David Colon : malgré tout, une « forte résilience des populations des pays touchés par la propagande du Kremlin »
La 29e conférence internationale annuelle Forum 2000 a débuté dimanche à Prague, notamment par la remise du Prix du courage et de la responsabilité à la journaliste géorgienne emprisonnée Mzia Amaglobeli, symbole de la résistance au durcissement autocratique de son pays. Parmi les plus de 700 participants de plus de 100 pays attendus à cet événement annuel fondé en 1997 par l’ancien dissident et président Václav Havel, David Colon, historien et spécialiste de la propagande et de la guerre de l’information. Il fait également partie du comité des experts du projet Propaganda Monitor, lancé par l’ONG Reporters sans frontières, dont il détaille les objectifs au micro de Radio Prague Int.
« Comme son nom l’indique, le Propaganda Monitor a pour but de monitorer la propagande émanant de régimes étatiques qui s’en prennent aux régimes démocratiques et contribuent par ailleurs à fragiliser la presse. Car la guerre de propagande menée par exemple par le Kremlin est une guerre contre la vérité, contre le journalisme de qualité et contre la capacité des citoyens à décider. Et à décider par eux-mêmes, notamment lors d’élections. »
Y a-t-il des conclusions spécifiques qui ont été tirées par le premier rapport du Propaganda Monitor sur l’Europe centrale et orientale ?
« Le premier rapport du Propaganda Monitor, par Reporters sans frontières, porte sur l’action de la Russie et bien évidemment l’Europe centrale et orientale est centrale depuis longtemps dans les stratégies de désinformation et de manipulation de l’information du Kremlin. En premier lieu au sein de ce que le Kremlin appelle son ‘étranger proche’, où il s’évertue à propager non pas seulement sa propagande mais à saper les fondements de sociétés susceptibles de faire le choix de l’Union européenne ou susceptibles de rester dans l’Union européenne. »
Pour les pays qui pourraient potentiellement y entrer, on pense à la Géorgie et à la Moldavie, pour ceux qui y sont déjà, on peut penser à la Slovaquie, qui a été parfois désignée comme une sorte de « laboratoire de la désinformation en Europe ».
« Oui, la Slovaquie est certainement un laboratoire de la désinformation en Europe. La Géorgie et la Moldavie sont des laboratoires de la guerre hybride, c’est-à-dire du recours non seulement à la propagande classique mais à des mesures de déstabilisation, de pression économique visant précisément, à fragiliser les sociétés de l’intérieur, les cliver et empêcher que les points de vue pro-européens ne triomphent électoralement. »
Quel type d’outils sont utilisés ou favorisés par la Russie pour diffuser cette propagande ?
« J’ai étudié de près ce qui s’est passé en Moldavie. Tous les services de renseignement russe ont été mobilisés, le cinquième service du FSB a été en charge, semble-t-il, des opérations locales. Le SVR a diffusé par voie de presse des fausses informations visant la Moldavie et visant la France, tandis que le renseignement militaire russe a mené tout à la fois des opérations d’influence dans le champ informationnel, notamment et en particulier sur les réseaux sociaux, et des actions de déstabilisation dans le monde réel à travers des pseudo-événements, à travers aussi des menaces d’attaque à l’encontre de structures ou de défenseurs des droits de l’homme. »
Que peut nous apprendre quand même le cas moldave où, finalement, les dernières élections ne se sont pas déroulées comme l’espérait le Kremlin ? Est-ce que finalement c’était une société plus résiliente qu’on ne l’imaginait ?
« Je crois que nous devons tirer les enseignements du cas moldave, parce qu’aucun pays n’a connu une tentative de manipulation des élections d’une telle intensité, si l’on rapporte les montants dépensés au nombre d’électeurs. Et pourtant, à trois reprises, dans le scrutin présidentiel, dans le référendum sur l’Union européenne et dans les élections législatives, le Kremlin n’est pas parvenu à ses fins. La raison est, je crois, d’abord la mobilisation des autorités moldaves, qui ont adopté une stratégie cohérente de lutte contre les manipulations de l’information et de communication stratégique en novembre 2023. Il s’agit ensuite d’une mobilisation de l’ensemble de la société. Et l’un des critères essentiels à la défense de la Moldavie face aux ingérences russes a été l’existence d’une presse indépendante, d’une presse d’enquête qui a dévoilé précisément les mesures du Kremlin. Enfin, la justice moldave a fortement contribué à mettre en évidence les circuits de corruption positionnés par le Kremlin et à contrer un certain nombre de ses initiatives à grande échelle pour fausser les résultats des élections. Enfin, il ne faut pas oublier une dernière chose, qui est la mobilisation de beaucoup d’États européens aux côtés de la Moldavie. La France, la Suède, le Royaume-Uni et d’autres ont partagé leur savoir-faire en matière de détection et de caractérisation de ces opérations. »
La Tchéquie sort d’une élection législative qui a été présentée comme cruciale, et elle aussi, dans une moindre mesure, a été touchée par une campagne de désinformation. Le média indépendant Voxpot a montré que les seize plus grands sites de désinformation pro-russes produisaient plus de contenu que tous les médias traditionnels tchèques réunis. Que peuvent faire justement les médias traditionnels, classiques, pour contrer cette désinformation ?
