« Nous espérons que le futur gouvernement tchèque continuera à développer les relations stratégiques avec Taïwan »

Taïwan fait face à une pression croissante de la part de la Chine, tout en renforçant ses liens internationaux et sa puissance économique, notamment grâce à la production de semi-conducteurs uniques sur le marché.

L'île démocratique de Taïwan risque-t-elle une invasion semblable à celle subie par l’Ukraine ? Comment Taipei perçoit la coopération avec Prague et que peut-elle attendre du nouveau gouvernement tchèque ? Ces questions et d'autres sont le sujet d'un entretien exclusif avec le vice-ministre taïwanais des Affaires étrangères, François Wu Chih-chung :

Extraits de cet entretien à écouter en appuyant sur Lecture :

RPI : Dans un entretien récent pour le quotidien allemand Frankfurter Allgemeine Zeitung, vous estimez que Taïwan n’a jamais été autant menacé par la Chine. Pour ceux qui, en Europe, ne suivent pas forcément l’actualité dans la zone indo-pacifique, pourriez-vous décrire concrètement ces menaces ?

François Wu Chih-chung | Photo: Ministry of Foreign Affairs Republic of China  (Taiwan)

François Wu Chih-chung : « D’abord, j’avais dit que Taïwan n’a jamais été aussi menacé par la Chine, mais j’avais aussi précisé que Taïwan n’a jamais été aussi fort. Il faut faire comprendre à tout le monde que c’est parce que la Chine a désormais une ambition mondiale qu’elle cherche à menacer et à prendre le contrôle de Taïwan pour réaliser cette ambition.

Taïwan est aujourd’hui très attractif, notamment parce que nous disposons d’un savoir-faire unique dans le domaine des semi-conducteurs. Nous produisons entre 60 et 70 % des semi-conducteurs mondiaux, 95 % des plus sophistiqués, et 100 % de ceux liés à l’intelligence artificielle sont fabriqués à Taïwan.

Regardez l’entreprise la plus valorisée au monde, Nvidia : pour produire ses processeurs dédiés à l’intelligence artificielle, elle dépend entièrement des puces fabriquées à Taïwan. Cela montre à quel point notre pays est devenu essentiel.

Mais Taïwan représente aussi un modèle politique. Nous sommes une société sinophone qui prouve qu’il est possible pour une telle société de vivre librement dans la démocratie et la prospérité. Notre croissance économique est prévue à 5 % cette année. Cette réussite attire évidemment l’appétit d’une Chine qui veut dominer le monde.

Concrètement, la Chine nous envoie quotidiennement des avions de chasse pour pénétrer notre zone d’identification de défense aérienne. C’est une tentative d’intimidation visant à nous forcer à la soumission.

Photo: Unsplash/Radio Prague Int.

La menace la plus fondamentale reste toutefois le narratif chinois : Pékin veut convaincre le monde que Taïwan fait partie de la Chine communiste. Elle cherche à imposer l’idée que toute coopération avec Taïwan constitue une menace pour ses intérêts nationaux.

Cette stratégie se décline sur plusieurs plans - militaire, économique, politique et informationnel - avec pour objectif d’isoler Taïwan et de décourager notre existence comme nation souveraine. Si ce plan aboutit, la Chine espère “cueillir le fruit mûr” que serait Taïwan, avant 2049, date du centenaire de la fondation de la République populaire de Chine. »

« Comme l’Ukraine, Taïwan fait face à la menace d’un grand voisin impérialiste »

Dans ce contexte, récemment l’ambassade de Chine aux États-Unis a publié sur les réseaux sociaux des photos satellite de Taïwan, notamment de Taipei, en les légendant “Taipei, en Chine”. Vous évoquiez vous-même le narratif chinois. Cela fait d'une certaine manière écho, en Europe, au narratif russe. Dans quelle mesure peut-on, selon vous, faire un parallèle entre l’Ukraine et Taïwan ? Taïwan aide l’Ukraine, notamment à travers des programmes communs avec la Tchéquie. Quelle aide peut apporter Taipei à l’Ukraine, alors que l’île doit elle-même assurer sa défense ?

« Le point commun entre l’Ukraine et Taïwan, c’est que nous faisons face, l’un et l’autre, à la menace d’un grand voisin impérialiste cherchant à étendre son territoire par la force.

