Législatives : « Le retour d’Andrej Babiš au pouvoir pourrait être plus compliqué que prévu »
Dès ce vendredi commencent en Tchéquie les élections législatives, avec l'ancien Premier ministre Andrej Babiš comme grand favori. Dans cet entretien avec Lukáš Macek, chercheur à l'Institut Jacques Delors, il sera question entre autres des potentielles conséquences du scrutin sur la politique étrangère tchèque, du rôle que pourrait jouer le président de la République Petr Pavel et de la perception à l'étranger d’un éventuel retour au pouvoir du leader milliardaire, dont le mouvement ANO est passé au Parlement européen du groupe Renew à celui des Patriotes pour l’Europe, où siègent également les eurodéputés des partis de Marine Le Pen et Viktor Orbán.
Extraits de cet entretien dont la version intégrale audio est à écouter en appuyant sur Lecture :
Comment qualifier cette campagne électorale en Tchéquie jusqu’à présent ?
Lukáš Macek : « Je trouve globalement que, pendant longtemps, sans doute aussi à cause du timing avec les mois d’été, cela a été une campagne assez calme. Alors, c’est peut-être une erreur de perception, puisque je l’observe de loin, mais je trouve qu’elle est relativement posée par rapport à certaines campagnes que nous avons connues dans le passé ou à ce que l’on voit dans d’autres pays. Bien sûr, il y a des propos forts, des slogans, des attaques robustes, mais cela reste dans des limites raisonnables. Encore une fois, c’est peut-être une vision apaisée par la distance. »
Peut-être que le ton va monter dans les derniers jours de campagne… En tout cas on constate que, malgré ses démêlés judiciaires et son passé controversé, Andrej Babiš, le leader du mouvement ANO, reste le grand favori dans les sondages. Comment expliquez-vous cette résilience politique ?
« C’est un phénomène que l’on observe un peu partout : des leaders forts, souvent qualifiés de populistes, qui ont perdu le pouvoir et parviennent à revenir. On le voit aux États-Unis, en Slovaquie, et d’une certaine manière en Pologne avec la présidentielle après la défaite du PiS face à Donald Tusk. »
« En Europe centrale, beaucoup de ces leaders avaient été battus par des coalitions larges, cimentées par l’idée qu’ils représentaient un danger pour l’avenir du pays ou pour les institutions démocratiques. Ces coalitions réussissent leur objectif, mais une fois au pouvoir, elles déçoivent à cause de leur hétérogénéité, et ouvrent la voie au retour de ceux qu’elles avaient écartés. »
« Je crois que c’est ce mécanisme qui joue aussi en Tchéquie, même si c’est sous une forme plus atténuée que, par exemple, le retour de Robert Fico en Slovaquie. »
Parlement européen : « ANO à sa place ni chez Renew ni chez les Patriotes pour l’Europe »
Le mouvement ANO d’Andrej Babiš a fini par quitter le groupe Renew (libéraux), où il siégeait notamment avec les macronistes au Parlement européen, pour rejoindre le groupe appelé « Patriotes pour l’Europe » avec le Rassemblement national français. Est-ce que cela sert Andrej Babiš au niveau national ?
« Je ne crois pas. Pour l’immense majorité des électeurs tchèques, ce sujet est presque invisible. Cela peut jouer à la marge, surtout pour renforcer les critiques des électeurs des partis gouvernementaux, mais je pense que le noyau électoral d’ANO est insensible à ces questions. »
« Il faut rappeler que l’électorat d’ANO a beaucoup changé depuis 2014. Ce changement d’alliance européenne parachève un divorce déjà engagé depuis des années avec une partie de ses soutiens initiaux. D’ailleurs, ANO n’avait pas vraiment sa place dans Renew. Ils y étaient surtout grâce à Pavel Telička, qui correspondait au profil libéral, mais c’était un peu malgré Babiš. Dans Renew, ANO apparaissait comme un élément décalé. Aujourd’hui, au sein des Patriotes, paradoxalement, ANO est l’aile la plus modérée et dans les deux cas je dirais qu’ANO n’est pas vraiment à sa place. »
Sentez-vous du côté de Bruxelles une inquiétude face à un éventuel retour d’Andrej Babiš au pouvoir avec des partenaires potentiels de coalition - dont le SPD - qui prônent la sortie de l’UE et de l’OTAN ?
