Pavla Fröhlich-Glazar : « Tant que je pourrai parler, je le ferai – pour mon père »

Pavla Fröhlich-Glazar

Né à Prague, Richard Glazar (1920-1997) est l’un des rares survivants de la révolte de Treblinka le 2 août 1943. Pour compléter notre entretien avec un des deux traducteurs français de son livre-témoignage « Derrière la clôture verte : survivre à Treblinka », nous avons rencontré sa fille Pavla Fröhlich-Glazar afin d’essayer d’approcher un peu plus l’intimité de cet homme qui, malgré l’horreur endurée, malgré le passé, malgré l’exil ensuite, est parvenu à vivre une vie heureuse et accomplie, avec sa femme et ses deux enfants. Une vie qu’il ne pouvait toutefois pas vivre sans son épouse, soutien indéfectible tout au long de son existence. Au micro de Radio Prague Int., Pavla Fröhlich-Glazar s’est plongée dans ses souvenirs pour évoquer une enfance heureuse où la réalité du vécu de son père ne lui est parvenue que bien plus tard.

« J’étais toute petite, nous vivions à Prague, et je me souviens que papa était assis dans son lit, il avait une sorte de petite table en travers des jambes, et il écrivait. Maman tournait autour de lui, et se fâchait gentiment : ‘dès que tu travailles sur ton livre, ça te rend malade’. Evidemment, moi, je ne savais pas du tout de quoi il retournait. J’étais très petite : je suis née en 1952 donc ça devait être avant l’année 1960. Par contre, j’ai appris plus tard que dès après la fin de la guerre, papa a commencé à rédiger des notes pour ne surtout rien oublier. »

L’écriture contre l’oubli

La première édition de son témoignage est parue en allemand, mais en réalité votre père l’a écrit en tchèque à l’origine…

'Derrière la clôture verte : survivre à Treblinka' | Photo: Geschichte Fischer

« Il a tout écrit en tchèque, oui. Il voulait le publier, mais on ne lui a pas permis. Mon père était une personne de principes, quelqu’un de très honnête. Or il ne voulait pas effacer de son livre une réalité : à Treblinka, il y avait des gardiens ukrainiens qui étaient pires que les SS Allemands. Donc, il n’a pas eu le droit de le publier. »

A cause du régime communiste et de l’amitié soviétique… Avez-vous l’impression par ailleurs que les gens étaient prêts à entendre les témoignages des rescapés juste après la guerre ?

« Absolument pas. C’était trop frais, trop proche, trop horrible. Et les gens n’ont pas envie d’entendre ce genre de choses. Les gens étaient traumatisés par la guerre et ne voulaient plus en entendre parler. »

Quand avez-vous appris l’histoire de votre père ? Sa déportation à Theresiendstadt, puis à Treblinka, son évasion du centre de mise à mort ?

Richard Glazar avec ses enfants,  Pavla et Richard | Photo: Archives de Pavla Fröhlich-Glazar/Paměť národa

« Très tardivement. En tant qu’enfants, cela ne nous intéressait pas. En outre, on n’en parlait absolument pas à la maison. Et puis, un jour, papa m’a offert la première édition en allemand avec une dédicace : ‘pour Pavla, pour qu’elle puisse lire quand quelque chose la fait souffrir’. Mais je n’ai pas voulu le lire. Avec mon père, nous étions toujours en compétition. Je vais vous raconter une anecdote. Nous faisions du ski de fond avec mon père. Nous sommes revenus totalement épuisés, en nage. Près de la voiture se trouvait ma mère, les bras écartés, une serviette dans chaque main. Elle nous a dit en les tendant : ‘idiots, je vous connais bien tous les deux’. Je ne sais pas pourquoi je n’ai pas lu le livre… ou plutôt : mon père voulait que je le lise, alors moi j’ai refusé. »

Mais vous avez fini par lire un jour son témoignage. En avez-vous parlé ensemble ?

« Malheureusement non. C’était après sa mort. C’est la seule chose que je changerais dans ma vie, si je pouvais revenir en arrière. La seule chose. Je lirais le livre immédiatement – et je pourrais comprendre mon père, j’en parlerais avec lui. »

Est-ce qu’avec le recul, avec la lecture de ce livre, vous pensez que vous auriez pu mieux comprendre certaines choses relatives à votre père ? Son rapport au monde par exemple ? La relation de vos parents ?

