Le tchèque du bout de la langue : vous en devenez « mešuge » ?
En pleine « saison des cornichons », pas grand-chose à lire dans les journaux… Alors, pourquoi ne pas s’offrir, en guise de devoir de vacances, un petit cours de tchèque ? Au son de la musique klezmer du groupe Ganifim, nous vous invitons à une excursion linguistique dans le vocabulaire et les expressions tchèques qui viennent en fait… du yiddish !
L’été est là, une saison qui va de pair avec actualité au ralenti. Cette espèce de « trêve des confiseurs estivale », durant laquelle les journalistes n’ont pas grand-chose à se mettre sous la dent, les Tchèques – mais aussi les Hongrois, les Néerlandais et les Polonais – l’appellent, chacun dans leur langue, « okurková sezóna », littéralement « la saison des cornichons ». Néanmoins, c’est par son équivalent allemand, « Sauer Gurken Zeit », que l’expression est entrée, par un phénomène que les linguistes appellent emprunt lexical, dans la langue tchèque ; toutefois, avant cela, il y a eu, en amont, un emprunt phonétique : en effet, « Sauer Gurken Zeit » vient à l’origine du yiddish 'קרות צײַט צרות [tsóres-yókres-tsaït], dont la prononciation dans le dialecte yiddish de Berlin peut effectivement faire penser à « Sauer Gurken Zeit » ; néanmoins, le sens original de l’expression était tout autre : 'קרות צײַט צרות [tsóres-yókres-tsaït] signifie en yiddish… « temps de soucis et de privations ». Pas grand-chose à voir avec un bocal de cornichons, vous en conviendrez !
Le yiddish, une langue sans frontières aux racines diverses
Vous avez du mal à suivre ? Commençons par un petit rappel : le yiddish – « jidiš », en tchèque – était la langue parlée par les juifs d’Europe centrale et orientale jusqu’à la Seconde Guerre mondiale. Elle aurait vu le jour au Xe siècle dans la région allemande de la Rhénanie. Langue essentiellement germanique, donc, mais avec un apport important (un tiers du lexique) de l’hébreu et des langues slaves, mais aussi – dans des proportions nettement moindres – des langues romanes.
En terres tchèques, le yiddish a été une langue vernaculaire jusqu’au XVIIIe siècle, période à partir de laquelle il a été progressivement remplacé par l’allemand ou, moins fréquemment, par le tchèque.
Langue sans frontières et aux racines diverses, donc, qui fait qu’il n’est pas toujours facile de s’y retrouver… Mais revenons-en à l’objet de notre cours de tchèque aujourd’hui : les mots tchèques qui viennent du yiddish. Dans certains cas, leur origine yiddish est évidente : c’est par exemple le cas de « klezmer », un mot qui désigne la musique jouée lors des fêtes juives telles que les mariages – et dont nous avons entendu quelques notes, interprétées par le groupe tchèque Ganifim, au début de cette leçon. C’est également le cas d’autres mots qui ont trait à la communauté juive et à ses traditions : « kipa » – la kippa (couvre-chef religieux des hommes juifs), également appelée « jarmulka » ; « košerák » – le couteau servant à procéder à l’abattage casher (en tchèque : « košer »), mais aussi le boucher casher qui le réalise ; « pejzy » – les papillotes ou mèches de cheveux typiques des hommes juifs orthodoxes ; « šoulet » – le tcholent, plat de la cuisine juive ashkénaze à base d’orge perlé, de haricots secs et souvent de viande, cuit au four et mangé le jour du « šábes » – shabbat ou chabbat.