Nous soutenons l’Ukraine, car nous refusons le retour à un modèle de relations internationales basé sur la loi du plus fort. Ce modèle, dominant avant le XIXe siècle, a été abandonné après la Deuxième Guerre mondiale, mais la Russie et la Chine tentent aujourd’hui de le rétablir.

Nous aidons donc l’Ukraine avec nos moyens – notamment humanitaires et économiques – en coopération avec nos partenaires européens, dont la République tchèque.

Photo: Jimmy Liao,  Pexels

Cependant, Taïwan et l’Ukraine ne sont pas comparables sur tous les plans. L’Ukraine est un État largement reconnu internationalement, ce qui n’est pas le cas de Taïwan, qui ne compte que douze alliés diplomatiques. Nous devons donc défendre seuls notre souveraineté, tout en construisant des intérêts communs avec la communauté internationale, avec les États-Unis  pour préserver la stabilité régionale. Parmi ces intérêts communs, il y a les intérêts économiques mais aussi les valeurs universelles qui fonctionnent très bien à Taïwan.

Affiche de propagande chinoise représentant des îles de l'archipel Diaoyu / Senkaku ornées d'un drapeau chinois.Photo prise à Xiamen,  Fujian,  Octobre 2012  | Photo: Wuyouyuan,  Wikimedia Commons,  CC BY-SA 3.0

Perdre Taïwan, ce serait envoyer au monde sinophone le message qu’il est impossible de vivre dans un système démocratique et que seul le régime de Xi Jinping. Cela créerait un immense empire autoritaire et rendrait un futur conflit inévitable. Le Japon serait sans doute la prochaine cible, avec les îles Senkaku, que nous appelons à Taïwan les îles Diaoyutai.

Enfin, il faut noter une différence géographique majeure : envahir Taïwan n’est pas aussi simple qu’envahir l’Ukraine. Le détroit de Taïwan fait environ 180 kilomètres de large, régulièrement soumis à des typhons et à des vents violents. Traverser ce détroit représente un défi logistique considérable plus compliqué que de marcher sur l’Ukraine. »

« La République tchèque est un partenaire essentiel de Taïwan en Europe. »

En ce qui concerne la Tchéquie en particulier , Prague a multiplié les échanges avec Taipei ces dernières années, notamment à travers des visites de haut niveau et des partenariats économiques et académiques. Que représente pour Taïwan le soutien actif de Prague ? Et qu’espérez-vous du prochain gouvernement tchèque actuellement en formation ?

« La République tchèque est un partenaire essentiel de Taïwan en Europe. C’est l’un des rares pays européens à autoriser des échanges de haut niveau entre nos responsables. Nous chérissons profondément cette relation, qui s’inscrit dans la durée.

Taïwan détient une technologie de pointe. Pour vous donner un exemple : dans un centimètre carré de semi-conducteur, il y a dix milliards de micro-puces. Ce sont elles qui font fonctionner les téléphones, les ordinateurs, les avions, les voitures, ou encore les équipements médicaux.

Nous avons de nombreuses entreprises taïwanaises installées en République tchèque, et nous voulons poursuivre cette coopération essentielle à notre avenir commun. Nous espérons que le prochain gouvernement tchèque continuera à renforcer cette relation stratégique. »

TSMC, leader mondial taïwanais dans le domaine des semi-conducteurs 

Vous avez déjà mentionné à plusieurs reprises l’industrie des semi-conducteurs. La filiale européenne de TSMC sera finalement installée à Dresde, en Allemagne, et non en Tchéquie. En quoi la maîtrise de cette technologie représente-t-elle pour Taïwan une “montagne magique”, comme vous la décrivez ? Est-ce aussi une motivation pour Pékin d’en faire une prise de guerre ? 

Bâtiment Fab 5 de TSMC au Parc des sciences de Hsinchu,  Taïwan | Photo: Peellden,  Wikimedia Commons,  CC BY-SA 3.0

« L’implantation de TSMC à Dresde, qui est très près de la Tchéquie, n’a pas été décidée par le gouvernement taïwanais, mais par le marché européen. TSMC est une entreprise internationale, et non une entreprise d’État.

Cela démontre que nos relations économiques et scientifiques avec l’Europe sont d’une importance stratégique.

