Les violences faites aux Allemandes de Tchécoslovaquie en 1945 au cœur d’un roman de Kateřina Tučková
Dans la nuit du 30 au 31 mai 1945, plus de 20 000 habitants allemands de Brno, femmes, enfants et personnes âgées, étaient expulsés de la ville en direction de l’Autriche. Cette marche d’une cinquantaine de kilomètres, dans des conditions épouvantables, a causé la mort d’au moins 2 000 personnes. Les violences commises contre les femmes notamment – et le principe de la punition collective appliqué après la guerre et l’occupation de la Tchécoslovaquie par les nazis, ont longtemps été occultés. En 2009, l’écrivaine Kateřina Tučková publiait un roman consacré à cet événement, sorti en français dans une traduction d’Eurydice Antolin aux éditions Charleston, sous le titre Les Exilées de Moravie (2024).
Eurydice Antolin, bonjour, merci d’avoir accepté de parler avec nous du livre de Kateřina Tučková, Les Exilées de Moravie, en tchèque Vyhnání Gerty Schnirch, que vous avez traduit en français. Quand et comment est né ce projet de traduction avec la maison d’édition ?
« Il faisait partie des romans tchèques que je n’avais pas encore lus quand on m’a proposé de le traduire, je dois bien l’avouer. J’ai trouvé la première lecture très émouvante. C’est vraiment la particularité de ce récit : en-dehors de sa richesse historique, et donc des informations historiques qu’il contient, il a une dimension émotionnelle assez forte. »
Peut-on revenir sur l’histoire de ces « exilées de Moravie » ?
« Il s’agit d’une jeune fille qui s’appelle Gerta. Le titre tchèque signifie littéralement ‘l’expulsion de Gerta Shnirch’, donc on est davantage prévenu avec le titre original que le récit va vraiment être axé sur un seul personnage, dont le nom est à consonance allemande. Il s’agit effectivement d’une jeune fille, qui au départ est très, très jeune – elle entre au lycée au début du roman – et qui est de père allemand et de mère tchèque. Avec l’arrivée de la Deuxième Guerre mondiale, elle a vu le monde se diviser en deux, avec d’un côté les Allemands qui dominent et de l’autre, les Tchèques qui deviennent des esclaves. Et c’est exactement ce qui ressort des relations entre ses deux parents : son père a adhéré au parti nazi et s’est mis à travailler pour l’administration qui confisque et redistribue des logements. Ce n’est donc pas un petit fonctionnaire : il est vraiment très actif dans la maltraitance envers les populations de cette ville qu’est Brno, dont l’autrice est originaire, et qui est assez proche de la frontière autrichienne. »
Une ville importante dans la Tchécoslovaquie de l’époque…
« Oui, c’était une grande ville. Même pendant la Première République tchécoslovaque, c’était une ville très importante sur le plan industriel, sur le plan de l’innovation, du commerce. C’est d’ailleurs très bien décrit dans le roman. Ce que j’ai trouvé très intéressant aussi dans le roman, c’est qu’on a l’histoire de cette ville. »
Brno, ville très germanophone
Pensez-vous que Brno est un personnage à part entière dans le roman ?
« C’est une expression qui pourrait convenir, en effet, mais réellement ce que j’y vois, c’est presque une chronique de développement de la ville. C’est vrai que Kateřina Tučková donne par moment dans le texte des aspects très organiques à la ville. Elle fait des métaphores très corporelles, surtout dans les passages qui concernent la fin de la guerre et la façon dont la ville évolue sous le régime communiste ensuite, dans les années 1950. Elle utilise beaucoup des métaphores physiques, corporelles, organiques, comme si la ville était un mammifère. Parfois, la ville a un aspect monstrueux, parfois elle a un aspect merveilleux, surtout à travers le regard nostalgique que peuvent avoir certains personnages qui en ont été expulsés. Oui, on peut dire que la ville de Brno, c’est vraiment une histoire parallèle à celle du personnage principal et de ses compagnes qu’on va suivre quasiment jusqu’au bout du roman. On retrouve celles qui ont survécu jusqu’à la fin, à un âge très avancé, au début des années 1990.
