Trois conspirationnistes en Ukraine pour y voir l’invasion russe : un road-trip documentaire tchèque

'Velký vlastenecký výlet'

Pour son film Velký vlastenecký výlet, sorti en salles en ce très symbolique 21 août, le réalisateur Robin Kvapil a emmené trois Tchèques aux opinions pro-russes dans l'Ukraine meurtrie par l'invasion décidée par le Kremlin.

Le titre original du film est une référence à la Grande guerre patriotique, l’appellation russe de la Deuxième Guerre mondiale. En anglais il sera distribué sous le titre Change My Mind, ce qui pourrait éventuellement donner Prouvez-moi le contraire en français.

Leur prouver le contraire de ce dont ils sont convaincus, c’était l’idée de départ du documentariste Robin Kvapil en décidant d’emmener trois de ses concitoyens constater les dégâts causés par la Russie de Poutine en Ukraine.

Robin Kvapil | Photo: Bontonfilm

« L’une des raisons de l'existence ce film tient presque de l’anecdote : vous prenez des gens qui évoluent dans les sphères de la désinformation, et à travers eux, vous ramenez de l’information. Et pour moi, cette information, c’est que j’ai vécu toute ma vie dans un environnement sans guerres, et j’ai longtemps cru qu’en Europe, une telle chose n’était plus possible. »

« Dans le cadre de ce tournage, je suis parti en première reconnaissance à Kharkiv. On a pris la voiture et, en un jour et demi, on y était. Et là, en me promenant dans la rue, c’était une belle journée, des enfants jouaient dans le parc, et tout à coup, une roquette est tombée et a frappé un immeuble. À ce moment-là, vous comprenez d’un coup que tout ce que vous avez pensé toute votre vie n’est pas vrai. Qu’à seulement un jour et demi de route de Prague se trouve l’épicentre de deux mondes, et que l’un d’eux, le monde russe, est d’une brutalité extrême. »

« C’est ce que raconte le film. Et c’est difficile d’y croire tant qu’on ne l’a pas ressenti. Même cette peur animale, quand vous ne savez pas si, à tout moment, quelque chose peut vous arriver – tant que vous ne l’avez pas vécue, vous ne comprenez pas que c’est réel, que ça existe, et que c’est un fait indiscutable.

'Velký vlastenecký výlet' | Photo: Stanislav Krupař,  Punk Film

Pour moi, personnellement, cela a été un tournant : depuis, je m’avoue qu’il existe bel et bien une force, une force brutale, et que nous, dans notre confort occidental, dans cette sorte de cage dorée où nous vivons, nous l’avons oublié. Et je pense que nous devrions vite nous ressaisir. »

Ce film, qui défraie la chronique à Prague en cette fin d’été, est particulièrement troublant. Parce qu’on y voit une Ukraine meurtrie par les Russes d’abord, mais aussi à cause des trois personnes sélectionnées (sur casting après annonce publiée dans la presse et sur les réseaux sociaux) pour voir de leurs propres yeux les conséquences d’une invasion militaire, auxquelles une petite caméra a été confiée également.

« Aujourd’hui, les gens commencent à oublier l'histoire »

Justin Hamilton-Salem est producteur associé de ce film :

« Quand ils ont interviewé des gens — environ 60 personnes — et qu’ils leur ont proposé : « Bon, nous voulons vous emmener en Ukraine, nous voulons que vous exposiez la vérité », presque tout le monde a répondu : « Non, non, non, je ne peux pas y aller, je ne peux pas y aller. » Même dans leur logique, il y avait une sorte de garde-fou, un plan de repli. Quand Jakob Drcal m’a demandé : « Est-ce que je dois le faire ? Il y a ce type complètement fou, Robin Kvapil, qui veut lancer ce projet, est-ce que je dois dire oui ? », je lui ai répondu : « Tu devrais complètement changer de carrière si tu ne fais pas ce film ». C’est exactement le genre de film qu’il faut absolument faire, surtout aujourd’hui. »

Vous disiez qu’en 20 ans de carrière, c’est une étape majeure pour vous...