« Je pense que j’aurais mieux compris, oui. Peut-être en étant plus âgée quand même. Parce qu’en tant qu’enfant, on ne peut pas comprendre. Mais j’aurais mieux compris certaines choses avant sa mort. »

Ce que je comprends de votre récit, c’est que vous avez eu une belle enfance. Ce qui veut dire que ce que votre père a vécu à Treblinka n’a en rien pesé sur votre enfance…

« Non, ce n’était pas un poids. Pas du tout. J’ai eu une enfance magnifique. Je ne peux pas imaginer de meilleurs parents que les miens… »

Où votre père a-t-il puisé cette force intérieure selon vous ?

« C’est quelque chose que je ne comprends pas. Maintenant que je sais tout ce qu’il a vécu, je n’arrive toujours pas à le comprendre. Il était tellement drôle, tellement sociable, tellement ouvert, tellement juste. C’est vraiment quelque chose d’incroyable. »

Il faut rappeler que non seulement votre père a vécu l’enfer de Treblinka dont il a réchappé, mais la guerre a encore duré deux ans, il a survécu aux bombardements alliés, en Allemagne, en se faisant passer pour un travailleur immigré, vivant sous une fausse identité à Mannheim où il a travaillé dans une forge jusqu’à la libération par l’armée américaine. Cela a été ensuite très difficile pour lui aussi sous le régime communiste, et finalement il a pris encore le chemin de l’exil en 1968, après l’invasion de la Tchécoslovaquie par les troupes soviétiques.

La fausse carte d’identité de Richard Glazar | Photo: Paměť národa

« Il faut imaginer qu’il a quitté le pays avec deux enfants, et déjà plus âgé. Pour moi, partir, c’était un peu une aventure. C’est plus tard que j’ai pris conscience de la réalité de cette émigration : je n’arrivais plus à dormir. Tout me manquait : les amis, les proches… C’est ma mère, pas mon père, qui m’a expliqué pourquoi. C’est toujours elle qui expliquait. Elle m’a dit qu’il avait très peur pour nous, qu’il était terrifié que cette armée nous fasse du mal. Me fasse du mal… »

Le choix d’un patronyme « neutre »

Votre famille a émigré en Suisse. Pourquoi ce pays plutôt qu’un autre ? Votre père était-il heureux après ?

Richard Glazar avec sa famille | Photo: Paměť národa

« Dans une certaine mesure, oui. La sécurité, c’était le plus important pour lui. La sécurité, la certitude. Bien sûr, il aurait pu aller aux Etats-Unis, rejoindre son ami Karel Unger avec lequel il s’était échappé de Treblinka. Il se serait occupé de nous, c’est sûr, il nous aurait aidés. Mais pour papa, la Suisse était le seul Etat sûr du monde. La Suisse neutre, que personne n’attaque jamais, qui n’attaque personne. C’était la Suisse et nulle part ailleurs. Mon père avait des connaissances en Nouvelle Zélande, en Australie, en Israël aussi bien sûr. Il aurait pu aller dans tous ces pays, mais il ne jurait que par la Suisse. »

Donc Israël n’était pas une option ?

« Non, non. C’était dangereux. Parce qu’il y a toujours des gens qui sont contre les Juifs. »

Quel était son rapport au judaïsme ? La culture juive était-elle présente dans votre famille ?

« Elle était totalement absente. Après la guerre il a changé de nom de famille (Richard Glazar était né Goldschmid, ndlr). On m’a expliqué qu’il voulait qu’il soit impossible de déterminer par son patronyme sa religion et son origine. Glazar, c’est neutre. Mais comment il a trouvé ce nom ? Je n’en ai aucune idée. »

« L’air dont il avait besoin pour vivre »

Comment vos parents se sont-ils rencontrés ?

« Il paraît qu’ils se sont rencontrés lors d’une fête étudiante. Maman était quelqu’un de très drôle qui connaissait plein de blagues. Des copains lui ont montré de loin un type à la fenêtre qui avait l’air bizarre et un peu dur – ‘probablement un communiste !’ Ils lui ont dit d’aller lui raconter des histoires drôles. Voilà comment ils se sont rencontrés. »

Mais votre père n’était ni endurci, ni communiste…

« En aucun cas ! Ni l’un ni l’autre ! (rires) »

En tout cas, manifestement, elle l’a fait rire puisqu’ils se sont mariés ! Votre mère savait-elle depuis le début ce qu’avait vécu votre père ?