« Je crois que la responsabilité est collective. Il nous appartient de ne plus nous focaliser tant sur la détection du bruit, c’est-à-dire de la pollution et de la désinformation, que de nous focaliser sur la force du signal, c’est-à-dire la visibilité de l’information de qualité. C’est ce que Reporters sans frontières appelle la ‘due prominence’, la proéminence qui est due à une information libre et de qualité. Et il nous faut, par conséquent, s’en occuper. Il faut, par conséquent, trouver les moyens de renforcer ces médias indépendants, renforcer la visibilité des médias de qualité, renforcer le modèle économique de médias aujourd’hui fragilisés par les évolutions numériques de ces dernières années. Ce sont des pistes évoquées par Reporters sans frontières et portées par d’autres. Les autorités françaises défendent aussi ce point de vue auprès de l’Union européenne. Dans le cadre de la discussion sur le ‘bouclier démocratique européen’, il est essentiel que les médias de qualité soient un élément central. »
Cette campagne de désinformation en Tchéquie s’est aussi illustrée par un afflux de faux comptes TikTok, une tactique qu’on a d’ailleurs vue dans d’autres pays. Certains de ces faux comptes ont été, pour certains, supprimés par la plateforme elle-même. Là, on parle beaucoup, en effet, de Slovaquie, de Tchéquie, de Moldavie, donc des pays d’Europe centrale et orientale. Le point de vue occidental pourrait être de se dire qu’il est plus facile pour le Kremlin d’atteindre ces pays-là pour le Kremlin, mais, en réalité on se rend compte que l’Occident est aussi largement affecté par cette propagande.
« Je crois que l’Occident s’est cru trop longtemps à l’abri de ces ingérences et de ces manipulations, et a tardé à écouter les messages d’alerte qui nous étaient lancés par les pays qui étaient les premières cibles, et depuis longtemps, de ces manipulations de l’information. Je constate, pour ma part, qu’il y a une assez forte résilience des populations de ces pays à l’endroit de la propagande qui émane du Kremlin. Je l’ai constaté en Roumanie, je l’ai constaté en Moldavie, je l’ai constaté en Finlande. Et je le constate également dans les pays d’Europe. Je l’ai constaté également ici (en Tchéquie, ndlr). Et par conséquent, il s’agit d’une approche globale à envisager : la guerre contre l’information menée dans son étranger proche est une guerre que le Kremlin mène en même temps contre les valeurs démocratiques dans leur ensemble. Ce n’est pas tant une guerre contre tel ou tel pays que la tentative de subversion de la réalité par la diffusion massive de faux, la tentative d’étouffement de la démocratie, de ses valeurs et de nos libertés dans un déferlement de théories du complot et de campagnes de désinformation toujours plus ubuesques. Et il nous appartient de réfléchir ensemble pour identifier les moyens les plus efficaces de lutter à toutes les échelles et d’encourager partout où c’est possible la résilience des sociétés démocratiques. »
Comment peut-on expliquer une forme de malléabilité de nos cerveaux face à cette propagande ?
« Les psychologues évolutionnistes nous expliquent qu’il y a une différence de taille entre l’évolution du cerveau qui est très lente et l’évolution de nos environnements informationnels qui est extraordinairement rapide à l’ère de l’IA. De sorte que nous avons une cognition bien souvent inadaptée à un environnement extrêmement changeant. En même temps, je crois qu’il ne faut pas rejeter la responsabilité exclusivement sur les consommateurs d’information, sur leurs biais cognitifs réels, sur leur fragilité psychologique qui est humaine. Il faut considérer la possibilité offerte par les médias sociaux et les systèmes publicitaires de cibler ces faiblesses psychologiques. Et c’est là, je crois, l’un des enjeux majeurs des mois et des années à venir, celui de la responsabilisation des grandes plateformes de réseaux sociaux, mais également de l’écosystème de l’adtech – je songe en premier lieu à Google – pour faire en sorte que ces systèmes publicitaires n’exploitent plus comme ils le font aujourd’hui les fragilités psychiques des utilisateurs, des consommateurs d’informations pour propager systématiquement l’information la moins intègre au prétexte qu’elle génère de l’argent. »
Est-ce qu’il y a quand même un retour favorable à ce niveau-là des plateformes ? Parce que leur but prioritaire c’est avant tout de produire des revenus ce qui n’est pas vraiment compatible avec l’idée de penser au bien-être psychique de leurs consommateurs.
« En historien, je peux affirmer sans crainte de me tromper que les réseaux sociaux, dont le modèle est un modèle publicitaire, ont toujours fait valoir leur propre intérêt, leur croissance, leurs revenus, sur les intérêts de la qualité de l’information et de leurs utilisateurs. Si rien n’est fait pour les contraindre à changer de modèle, ils n’en changeront pas. On le voit en ce moment même. Lorsque Meta renonce purement et simplement à la publicité politique sur leurs outils pour ne pas se soumettre aux obligations de transparence fixées par l’Union européenne – parce que ces obligations leur seraient trop coûteuses. En réalité, ce retrait des publicités politiques va favoriser les acteurs malveillants qui n’ont jamais déclaré leurs publicités politiques comme telles et continueront massivement de recourir aux outils de Facebook, notamment pour les diffuser. Il faut savoir que la propagande russe était le premier client publicitaire de Facebook en Moldavie ces derniers mois. Par conséquent, je crois que nous aurions, nous, Européens, intérêt à réfléchir à un autre modèle. Peut-être est-il temps, plutôt que de nous obstiner à vouloir chevaucher ces tigres que sont les plateformes numériques américaines, chinoises et russes, de nous employer à créer nos propres plateformes. Des plateformes à but non lucratif, d’intérêt général, dont les algorithmes seraient transparents, qui ne reposeraient pas sur un système publicitaire, qui ne permettraient pas aux bots et aux trolls de fausser les perceptions des utilisateurs quant au débat public. Et ça, c’est un besoin urgent, un besoin démocratique qui est conforme à toutes les valeurs de l’Union européenne, y compris à la libre concurrence, puisque dans le marché des idées comme ailleurs, nous avons besoin d’un marché libre et non faussé. »