Les « yiddishismes » dans l’ethnolecte juif tchèque contemporain
Pour en savoir plus sur ces « jidišismy » – ces « yiddishismes » ou emprunts du yiddish, nous avons rencontré Anna Pilátová, traductrice scientifique de profession, qui a commencé à apprendre le yiddish à l’âge adulte, par désir de « mieux comprendre le monde dans lequel [sa] grand-mère – originaire de Chepetivka, aujourd’hui en Ukraine – a grandi ». Anna Pilátová revient sur les mots tchèques d’origine yiddish et qui font référence à la vie religieuse et sociale de la communauté juive :
« Des éléments du yiddish ont survécu dans l’ethnolecte juif en Tchéquie aujourd’hui, à savoir la langue parlée par les juifs entre eux. On y trouve par exemple les mots ‘córes’ – les préoccupations ou les soucis, ‘benšn’ – bénir,‘ lajnovat’ – lire la Torah, ‘mišpoche’ – la famille, ‘goj’ désignant une personne non juive, et ‘šikse’ - une fille non juive. Ce mot a une connotation un peu péjorative : une ‘šikse’, c’est une fille très maquillée et qui utilise trop de parfum. En résumé, c’est une fille qu’on ne présente pas à ses parents ! »
« Beaucoup de ces mots ont trait à la vie religieuse et aux rituels, ainsi qu’aux événements essentiels de la vie : le mariage, l’enterrement, les maladies. Ils font partie de l’ethnolecte des juifs : de l’extérieur, c’est légèrement exclusif ; de l’intérieur, cela renforce le sentiment d’appartenance et contribue à souder la communauté. »
Du yiddish au tchèque… en passant par l’argot de la pègre allemande
Mais il existe également tout un groupe de mots tchèques dont les racines yiddish sont peu ou pas du tout évidentes, des mots courants qui ont par ailleurs, dans bien des cas, une connotation péjorative. Magie des emprunts entre les langues, c’est par le biais de l’argot allemand qu’ils sont entrés dans la langue tchèque. Ce qui n’a toutefois rien de bien étonnant, car les langues ne connaissent pas de frontières… surtout lorsque ces dernières ont beaucoup bougé au cours des siècles, comme c’est le cas en Europe centrale ! Anna Pilátová :
« A l’origine, il s’agissait de mots yiddish neutres : ils décrivaient un fait et c’est tout. Mais ils sont ensuite passés dans l’argot allemand du milieu du crime, et y ont pris un sens péjoratif. En tchèque, enfin, ce sont devenus des mots populaires, mais souvent vus comme insultants. Et il est intéressant de noter que les Tchèques ne sont en général pas conscients que ces mots viennent du yiddish… »
« C’est par exemple le cas du verbe ‘čachrovat’ – trafiquer, ainsi que du substantif ‘čachry’ – les manigances, qui sont clairement négatifs. Ils viennent de l’allemand ‘schachern’, et avant cela, du yiddish סחרן [sakhern], qui voulait simplement dire ‘marchander, négocier’ ; néanmoins, l’argot en a fait des affaires véreuses ! »
« De la même façon, en tchèque, ‘melouch’ désigne un travail au noir. L’argot allemand en a fait un petit boulot pas très honnête ; pourtant, à l’origine, en yiddish – et, avant cela, en hébreu – cela veut dire tout bonnement ‘le travail’ dans le sens de ‘ce qui est interdit le jour du shabbat’. »
« On a aussi ‘šmírovat’ – mater. Cela nous vient de l’argot allemand ‘Schmiere stehen’ – faire le guet pour être sûr que personne n’arrive pendant qu’un complice cambriole une maison. Pourtant, la racine de ce mot est le mot yiddish שמערן [chmern], qui vient lui-même de l’hébreu שׁוֹמֵר [chomer], qui veut dire ‘le garde’. Ainsi la personne qui montait la garde est devenue, en tchèque, un voyeur – ‘šmírák’ ! »
Dans le même registre – celui des mots de la pègre arrivés par l’argot allemand – on citera aussi « pajzl » – un boui-boui, un troquet où règne certainement un sacré « čurbes » – foutoir, potentiellement fréquenté par des « gauneři » – des canailles et autres bas-fonds de la société. Et pour continuer la liste des mots peu élogieux désignant une personne et venant de l’argot allemand, on citera « chamr » – un niais, un bêta, ou peut-être plus précisément un schnock (le mot « schnock » étant, d’ailleurs, l’un des rares mots français qui pourrait venir du yiddish), ou encore « póvl » – la racaille, la vermine, bref, des gens pour lesquels on n’a pas grande estime…
En Moravie uniquement
Il est intéressant de noter que certains mots yiddish ne sont entrés que dans le parler morave : c’est notamment le cas de « chochmes » – l’intelligence, l’esprit, dans le sens « avoir de l’esprit », de « šmé » – une arnaque ou encore de « heble » – une babiole, une chose sans valeur, mot utilisé par exemple dans l’expression « nemá ani heble » – « il n’a pas un rond ».