La Chine veut s’emparer de cette technologie pour devenir le leader mondial et remplacer les États-Unis d’ici 2049. Prendre le contrôle de TSMC, véritable fleuron taïwanais, serait pour elle un atout décisif.

Taïwan est, en quelque sorte, victime de son succès. Les Américains eux-mêmes ont demandé à TSMC de délocaliser une partie de sa production sur leur territoire. En France aussi, de nombreuses demandes d’investissement nous ont été adressées.

Ce qui importe avant tout, c’est que cette technologie reste entre les mains des pays libres et démocratiques, et qu’elle ne tombe pas sous le contrôle d’un régime autoritaire. »

« Seuls les États-Unis acceptent encore de nous vendre du matériel de défense avancé »

En tant que diplomate expérimenté, comment jugez-vous la diplomatie de l’administration Trump et comment la diplomatie taïwanaise a-t-elle dû s’adapter ces derniers mois ?

« Les États-Unis demeurent notre allié le plus important dans la région, notamment grâce à la 7e flotte qui assure la sécurité du Pacifique.

L’armée de Taiwan | Photo: Wang Yu Ching,  Office of the President/Wikimedia Commons,  CC BY 2.0

Cependant, le monde a globalement cédé à la pression de la Chine en appliquant un embargo sur les ventes d’armes à Taïwan. Aujourd’hui, seuls les États-Unis acceptent encore de nous vendre du matériel de défense avancé. Il y a 30 ans, nous pouvions encore acheter des Mirage 2000 à la France — ce n’est plus le cas.

Ces derniers mois, les États-Unis ont mené 15 exercices militaires conjoints avec leurs alliés dans la région, presque un par semaine, pour démontrer leur volonté de défendre le statu quo.

Taïwan travaille à renforcer cet intérêt stratégique partagé avec les États-Unis, mais aussi avec le Japon, la Corée, les Philippines, l’Australie et la Nouvelle-Zélande. Notre budget de défense atteindra bientôt 5 % du PIB, conformément aux standards de l’OTAN. »

Comment évaluez-vous l’évolution du soutien international à Taïwan face à la pression croissante de la Chine ?

« Je suis très heureux de constater que le soutien européen à Taïwan se renforce de manière significative. Notre vice-présidente, Mme Hsiao Bi-khim, vient d’effectuer une visite historique au Parlement européen, à Bruxelles. C’est un signe fort de l’évolution positive des relations entre Taïwan et les démocraties européennes. »

Hsiao Bi-khim lors de la visite historique au Parlement européen | Photo: Abaca Press/Profimedia

Est-ce positif ou négatif, selon vous, que la question de Taïwan n’ait pas été évoquée lors de la récente rencontre entre les présidents chinois et américain ?

« C’est positif. Il n’est pas nécessaire d’évoquer Taïwan dans leurs discussions bilatérales. Taïwan n’est pas un problème — Taïwan est la solution. C’est la preuve qu’une société sinophone peut prospérer dans un système démocratique fondé sur les valeurs universelles. Avant de partir pour cette rencontre, le président américain Donald Trump avait d’ailleurs déclaré : “Taïwan is Taïwan.” Cela suffit. »

Les jeunes Taïwanais partagent à la fois la fierté de leur identité et l’inquiétude liée aux tensions régionales. Comment le gouvernement travaille-t-il à renforcer leur sentiment de sécurité et leur avenir ?

Taipei | Photo: Jimmy Liao,  Pexels

« Notre gouvernement s’efforce de construire une société résiliente. Il ne s’agit pas seulement de capacités militaires, mais aussi d’identité, de technologie, de démocratie et de fierté nationale.

Taïwan est aujourd’hui reconnu pour ses réussites — dans le sport (notamment le baseball), la culture, l’innovation. Tout cela alimente notre confiance collective. Cette résilience, nourrie par la liberté et la démocratie, est la clé de notre avenir.

Même si notre démocratie n’est pas parfaite, nous partageons les mêmes valeurs fondamentales que les grandes démocraties du monde. C’est pourquoi nous méritons le soutien de la communauté internationale. On parle souvent du “problème taïwanais”, mais il n’y a pas de problème : Taïwan est la solution — la solution pour la démocratie dans la région. Nos efforts méritent l’attention du monde entier. »

mots clefs:
lancer la lecture

En relation