« Oui, absolument. Je travaille en ce moment sur un thriller. Je prépare aussi un documentaire sur un joueur de hockey tchèque, ce qui est très intéressant pour nous. Mais ce film, c’est un moment unique. Même si on enlevait l’Ukraine de l’équation, le sujet en lui-même est essentiel aujourd’hui. C’est une période de réflexion. Réflexion sur ce qu’on voit, sur ce qu’on laisse entrer dans nos téléphones, sur ce qu’on accepte de laisser influencer notre perception. Et il faut avoir le courage d’aller voir la vérité par soi-même. »

Sans trop en dévoiler, c’est devenu très difficile aujourd’hui de continuer à dialoguer avec des gens qui ont une vision totalement opposée.

« Exactement. Et c’est ça, justement. Ce n’est pas seulement un risque, c’est quelque chose qu’on a déjà perdu, je crois. On ne lutte pas pour éviter de le perdre, on lutte pour le retrouver. La capacité de s’asseoir à une table et de débattre sans diaboliser l’autre, sans le jeter par-dessus bord, sans dire : « Ah, toi, t’es un fan de Poutine » ou « Toi, t’es un fan de l’OTAN » ou « Tu veux que l’Europe parte en guerre ». Non, il faut retrouver cette habitude. Dans tout ce que je fais, dans chaque projet, j’essaie toujours de « dilater mes pupilles » - je ne prends pas de drogues, mais je dis qu’il est important de laisser entrer un maximum de lumière, de trouver une autre manière d’écouter, une autre manière de voir comment quelqu’un aborde les choses. S’exposer à ça. Pour réfléchir soi-même. »

Vous connaissez bien le public occidental. Mais est-ce le même impact en Tchéquie, si proche de la frontière ukrainienne, avec tant de réfugiés, qu’en France ou en Espagne, où la guerre paraît beaucoup plus lointaine ?

'Velký vlastenecký výlet' | Photo: Stanislav Krupař,  Punk Film

« Pour la promotion du film, on a lancé une campagne qui a effrayé les distributeurs et même la Télévision tchèque. Les avocats se disputaient pour savoir ce qui était légal ou pas, ce qui allait trop loin ou pas assez. Moi, j’ai toujours répondu : « J’ai commencé à venir en République tchèque en 2002. J’ai étudié à la FAMU. J’ai rencontré des gens très différents. Mais quand venait la question : “Aimez-vous les Russes ?”, la réponse était toujours un non catégorique. Surtout à cause de l’histoire, 1968, 1948. »

« Donc je ne pensais pas que ce serait un problème. Mais aujourd’hui, les gens commencent à oublier. Est-ce qu’ils oublient parce que la Russie n’est plus qu’un épouvantail, ou parce qu’elle est toujours une menace réelle ? Ce n’est pas à moi de le dire. Ils doivent se faire leur propre opinion. Quand je dis « épouvantail », je veux dire la peur des Russes en tant que Russes, uniquement à cause du passé. J’ai aussi passé beaucoup de temps dans la Hongrie d’Orbán. C’est intéressant de voir cette mémoire sélective, comme chez certains Slovaques qui disent « Nous, on avait invité les Soviétiques. »

« Et puis, il y a Orbán qui s’aligne avec Poutine, alors même que les Hongrois, dans leur histoire, ont été parmi les rares à prendre les armes contre l’occupation soviétique. Même leur héros national, Sándor Petőfi, symbole du soulèvement de 1848, a été tué par la Russie impériale dans les années 1850. Mais tout ça est oublié. Évidemment, il y a aussi des questions économiques : « On voulait une centrale nucléaire, la France proposait un prix, la Russie un autre, on a choisi. » Très bien. Mais on ne peut pas baser toute une politique nationale là-dessus. L’histoire est là pour nous rappeler quelque chose, et l’ignorer, c’est se mettre la tête dans le sable.