A cet égard, il faut rappeler que Brno était une des villes de Tchécoslovaquie qui comptait une très importante population germanophone, plus importante que les Tchèques d’ailleurs. Or c’est justement le cœur de l’histoire qui évoque cette expulsion massive des Allemands des Sudètes après la Deuxième Guerre mondiale. L’un des moments-phare du livre, c’est la marche forcée depuis Brno où 20 000 Allemands ont été expulsés de la métropole morave. Il faut imaginer des femmes, des enfants, des vieillards qui doivent marcher une cinquantaine de kilomètres…
« Il s’agissait des personnes qui n’étaient pas aptes à travailler et qui ne pouvaient pas être mises dans les camps. Tout cela est extrêmement bien raconté et décrit de façon chronologique dans le roman. De ce point de vue-là, c’est un roman historique vraiment intéressant parce qu’il y a un véritable travail documentaire. C’est une caractéristique des romans de Kateřina Tučková d’aller chercher les témoignages, de les lire et de composer un personnage à partir des différents récits de l’époque et d’en rendre un tableau, une image chronologique assez précise. Elle fait presque une sorte de chronique a posteriori, mais en synthétisant les témoignages dans un personnage. Ce que j’ai trouvé fascinant aussi, c’est que Kateřina Tučková a parcouru les kilomètres qu’ont parcourus les expulsés, mais – comme elle le disait – dans de bonnes conditions puisqu’elle avait de bonnes chaussures de marche. Elle avait quand même pris un vieux landau pour se mettre dans les mêmes conditions que cette femme, Gerta, qui va être expulsée avec son bébé. C’est par ailleurs un bébé qui est issu de conditions atroces, mais je ne vais pas dévoiler le roman. Emotionnellement c’est un roman assez fort. Kateřina Tučková a fait cette marche en compagnie de deux historiens qui l’ont aussi aiguillée pour sa documentation et avec qui elle a pu avoir des discussions – et dans les conditions les plus proches de ce qu’ont vécu les expulsés à l’époque, c’est-à-dire en partant, le soir à la tombée de la nuit. C’est donc 50 km de marche, sans eau, sans nourriture, avec des maltraitances en chemin, ce que n’ont évidemment pas reconstitué l’autrice et ses amis historiens. Mais elle a lancé une tradition à ce moment-là, c’est-à-dire que cette marche, aujourd’hui, est faite annuellement comme une sorte de manifestation commémorative par une partie de la population de Brno. C’est devenu une sorte de commémoration pour la mémoire de ces gens qui sont des expulsés, des exilés, des réfugiés. »
Des réfugiés dont environ 2 000 sont morts pendant cette marche, que ce soit sur la route ou dans un camp de rétention à Pohořelice. Toute cette dimension dramatique est évidemment présente dans ce roman. Et puis, dans cette marche, il y a beaucoup de femmes… Ce qui transparaît du récit, ce sont les viols et les maltraitances qui leur sont imposées soit par des Tchèques, soit des soldats soviétiques, de n’importe qui voulant se venger des Allemands…
« C’est en effet ce qui ressort du travail historique fait par l’autrice. Mais on peut très bien le percevoir aussi dans le discours d’Edvard Beneš qui est cité en partie dans le roman, presque en intégralité d’ailleurs. Président tchécoslovaque parti en exil à Londres pendant l’occupation nazie, Beneš, à son retour, a utilisé la haine des Allemands, pour canaliser les gens et aussi dans l’idée d’avoir des travailleurs gratuits. C’est dit dans le roman : que les nazis soient punis, c’est une chose, mais là, il n’y avait aucune distinction. Est-ce que les Allemands concernés étaient dans la Résistance ou pas ? Est-ce qu’ils étaient anti-nazis ou pas ? Qu’est-ce qu’ils ont réellement fait ou pas ? Tout cela n’a pas du tout été examiné, et il y vraiment eu une catégorisation administrative de la population. »
Preuve qu’il y a quand même eu une évolution avec le temps, la mairie de Brno a exprimé en 2015 des regrets officiels pour ces expulsions des Allemands de la fin mai 1945. Il y a quand même des choses qui ont bougé, même si ça reste un sujet compliqué. Cela survient très tard évidemment, bien après la révolution de Velours. Mais, les choses ont évolué sur cet événement...
