Après la garde-robe, l’arrêt de tram : à Prague, le Petit Jésus a tout d’un grand

L'Enfant Jésus de Prague

Le 28 juin dernier, l’arrêt de tramway Hellichova, en direction d’Újezd, a été rebaptisé Pražské Jezulátko - « Enfant Jésus de Prague » en français - à l’initiative de quelques paroissiens du quartier de Malá Strana. Mais qui est donc ce fameux petit Jésus qui dispose désormais d’un arrêt de tram à son nom ? Comment cette statuette a-t-elle acquis une renommée mondiale, au point d’attirer chaque année près de 500 000 visiteurs venus des quatre coins du monde, croyants ou simples curieux ? Pour répondre à ces questions, nous avons rencontré Pavel Pola, recteur de l’église Sainte-Marie-de-la-Victoire ou, comme l’appellent souvent les Pragois eux-mêmes, l’église de l’Enfant Jésus de Prague.

Nous nous trouvons ici dans le monastère des carmélites, attenant à l’église Sainte-Marie-de-la-Victoire où est conservée la statuette de l’Enfant Jésus de Prague. Pour nos auditeurs et lecteurs qui ne la connaîtraient pas encore, il s’agit d’une petite statue de 47 centimètres représentant le Christ enfant, tenant un orbe dans la main gauche et bénissant de la main droite, et dont l'originalité tient avant tout aux somptueux habits dont elle est revêtue. Que pourriez-vous ajouter pour compléter cette brève présentation ?

Pavel Pola | Photo: Paul-Henri Perrain,  Radio Prague Int.

« La statuette de l’Enfant Jésus de Prague est originaire d’Espagne. Elle date du XVIᵉ siècle. Nous n’en connaissons pas l’auteur, mais nous savons qu’elle appartenait à la famille noble des Manrique de Lara y Mendoza, dont une des filles s’est mariée à un Tchèque. C’est elle qui a apporté la statuette en Bohême et l’a offerte comme cadeau de mariage à sa propre fille, Polyxène de Lobkowicz, qui n’ayant pas de descendance féminine, l’a finalement confiée au monastère en 1628, où elle siège encore aujourd’hui. Et c’est grâce à cette statuette que l’église est aujourd’hui célèbre dans le monde entier. »

« La statuette originelle n’avait pas de vêtements »

De quelles matières sont la statuette et ses vêtements ?

La robe offerte par l'impératrice Marie-Thérèse | Photo: Paul-Henri Perrain,  Radio Prague Int.

« La statuette est faite de bois et recouverte de cire, c’est donc une sorte de figurine en cire. Quant aux vêtements, ce sont des tenues que des gens du monde entier nous ont envoyées ou apportées en signe de respect et de gratitude. Ces vêtements sont donc faits de divers matériaux et tissus. L’un des plus anciens, célèbres et précieux est celui confectionné par l’impératrice Marie-Thérèse, en velours et en dentelle. »

L’Enfant Jésus de Prague | Photo: Martin Špelda,  Archives de PragJesu

La statuette a-t-elle toujours porté des vêtements ?

« La tradition de l’habiller a commencé assez tôt, mais la statuette originelle n’avait pas de vêtements. »

Les couleurs des vêtements ont-elles une signification particulière ?

Photo: Ondřej Tomšů

« Oui, les couleurs suivent le calendrier liturgique. De la même manière que la couleur des chasubles des prêtres change au cours de l’année, la couleur des robes de la statuette varie selon le temps liturgique. Par exemple, la statuette porte du blanc et de l’or à Noël et à Pâques, du violet pendant le Carême et l’Avent, du vert en temps ordinaire et du rouge pour la Pentecôte. »

Comment l’habillement de la statuette se déroule-t-il ? Est-ce une opération délicate ?

« Oui, c’est un processus délicat et ce sont des sœurs spécialisées qui s’en occupent. La manipulation se fait en l’absence du public. La statuette est très fragile. Il faut donc être extrêmement prudent et méticuleux - ce que les sœurs sont assurément. »

Photo: David Neff,  Archives de PragJesu

Des visiteurs venus des quatre coins du monde

Chaque année, entre 400 000 et 500 000 personnes viennent visiter l’église Sainte-Marie-de-la-Victoire, dont beaucoup sont originaires d’Amérique latine ou d’Asie. Selon vous, comment la statuette a-t-elle acquis une telle renommée ?

Intérieur de l'église Sainte-Marie-de-la Victoire | Photo: Paul-Henri Perrain,  Radio Prague Int.

« Je ne sais pas exactement pourquoi et j’ignore si on connaît la raison précise. La statuette a d’abord été populaire localement. À l’occasion de processions dans le quartier de Malá Strana, les gens venaient ici prier et le fait est qu’ils étaient souvent exaucés. Cela a contribué à rendre ce lieu et la statuette populaires. Par la suite, les missionnaires ont emporté des copies avec eux dans des contrées lointaines, ce qui a contribué à sa renommée à travers le monde. »

La statuette s’est-elle toujours trouvée dans cette église ?

