu le temps d’achever :

« C’est un témoignage saisissant sur une époque. Il s’agit d’un ouvrage écrit avec l’engagement absolu d’un homme de son époque qui l’a vécue avec une désillusion totale, témoin de l’abdication désastreuse des intellectuels tchèques après le coup d’Etat communiste en 1948. Et il a aussi été le témoin de toutes les affres de la terreur stalinienne des années 1950 qui ne l’ont pas épargné non plus mais qui ne l’ont pas frappé avec une telle force comme beaucoup de ses contemporains. C’est un grand acte d’accusation contre le régime instauré dans le pays après 1948. »

'Mémoires' | Photo: Atlantis

Un des premiers signataires de la Charte 77

Dans le pays délivré de la domination nazie mais qui glisse inéluctablement vers la dictature communiste, Václav Černý manifeste ses sympathies pour le socialisme et cherche activement et sincèrement les moyens pour concilier le marxisme et la liberté de l’individu qui est pour lui la valeur suprême. Cette initiative est brutalement interrompue par le coup d’Etat communiste en février 1948 et l’instauration d’un nouveau régime totalitaire dans le pays. Chassé une fois de plus de l’université, arrêté une fois de plus et libéré finalement faute de preuves, une fois de plus réduit au silence, Václav Černý se retire  de la vie publique et gagne sa vie humblement dans une petite section de l’Académie des sciences en attendant des jours meilleurs.

Photo: Československý spisovatel

L’espoir apporté en 1968 par le dégel politique du Printemps de Prague n’est que de courte durée. Václav Černý revient encore à la faculté des Lettres et réussit à donner une série de conférences sur les littératures comparées. Il conçoit la littérature européenne comme une grande structure infiniment complexe dont les éléments (les œuvres et les auteurs) sont liés de mille manières les uns avec les autres et ses conférences deviennent une aventure pleines de découvertes, une recherche passionnée des liens subtils et insoupçonnés entre ces éléments.

Malheureusement, l’occupation soviétique en août 1968, met définitivement fin à sa carrière universitaire mais l’esprit indomptable du vieux professeur ne se laisse pas museler. Il poursuit son œuvre qu’il ne peut désormais publier qu’à l’étranger ou en samizdat et il est un des premiers signataires de la Charte 77, document qui appelle les autorités communistes à respecter les droits de l’Homme.

Un grand dialogue

'Le Précis systématique de l’histoire générale de la littérature' | Photo: H&H

Deux fois emprisonné, trois fois chassé de l’université, Václav Černý laisse à la postérité lors de sa mort en 1987 d’innombrables ouvrages, essais, études critiques et articles sur les littératures tchèque et étrangères, sur la poésie et le théâtre baroque, sur les grandes personnalités de la littérature européenne dont Rilke, Claudel, Valéry et Gide. Il a réuni une grande somme de ses connaissances dans l’ouvrage intitulé Le Précis systématique de l’histoire générale de la littérature et a signé également toute une série de traductions d’œuvres classiques d’auteurs français, italiens et espagnols.

Dans ses essais polémiques et ses Mémoires, il n’a cessé d’insister sur l’importance de l’aspect moral des Etats démocratiques qui est, à son avis, le seul moyen pour sauvegarder la liberté de l’individu. Son érudition, la précision de son style et la pertinence de ses idées restent incomparables. Selon Jiří Zizler, sa personnalité inimitable a conféré aussi un caractère particulier à ses critiques :

Václav Černý | Photo: Archives du journal Forum/Université Charles

« Son style critique reste unique. Sa critique est un grand dialogue, un débat qu’il mène avec lui-même, avec le public culturel et avec son époque. Il aimait prendre l’attitude d’un grand initiateur qui introduit ses adeptes dans le monde du grand art. »

Auteur: Václav Richter
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