Toronto : décès de Zdena Salivarová, grande écrivaine et éditrice

Zdena Salivarová

« Zdenička et Pepík, personne n’a fait plus que vous deux pour les pays tchèques au cours des vingt dernières années », a déclaré Milan Kundera en rendant hommage, après la révolution de Velours, à ses amis écrivains Zdena Salivarová et Josef (Pepík) Škvorecký. Exilé au Canada depuis janvier 1969, le couple y a fondé la remarquable maison d’édition « Sixty-Eight Publishers », spécialisée dans la publication d’écrivains censurés ou interdits dans la Tchécoslovaquie communiste. Disparue le 25 août à Toronto, à l’âge de 91 ans, Zdena Salivarová – Škvorecká a même sacrifié sa propre carrière d’auteure pour faire rayonner la littérature tchèque dans le monde et pour la faire survivre sous le régime totalitaire.

Josef Škvorecký et Zdena Salivarová | Photo: Michal Doležal,  ČTK

Ceci ne veut pas dire pour autant que Zdena Salivarová est restée dans l’ombre de son illustre mari mort en 2012, auteur des « Lâches », de « L’Escadron blindé » ou de « Miracle en Bohême », ni même de Milan Kundera, de Bohumil Hrabal, de Václav Havel, de Ludvík Vaculík ou d’autres hommes et femmes de lettres publiés par leur maison d’édition au Canada. Bien au contraire. Dans son célèbre roman autobiographique « Honzlová » (traduit en français par Helena Axler : « Un été à Prague », PowerPrint, 2016), parfois comparé à « L’Attrape-cœurs » de J. D. Sallinger et qui vient d’être adapté par deux théâtres pragois, Zdena Salivarová décrit sa propre expérience et celle de sa famille, durement persécutée par le régime communiste. Critique littéraire, Alena Přibáňová explique :

Alena Přibáňová | Photo: Martina Mašková,  ČRo Plus

« Son père, l’éditeur pragois Jaroslav Salivar, a été emprisonné en 1949, peu après le coup d’Etat communiste. Il a ensuite émigré aux Etats-Unis. Son frère, soupçonné d’espionnage, a été également emprisonné à deux reprises et il a été finalement condamné aux travaux forcés dans les mines d’uranium. Zdena, sa mère qui était au foyer et sa sœur cadette ont dû quitter leur appartement et ont vécu dans la pauvreté, dans une seule pièce sans eau et avec des toilettes communes. Dès 1952, alors qu’elle n’avait que dix-huit ans, Zdena est devenue soutien de sa famille. »

Zdena Salivarová et Josef Škvorecký | Photo: ČT

Chanteuse et actrice Zdena Salivarová épouse Josef Škvorecký en 1958 et le soutient lorsque son roman « Les Lâches », sorti la même année, suscite une critique virulente de la part des autorités communistes et vaut à son auteur une interdiction de publication et le limogeage de la rédaction d’une revue littéraire. Après l’invasion de la Tchécoslovaquie en août 1968, Josef Škvorecký profite d’une occasion lui permettant d’enseigner à l’Université de Toronto, poste qu’il occupera jusqu’en 1990. Pour Zdena Salivarová, quitter la Tchécoslovaquie n’a toutefois pas été évident, comme l’explique Alena Přibáňová :

Photo: Argo

« Sa carrière littéraire était déjà très bien entamée : elle avait écrit son premier recueil de contes, ‘Pánská jízda’ que je trouve exceptionnel. (…) Grâce au dégel politique dans les années 1960, Zdena a enfin pu faire des études supérieures à la FAMU – l’école de cinéma de Prague, où elle s’est liée d’amitié avec son professeur Milan Kundera. Avant d’émigrer, elle avait presque terminé ses études et avait plusieurs projets de scénario pour la télévision. (…) Les premières années d’exil ont été difficiles pour elle, aussi parce qu’elle était francophone et traductrice du français, mais, contrairement à son mari, ne parlait pas un mot d’anglais. A cela s’est ajoutée une charge émotionnelle : aux Etats-Unis, elle a réussi à retrouver son père, mais il était déjà très malade et vivait dans de mauvaises conditions. Pour surmonter tout cela, elle a écrit son roman majeur, ‘Honzlová’.  Zdena l’a écrit d’une seule traite, en seulement trois mois. Plus jamais dans sa vie, elle n’a eu autant de temps à consacrer à l’écriture. »

« Honzlová », soit le nom de famille du personnage principal, Jana Honzlová, plonge le lecteur dans l’ambiance de la Prague des années 1950. Le roman raconte l’histoire d’une membre d’un ensemble de chants et danses folkloriques qui, pour des raisons politiques, n’est pas autorisée à participer à une tournée en Finlande et subit le harcèlement de la police d’Etat.

Josef Škvorecký et Zdena Salivarová | Photo: David Malík,  CNC / Profimedia

Zdena Salivarová apporte ici un regard de femme sur la vie dans un pays totalitaire, un regard nouveau, vif, ironique et inédit dans la littérature tchèque de l’époque.

La maison d’édition « Sixty-Eight Publishers » qui a publié « Honzlová », ainsi que plus de 200 autres titres d’auteurs tchèques et slovaques, a été, pour les époux Škvorecký une autre manière de surmonter le poids de l’exil et d’avoir accès à la littérature nationale contemporaine qui leur a tant manqué.

Photo: Tomáš Vodňanský,  ČRo

« A vrai dire, c’est ma femme qui a géré la maison d’édition. Elle a fait presque tout le boulot : la comptabilité, l’envoi des livres. Je l’aidais avec l’emballage ce que j’aimais bien, c’était même reposant pour moi après mes journées de travail à l’université », s’est souvenu Josef Škvorecký.

Mais au-delà de l’enchantement littéraire, la mission de la maison d’édition était de faire circuler les ouvrages et de soutenir leurs auteurs. Les livres, qui étaient vendus aux émigrés tchécoslovaques à travers le monde, étaient aussi acheminés clandestinement dans le pays où ils étaient distribués sous le manteau. On écoute Zdena Salivarová :

« Difficile de dire quels sont, parmi tous les livres que nous avons édités, ceux qui me tiennent le plus à cœur. C’est comme si on demandait à une mère de quinze enfants quel est son enfant préféré. Evidemment, je suis particulièrement fière de la publication de livres d’écrivains dissidents. Je me souviens de l’un des premiers auteurs, Karel Pecka qui nous a autorisés à publier son roman ‘Štěpení’. C’était très courageux de sa part. Nous avions peur pour lui, nous craignions qu’il puisse être arrêté et condamné pour cela. Evidemment, il a eu de gros problèmes et a subi des interrogatoires… Mais il a encouragé d’autres auteurs interdits qui, par la suite, ont commencé à nous solliciter eux-mêmes pour que l’on publie leurs œuvres. »

Josef Škvorecký,  Bohumil Hrabal et Zdena Salivarová | Photo: Hans Kaulertz,  ČTK / Sueddeutsche Zeitung

Les dépouilles de Zdena Salivarová et de son mari, pourraient, comme le souhaite leur famille, être rapatriées en Tchéquie et inhumées à Náchod, ville de Bohême orientale où Josef Škvorecký est né en 1924 et qui figure dans ses romans.