Quels retours avez-vous reçus sur le film jusqu’à présent ?

« Il y a une vraie gravité dans la salle. Mais une bonne gravité. »

'Velký vlastenecký výlet' | Photo: Stanislav Krupař,  Punk Film

La sortie a donc été fixée ce 21 août, date anniversaire de l’invasion de la Tchécoslovaquie en 1968. Ce n’est évidemment pas un hasard.

« Bien sûr que c’est un choix, une date symbolique. Parce que les gens oublient. Et c’est une année électorale. Et dans quelques semaines, il y aura un blackout médiatique. On veut que le plus grand nombre voie ce film. C’est essentiel. »

Dezolát, despicable, complotiste, vatnik, diétrologue ?

Petr Pavel et Robin Kvapil à la projection du documentaire mercredi soir | Photo: X de Petr Pavel

« Ce documentaire suit trois Tchèques qui ne croyaient pas à la réalité de la guerre en Ukraine et qui, avec les cinéastes, se sont rendus directement à Kharkiv, dans le Donbass ou à Izioum. Le film montre à quel point la désinformation peut affecter dangereusement nos vies, nos relations et la société, et rappelle que l'esprit critique et la vérification des sources ne sont pas de simples mots, mais notre meilleure défense contre la manipulation », a indiqué le président tchèque Petr Pavel après avoir assisté à la projection de ce documentaire mercredi soir.

Difficile en visionnant ce film de ne pas faire un constat terrible et affligeant de l’impact de la guerre hybride menée – entre autres – par Moscou.

Dans la sélection des personnes à embarquer dans ce road-trip, plusieurs d’entre elles se qualifient elles-mêmes de « dezolát », un mot dérivé du français qui, depuis quelques années et surtout depuis le covid puis l’invasion russe de l’Ukraine, sert à désigner un individu victime de la désinformation et frustré, dans la même veine que le terme « despicable » employé maladroitement par Hillary Clinton pour décrire une partie de l’électorat de Donald Trump.

L’italianisme diétrologue pourrait être employé en français, mais le terme semble trop raffiné pour décrire les protagonistes tchèques de ce long-métrage qui entonnent l’hymne soviétique sur la route les menant à des lieux de carnages commis par les soldats et mercenaires de Poutine.

Complotiste, conspirationniste, mais peut-être aussi et surtout révisionniste contemporain pour ce qui est des crimes russes, la recherche de qualificatifs est sans doute plus aisée que la recherche des causes de cet endoctrinement qui gangrène les sociétés occidentales, que ce soit via des algorithmes, des relais collaborationnistes ou d’autres canaux toujours plus difficiles à endiguer.

« 574-35-4 : ce n’est pas le nombre d’enfants ukrainiens en ‘rééducation russe’ renvoyés chez eux, ni le nombre de jours sans alerte aérienne, ni le nombre de crimes de guerre russes faisant l’objet d’une enquête, c’est le nombre de drones, de missiles de croisière et de missiles balistiques que la Russie a lancés sur l'Ukraine cette nuit. Honte à la Russie », indiquait ce jeudi le chef de la diplomatie tchèque Jan Lipavsky, qui a assisté à l’avant-première du documentaire Velký vlastenecký výlet la semaine dernière :

Jan Lipavský a assisté à l’avant-première du documentaire Velký vlastenecký výlet | Photo: Bontonfilm

« Ce film est très important. D’abord, c’est un bon film, et je voudrais donc recommander à chacun d’aller le voir. Ensuite, le film montre de façon très suggestive les atrocités de guerre commises par l’armée poutinienne en Ukraine. Et troisièmement, il suit aussi l’histoire de ces gens qui sont happés par la propagande russe et qui, même en étant témoins directs, ou en parlant à des personnes ayant vécu les événements de près, ne changent pourtant pas d’avis. Il en ressort une grande leçon morale pour nous : nous devons persévérer dans la lutte pour notre liberté en Europe. »