« Bien sûr. Il est intéressant de noter que le roman est sorti avant les excuses officielles. Il s’achève sur la première demande d’excuses officielles et éventuellement d’indemnités, au début des années 1990, après la révolution de Velours. C’est la petite-fille de Gerta qui participe à la rédaction de cette demande d’excuses avec l’idée de faire la paix au sein de la population, avec la mémoire récente et douloureuse de ce qu’ont vécu ses habitants. Ils étaient effectivement bilingues jusqu’au début des années 1950, jusqu’à l’expulsion des Allemands. Le bilinguisme de la population a laissé énormément de traces dans l’argot local, le ‘hantec’. Le terme ‘šalina‘ utilisé pour désigner le tramway est décortiqué dans le roman, qui, de ce point de vue-là, est une mine de connaissances sur la région et l’histoire du XXe siècle. »
Cette question des Allemands en Tchécoslovaquie, des Allemands des Sudètes, est évidemment toujours intéressante aujourd’hui. Je disais qu’il y avait aussi eu une évolution des perceptions en Tchéquie, mais pourtant, cette question était devenue un sujet central pendant une élection présidentielle. A l’époque, Miloš Zeman était candidat et en face de lui, il avait Karel Schwarzenberg, décédé depuis. Cette problématique avait été ravivée par Zeman à ce moment-là. En 2018, l’ancienne chancelière allemande, Angela Merkel, avait qualifié ces expulsions « d’actes moralement et politiquement injustifiables » ce qui avait créé un tollé en Tchéquie. Comment le roman de Kateřina Tučková permet-il de mieux comprendre ce chapitre de l’histoire tchécoslovaque – un chapitre d’un pays d’Europe centrale, d’après-guerre, avant l’arrivée au pouvoir des communistes, qui est peu connu en France ?
« Effectivement, c’est assez peu connu en France. Le début des années 1950 et l’histoire de la Tchécoslovaquie non plus. Personnellement, je trouve que c’est assez peu présent dans la culture historique française, et c’est assez dommage, parce qu’on peut y voir certains mécanismes. Le roman montre la façon dont vit Gerta, enfant, avec sa mère, qui essaie de la protéger de toutes ces horreurs qui se passent à l’extérieur. Elle-même est touchée au premier chef, parce que du moment que son père adhère au parti nazi, il la maltraite, il la traite comme une bonniche et une esclave. Gerta vit avec tout cela dans sa famille, mais sa mère tente de la protéger. Tout va beaucoup trop vite pour elle et elle a beaucoup d’autres déboires à gérer. Ce qui est très présent dans le roman de Kateřina Tučková, c’est le manque d’accès à l’information, à l’actualité, à la politique et à la possibilité de faire des choix, ne serait-ce que par son âge.
Gerta est ballotée par l’histoire…
« Oui. Et par la suite, lorsqu’elle se retrouve avec d’autres femmes ouvrières agricoles, elles n’ont pas accès aux journaux. Il n’y a pas de radio chez les personnes chez qui elles logent. Elles n’ont donc aucune prise sur ce qui se passe, sinon de pouvoir discuter avec des personnes en qui elles peuvent encore avoir confiance et qui vont leur donner des informations, mais qui, elles aussi, sont très occupées par d’autres choses. On retrouve ainsi des mécanismes très présents dans le roman et que j’ai trouvé intéressants, comme : comment se situe l’individu par rapport au collectif ? »
La dimension humaine du récit
Au vu de l’actualité ces derniers temps, cette question des individus pris dans la tourmente de la guerre est très actuelle, notamment avec la guerre, qu’on pensait révolue, mais que l’on vit quasiment aux portes de l’Europe…
« Oui, tout à fait. Il y a une dimension très actuelle dans le roman et pas seulement par rapport à la situation européenne actuellement, mais aussi dans la façon dont Kateřina Tučková raconte l’histoire de ces femmes avec ce pivot qu’est Gerta, le personnage principal, qui finalement n’est que le point de repère que va suivre le lecteur dans tout le déroulement du XXe siècle. Elle a une dimension très humaine dans sa façon de raconter, ce qui rend certaines scènes de maltraitance, de torture, de viol et de violence directe assez dures à lire, d’après les retours que j’ai eus de lecteurs divers et variés. Et honnêtement, c’était dur à traduire aussi, c’est quand même très éprouvant. Mais elle mise d’abord sur cette dimension humaine et on pourrait tout aussi bien faire le parallèle avec les réfugiés syriens, les réfugiés de Gaza ou les réfugiés de n’importe où. Il y a ce côté absurde d’être catalogué comme étant telle partie de la population. C’est très prégnant aussi dans la façon dont on voit comment les personnages s’enfoncent dans une prise de conscience que finalement, elles ne sont plus que des corps corvéables à merci, utilisables à merci. Elles ne sont plus personne, elles ne sont plus des individualités. »
Comment avez-vous abordé cette traduction par rapport aux autres livres tchèques que vous avez traduits ? Comment avez-vous trouvé le bon ton ?