Richard Glazar en 1990 | Photo repro: Richard Glazar,  'Derrière la clôture verte'/Actes Sud,  2023

« Oui, elle savait tout. Ma mère a toujours été un soutien pour lui. Wolfgang Benz, qui a dirigé le Centre de recherche sur l’antisémitisme à Berlin, a un jour écrit que ma mère était l’air dont papa avait besoin pour vivre. Sans maman, et plus tard sans moi, c’était impossible pour lui. Et d’ailleurs la suite la démontré… »

 Le trauma en héritage

Nous ne sommes pas obligés d’en parler dans le détail, mais il faut rappeler que Richard Glazar, votre père, s’est suicidé très peu de temps après la mort de votre mère sans laquelle il ne pouvait en effet pas vivre… Ce que l’on peut dire par contre, c’est qu’après avoir survécu à la Shoah, il avait un immense besoin d’être toujours entouré…

« Oui. Et je le comprends. Mon frère me l’a dit un jour, je ne voulais pas le croire, mais il avait raison : certaines personnes de la première génération née après l’Holocauste, enfants de rescapés, héritent de leurs traumatismes. L’un de ces traumatismes est ainsi : être seul(e), c’est une condamnation à mort. Dans les conditions telles qu’elles étaient, il était impossible de survivre sans avoir un ami à la vie à la mort. J’essaye de vivre avec tout cela, je touche du bois, j’y arrive à peu près… Mais papa n’y arrivait pas, il avait tout cela en lui, et pour lui, il était impossible d’être tout seul. »

Richard Glazar avec sa femme Zdena | Photo: Paměť národa

Votre père est un des témoins-clés du film Shoah de Claude Lanzmann. Il a donné des conférences tout au long de sa vie. Il est également possible de l’écouter dans un long entretien d’histoire orale mené pour l’United States Holocaust Memorial Museum en octobre 1981. Il a écrit ce livre-témoignage grâce auquel nous nous parlons aujourd’hui. C’était donc fondamental pour lui de témoigner de ce qu’il avait vécu…

« Oui, depuis le début. Mon père disait toujours qu’il fallait que les gens le sachent. Pour que cela ne se reproduise jamais. »

Il faut rappeler en effet qu’une des raisons majeures de la révolte de Treblinka et de sa fuite était moins la survie en tant que telle que le besoin de témoigner, de dire au monde ce qu’il se passait. Pour cela lui et ses camarades étaient prêts à mourir puisque c’était le sort qui leur était réservé dans tous les cas…

« Oui… (soupir) Cela me rappelle une de ses conférences – mais je ne sais plus si c’est décrit ainsi dans son livre. Quand Karel et lui se sont échappés, ils se sont retournés à un moment et ont vu les déportés plus âgés, à genoux, essayant de bloquer les gardes, et se laissant fusiller pour que les plus jeunes puissent s’enfuir. Allez vivre avec ça : voir vos amis se laisser tuer pour vous… »

Avant de lire son livre, vous avez donc su des choses de l’histoire de votre père, mais uniquement en l’accompagnant à ces conférences…

« Seulement quand j’ai commencé à aller à ses conférences parce que maman ne pouvait pas l’accompagner. Je savais des choses, mais c’est là où j’ai appris les détails. Je dois avouer que je ne voulais pas savoir tout cela. Ça doit être une part du trauma : le fait que je ne me sente pas bien quand je parle de cette histoire, je l’ai aussi hérité de mon père. Mais son credo était : parlez-en pour ne pas oublier. Donc tant que je pourrai parler, je le ferai. Pour mon père. »

Richard Glazar | Photo: YouTube

Aujourd’hui, 80 ans après la fin de la guerre en Europe, parler de cette histoire est pour vous toujours aussi important…

« Encore plus qu’auparavant. Les témoins directs sont en train de disparaître. Et puis malheureusement, notre société me semble de plus en plus indifférente aux autres. On peut comparer cela au quotidien : combien de jeunes gens se lèvent dans le bus ou le tramway pour laisser s’asseoir une personne âgée ? C’est exceptionnel. Telle est notre société. »

Vous avez décidé de revenir vivre en Tchéquie, à Prague, dans la ville natale de votre père, celle où vous avez grandi. Pourquoi ?

« La maison, c’est toujours la maison. Tous les vieux éléphants reviennent là d’où ils sont originaires. »

Quel enseignement vous a transmis votre père, qui vous sert dans votre vie jusqu’à aujourd’hui ?

« En tant qu’enfant, je ne le comprenais pas bien sûr, mais quand je venais le voir avec un problème, la réponse de papa était toujours : ‘est-ce que c’est une question de vie ou de mort ? Non. Alors ce n’est rien.’ C’est quelque chose qui m’aide beaucoup car c’est la vérité. C’est ainsi. »

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