« L’espoir, c’est que nous soyons assez forts pour nous opposer à Poutine, que nous soutenions l’Ukraine, que nous investissions dans notre défense, que nous soyons capables de nous défendre et de rester résilients. »

Pour le ministre actuellement en campagne électorale (pour la liste Spolu), il faut continuer à communiquer avec tous, même avec ceux qui reprennent le narratif russe :

« Avec eux aussi, il faut parler. Il ne faut surtout pas renoncer au dialogue, il doit faire partie de la démarche. Je ne pense pas que tout le monde ait des positions aussi figées que les protagonistes d’un tel film. Donc oui, il faut absolument continuer le débat. »

Un avis que ne partage plus le réalisateur du film Robin Kvapil, convaincu désormais que ce n’est qu’une perte de temps et d’énergie :

Source: Punk Film

« Ce que certains peuvent trouver glaçant dans ce film, pour d’autres, ce sera seulement de l’eau apportée à leur moulin, comme on dit. Moi, je pense qu’au-delà de la fin, qui est effectivement très glaçante et porte en elle un message fort, l’un des messages possibles pourrait aussi être : apprenons à travailler avec notre énergie d’une autre manière. Peut-être qu’il n’est plus nécessaire de se consacrer à des discussions sans fin avec des groupes de personnes qu’on ne pourra tout simplement jamais convaincre. »

« Je ne crois pas que ce soit une honte, surtout dans le contexte des réseaux sociaux, de bloquer ces gens, de les retirer de sa liste d’amis, etc. On peut ainsi assainir la discussion sur sa propre plateforme, éviter qu’elle ne devienne toxique et ne pas contribuer à leur donner plus de visibilité. À mes yeux, cela ne sert à rien de gaspiller de l’énergie sur certains points ; il vaut mieux la préserver pour construire des choses positives. J’ai, en quelque sorte, dépensé cette énergie à travers le tournage du film ‘à votre place’ ».

« Il serait bon de comprendre que parfois, certaines choses sont impossibles – et c’est tout à fait normal. Mais ça ne vaut pas la peine de s’y enliser à l’infini. Si nous passons notre temps à explorer sans cesse les motivations de ceux qui pensent différemment, en nous disant ‘peut-être qu’ils finiront par voir les choses comme nous’, la réponse est parfois simplement ‘non’. Et une fois que nous l’acceptons, nous pouvons utiliser ce temps pour quelque chose qui ait réellement du sens. »

« Nous devrions surtout nous concentrer sur la question de savoir comment, en tant que société, nous pouvons espérer survivre à l’avenir. Si nous passons tout notre temps à chercher comment débattre avec des gens qu’il est impossible de convaincre – et qui, parfois, ne sont même pas des personnes réelles, mais des bots opérant depuis des fermes à trolls – nous perdons un temps précieux. Pendant ce temps, à seulement un jour et demi de route d’ici, il y a un pays où l’on ne fabrique peut-être pas de téléphones portables ni de voitures dignes de ce nom, mais où l’on sait très bien tuer des gens.

'Velký vlastenecký výlet' | Photo: Stanislav Krupař,  Punk Film

Alors si nous passons notre énergie à débattre sans fin, eux, de leur côté, n’attendront pas, et ils ne se soucient pas de la façon dont nous résolvons ce débat. Peut-être devrions-nous aussi apprendre à définir nos priorités autrement. »

Comme dans le film Radio Prague, les ondes de la liberté, l’année dernière, des images d’archives des chars soviétiques à Prague en 1968 sont utilisées pour ce nouveau documentaire, au tout début. Comme un passé qui ne passe pas, en tout cas pour certains, tandis que le ministre russe des Affaires étrangères débarquait la semaine dernière en Alaska pour « négocier » sur l'Ukraine en arborant crânement un pull floqué CCCP (URSS).