Par ailleurs, vous aurez aussi peut-être remarqué que certains mots d’origine yiddish mentionnés plus haut ont une consonance étonnamment tchèque… Il est vrai que certains ont fait l’objet d’une adaptation phonétique avec l’ajout d’un suffixe tchèque, par exemple. C’est le cas du boucher et de son couteau déjà cités, le « košerák » ou, suivant le même modèle, de « chabrusák », mot dérivé de « chabrus », utilisé aussi bien comme adjectif que comme substantif pour désigner une personne dont l’état de santé général n’est pas bon, mais employé aussi dans l’expression « být chabrus na plíce, na srdce » – « être malade des poumons, du cœur », etc. Anna Pilátová cite encore, avec un autre suffixe, le mot « epesní ».
« Il y a un exemple que j’aime particulièrement : c’est le cas d’un substantif qui, en yiddish, est relativement neutre et dont non seulement il a été fait un adjectif, mais aussi un superlatif ! Il s’agit du mot ‘epesní’, qui veut dire ‘formidable, super’. Ce mot n’est plus si courant aujourd’hui, mais pour la génération de ma mère, c’était vraiment quelque chose… D’ailleurs, c’est cela le sens littéral, car en yiddish, עפּעס [epes] n’a rien d’extraordinaire : cela veut dire ‘quelque chose, un peu de, un certain quelque chose’, tout simplement… A l’origine, on disait en tchèque ‘epes ráres’, ‘epes’ venant du yiddish, donc, et ‘ráres’ de l’allemand ‘rares’. »
Casse-toi la nuque !
Pour ce qui est des expressions tchèques venant du yiddish, outre la « saison des cornichons » citée au début de cette leçon de tchèque, on mentionnera également « Zlom vaz! » – littéralement « Casse-toi la nuque ! », que les acteurs se disent mutuellement avant d’entrer sur scène, et qui n’est pas loin du « Break a leg! » des anglophones. Pourquoi les acteurs tchèques se souhaitent-ils de mourir, me direz-vous ? Eh bien, là aussi, c’est par un drôle de tour de passe-passe fait tout d’abord d’un emprunt phonétique au yiddish הצלחה און ברכה « hazlokhe un brokhe », puis d’un calque de l’allemand « Hals-und Beinbruch », que l’expression s’est finalement fait une place dans la langue tchèque. Précisons toutefois qu’à l’origine, ce souhait n’avait rien d’incongru : « hazloche un broche » signifie en effet… « succès et bénédiction » !
Et puisque nous en sommes aux expressions, impossible de ne pas mentionner une formule qui, si elle ne vient pas à proprement parler du yiddish, utilise un mot on ne peut plus lié aux rites juifs : « To není (úplně) košer » – « Ce n’est pas (très) casher », utilisé au sens figuré pour parler de quelque chose de malhonnête ou de quelqu’un qui agit de façon véreuse, une personne pas vraiment digne de confiance, bref, d’agissements dont on dirait sans doute plus naturellement, en français, qu’il sont… peu orthodoxes, voire… pas très catholiques !
Ça part dans tous les sens !
Mais les frontières entre les langues sont poreuses, et les emprunts se font, tout naturellement, dans les deux sens… Après cet exposé non exhaustif des emprunts yiddish dans la langue tchèque, on n’oubliera pas de mentionner que parmi le vocabulaire yiddish aux racines slaves, on trouve un mot qui vient du tchèque : il s’agit de נעבעך [prononcé nébikh ou nebekh], qui vient de « nebohý » et qui désigne, en yiddish comme en tchèque, quelqu’un de minable, de pitoyable… Contribution modeste, donc, mais contribution quand même !
Ce déluge de mots yiddish vous rend « mešuge » – fou, voire vous en avez la nausée – « šoufl » ? Arrêtons donc de « kafrat » – bavasser à tort et à travers, et terminons plutôt ce cours de tchèque comme nous l’avons commencé : en musique… « klezmer », bien entendu !
Sources :
- Marie Krappmann, Jidišismy v českém lexiku, CzechEncy – Nový encyklopedický slovník češtiny, Masarykova univerzita, Brno 2012–2020
- Ruth Bondyová, Mezi námi řečeno – Jak mluvili Židé v Čechách a na Moravě, éditions Franz Kafka, 2003
- Jiří Rejzek, Český etymologický slovník, ed. Leda