« Le ton est quand même souvent donné en partie par le roman lui-même. Après, il s’agit d’apercevoir l’ambiance dans sa globalité. Comment répondre à cette question ? Surtout, qu’est-ce que c’est que le bon ton, en fait ? Pour moi, il est donné par le texte. Après, la question, c’est de reformuler la langue de façon à ce qu’il ressorte en français aussi. »
Y a-t-il eu des passages qui ont été difficiles à traduire ? Vous disiez tout à l’heure que certains passages sont difficiles à lire tout simplement parce qu’ils sont éprouvants émotionnellement…
« C’est autre chose, effectivement. Sur le plan linguistique, déjà, il y a quelque chose de particulier qui se passe, je trouve, entre le tchèque et le français. C’est la question syntaxique. Ça ne fonctionne pas du tout de la même façon. C’était le premier roman de Kateřina Tučková qui a une écriture très généreuse, avec des phrases très longues. En français, il a fallu parfois fusionner des phrases, couper la syntaxe autrement. Mais le but du jeu est quand même que, finalement, ce soit au plus proche de ce qu’avait fait la romancière. Il y a ensuite un travail éditorial derrière, qui fait que certains remaniements sont plus là pour clarifier les choses, pour éviter des répétitions. Ce dont je peux témoigner sur la langue tchèque, c’est qu’à l’écrit, il y a beaucoup plus de facilité à faire des répétitions, ne serait-ce que des répétitions de noms de personnages. La sensibilité française veut qu’on essayer d’éviter certaines répétitions. C’est aussi une question aussi de ligne éditoriale. Les éditions Charleston, qui ont le grand mérite de publier des romans historiques un peu difficiles, ont pour ligne éditoriale la vie des femmes. De la même façon que Kateřina Tučková procède toujours en lisant énormément de témoignages et en cristallisant ces témoignages dans le personnage d’une femme, dans tous ses romans jusque-là, il y avait peut-être aussi une recherche pour ne pas trop effrayer la lectrice, qui est le lectorat visé. Donc là, il a fallu être attentif à la fois à ne pas retirer du texte tout en simplifiant certaines avalanches de détails pour le confort du lecteur français. Mon rôle de traductrice est de faire en sorte que le texte reste intègre. »
Il faut rappeler donc que lors de sa sortie en Tchéquie, ce livre a reçu le prix Magnesia Litera 2010, un grand prix littéraire tchèque. Vous avez également traduit un autre de ses romans qui s’appelle Les Dernières déesses. Tous les romans de Kateřina Tučková sont en général très attendus, ils ont un très gros succès en Tchéquie et sont aussi beaucoup traduits dans d’autres langues. Comment expliquez-vous ce succès public et critique ?
« Oui, c’est une très sympathique jeune femme par ailleurs, et très prolifique en termes de texte. J’ai cru comprendre que le lecteur tchèque aime beaucoup les histoires très fournies, avec beaucoup d’informations, très structurées : c’est presque quelque chose qui passe pour un gage de qualité. Cela avait fait l’objet d’une plaisanterie avec un collègue traducteur à Prague pendant une soirée, qui me disait que plus le livre est gros, plus on est sûr de le vendre. Alors qu’en France, c’est le contraire. Je pense que c’est une question de mentalité et de rapport à la lecture. Les Français sont quelquefois un petit peu torturés, je trouve. Tous les enfants en France ont ce côté-là, se plaignant que tel livre est trop gros. Et cela reste chez des adultes. Les Tchèques sont vraiment des lecteurs que j’adore en vérité, parce qu’ils ont une grande insatiabilité pour les histoires. »
Cela signifie-t-il que les lecteurs tchèques ont une propension peut être plus développée au romanesque ? Le livre de Kateřina Tučková est en réalité une fresque qui nous emporte depuis les années 1930 jusqu’à nos jours et qui possède donc ce côté très romanesque…
« Oui, effectivement. Ceci dit, la bande dessinée tchèque s’est très bien développée ces dernières années, avec d’excellents auteurs. Mais il y a peut-être une tradition beaucoup plus marquée en faveur du roman. Et puis les Tchèques sont quand même les plus gros lecteurs en Europe. D’après les études qui ont été faites, ce sont les meilleurs acheteurs de livres et lecteurs sur le continent européen. Donc, c’est vraiment une approche très différente. »