« La statuette a toujours été dans cette église, mais pas toujours à l’endroit où elle se trouve actuellement. Au début, elle se trouvait dans la chapelle latérale près de l’entrée principale. La statuette n’a cependant jamais quitté l’église. Sauf dans les années 1950, lorsqu’elle a été volée - et il existe même un rapport de police à ce sujet - mais heureusement elle a finalement été retrouvée. »

Intérieur de l'église Sainte-Marie-de-la Victoire | Photo: Paul-Henri Perrain,  Radio Prague Int.

Une église à l’histoire mouvementée

Pouvez-vous nous dire quelques mots sur l’histoire de l’église où nous nous trouvons ?

L'église Sainte-Marie-de-la Victoire | Photo: Paul-Henri Perrain,  Radio Prague Int.

« Cette église était à l’origine une église luthérienne. La première pierre a été posée en 1611. Fait intéressant : l’église était initialement ‘en sens inverse’ : là où se trouve aujourd’hui l’entrée principale se trouvaient l’autel et le chœur, car c’est le côté est, et on y entrait par l’arrière, depuis Petřín. »

« Après la bataille de la Montagne Blanche en 1620, les protestants ont dû quitter la Bohême. Leurs biens ont été confisqués et l’église est ainsi passée sous l’administration des carmes déchaux, qui non seulement ont érigé le monastère mais ont aussi reconstruit l’église. Pour permettre l’entrée depuis la rue principale du quartier de Malá Strana, la rue Karmelitská, ils ont ‘retourné’ l’église, ce qui est exceptionnel car les églises doivent normalement être orientées vers l’est. Mais la nôtre est, depuis, orientée vers l’ouest avec l’autel. »

L'église Sainte-Marie-de-la Victoire | Photo: Paul-Henri Perrain,  Radio Prague Int.

« Les carmes sont restés là environ 150 ans, jusqu’à ce que l’empereur Joseph II supprime certains ordres, dont celui des carmes déchaux, qu’il jugeait inutile. Il a alors saisi l’église et le monastère. Ce dernier ne leur a jamais entièrement été restitué : il a, par la suite, été transformé en un bâtiment administratif et abrite aujourd’hui le ministère de l’Éducation. L’église, quant à elle, a été confiée aux chevaliers de l’ordre de Malte, qui y sont restés jusqu’en 1950. »

L'église Sainte-Marie-de-la-Victoire vue depuis la colline de Petřín | Photo: Paul-Henri Perrain,  Radio Prague Int.

Que s’est-il passé pour l’église, ensuite, durant la période communiste ?

« En 1950, le régime communiste tchécoslovaque a lancé ‘l’Opération K’. En une seule nuit, ils ont pris d’assaut tous les monastères d’hommes, déporté les religieux et confisqué les biens. Ce monastère n’a pas échappé à cette opération coup de poing. Jusqu’à la révolution de 1989, il y avait ici seulement un curé nommé par l’État. Après la révolution, en 1993, l’archevêque de l’époque, Miloslav Vlk, a invité les carmes à revenir à Prague après près de deux siècles d’absence, précisément pour reprendre soin de l’église de l’Enfant Jésus de Prague. L’histoire de cette église a donc été plutôt mouvementée, avec plusieurs changements de propriétaires et d’administrateurs. »

L'Enfant Jésus de Prague | Photo: Paul-Henri Perrain,  Radio Prague Int.

L’Enfant Jésus de Prague rencontre le pape

Un autre événement marquant a été la visite du pape en 2009…

Le pape Benoît XVI en l'église Sainte-Marie-de-la Victoire | Photo: Paul-Henri Perrain,  Radio Prague Int.

« Oui, en 2009, le pape Benoît XVI a visité l’église. C’est, à ma connaissance, le seul pape à y être venu. Il a offert à la statuette une nouvelle couronne et a aussi prononcé une prière qui est d’ailleurs inscrite sur place. »

L’église possède également une crypte. Que renferme-t-elle exactement ?

« Oui, il y a aussi une crypte dans l’église qui est même, si je ne me trompe pas, la plus grande de Prague. Elle s’étend sous toute la surface de l’église, mais elle n’est pas accessible au public. On y a enterré des personnes jusqu’en 1784, lorsque Joseph II a interdit les inhumations à l’intérieur des villes. Depuis, elle a été fermée et plusieurs fois pillée. Au XXᵉ siècle, le taux d’humidité y a considérablement augmenté. Or, il y avait environ 300 corps enterrés. Les cercueils ont pourri. Ils ont été attaqués par des champignons. Il a fallu tout nettoyer et assainir de manière professionnelle. La majorité de la crypte est donc vide aujourd’hui. Il reste seulement la partie où sont enterrés les frères carmes, car leurs cercueils avaient été scellés dans les murs, ainsi que quelques autres corps conservés dans des cercueils plus modernes. »

Les catacombes de l’église de l’Enfant Jésus de Prague | Photo: Adriana Krobová,  ČRo