« Cela dépend du niveau de connaissance de la politique tchèque. Ceux qui regardent de loin assimilent une victoire d’Andrej Babiš à celle de Marine Le Pen en France ou à un gouvernement Orbán en Hongrie, et s’inquiètent. Ceux qui connaissent mieux son parcours sont étonnés de ses évolutions, mais le considèrent comme plus modéré que d’autres membres de son nouveau groupe européen. »
« Ce qui sera décisif, ce sont les alliances qu’il pourrait former après les élections. Une coalition avec des partis radicaux pourrait entraîner une radicalisation de sa politique, notamment sur l’OTAN, l’UE, la Russie ou l’Ukraine. »
Quel rôle peut jouer le président Petr Pavel après le scrutin ? On avait parlé ensemble à l’époque du « pouvoir de nuisance » de son prédécesseur M. Zeman dans les négociations post-électorales…
« La Constitution donne au président des moyens d’influence, surtout au moment de la formation d’une coalition. Petr Pavel a la légitimité pour demander des garanties à Babiš, notamment sur les conflits d’intérêts et sur l’ancrage européen du pays. Mais il ne pourra pas durablement s’opposer à une majorité parlementaire. Son rôle sera de trouver le bon équilibre : utiliser ses pouvoirs sans les dépasser. »
Vers un revirement de la politique étrangère tchèque ou une rupture de façade ?
Peut-on s’attendre à un revirement radical de la politique étrangère tchèque si Andrej Babiš revient au pouvoir ? Que ce soit évidemment à propos du soutien à l’Ukraine ou sur d’autres sujets comme les liens solides entre la Tchéquie et Taïwan par exemple.
« Tout dépendra des coalitions. Avec des partenaires comme le SPD, on pourrait voir des ruptures spectaculaires, par exemple l’abandon de l’initiative européenne sur les munitions pour l’Ukraine. Mais je ne pense pas qu’un renversement complet de la politique étrangère tchèque soit probable. Andrej Babiš est pragmatique : il peut faire des annonces fracassantes pour se distinguer du gouvernement sortant, mais dans les faits, je m’attends à une certaine continuité, comme on le voit parfois avec Robert Fico ou même avec la Serbie, qui joue sur deux registres. »
Dernière question : pour certains, Andrej Babiš est d’abord le fondateur d’un immense conglomérat industriel, Agrofert, dont les intérêts économiques sont liés à l’Europe et non à la Russie. Est-ce un facteur rassurant selon vous ?
« Oui et non. Effectivement, Babiš n’est pas un idéologue comme Orbán ou Kaczyński. Il n’a pas une vision doctrinale de ce que doit être la République tchèque. C’est un pragmatique qui adapte son discours à son électorat. Cela peut être rassurant. »
« Pour autant, ce qui m’inquiète davantage, c’est le côté revanchard. Andrej Babiš a perdu le pouvoir dans des conditions qu’il juge injustes, son retour se veut vindicatif. C’est là qu’il peut y avoir une dérive radicale visant à cimenter son pouvoir. »
Avec un Andrej Babiš qui portait d’ailleurs des casquettes dans le plus pur style de Donald Trump…
« Oui, j’avais beaucoup Donald Trump en tête en disant cela et cet esprit de revanche a tendance à m’inquiéter pour ce qui concerne la démocratie et l’état de droit en Tchéquie. Mais Andrej Babiš n’est pas habité par un sentiment providentiel comme peuvent l’être d’autres. Par ailleurs, la République tchèque dispose de contre-pouvoirs solides : un Sénat, une Cour constitutionnelle solide, et un président de la République qui jouera un rôle d’équilibre. Cela limite les risques d’une dérive comparable à la Hongrie ou à la Slovaquie. »
« Par ailleurs pourrait se poser la question de la stabilité d’une potentielle coalition et en fonction des résultats du scrutin on pourrait entrer dans une période d’instabilité, comme d’autres pays européens en connaissent. »






