Pascal Elbé : « La guerre, ce laboratoire de l’humain »

Pascal Elbé

Parmi les invités de la 28e édition du Festival du film français, le réalisateur Pascal Elbé venu présenter son dernier film, La Bonne étoile, une comédie qui met en scène Benoît Poelvoorde dans le rôle d’un personnage franchouillard, un peu magouilleur, un peu lâche, qui, en 1940, a l’idée se faire passer lui et sa famille pour des Juifs, afin de passer en Zone libre. De quiproquos en rebondissements, le film brocarde les stéréotypes et suit l’évolution d’un personnage pas très reluisant dont les idées vont se métamorphoser au contact de la dure réalité. Au micro de Radio Prague Int., Pascal Elbé est revenu sur la genèse du film :

'La Bonne étoile' | Photo: Festival du film français

« L’idée est née presque d’une déformation professionnelle, celle de toujours prendre le contre-pied : j’entends des stéréotypes qui ont la peau dure en France, en fait ils ont toujours été là, mais on va dire qu’il y a un vent mauvais qui souffle. Donc ma déformation professionnelle c’est toujours de prendre le contre-pied, de prendre des clichés, des stéréotypes pour les tourner en ridicule. C’est ma réponse à l’époque un peu anxiogène et terriblement antisémite qu’on est en train de vivre. »

Comment avez-vous abordé ce qui paraît comme une forme de difficulté : tourner un film sur le thème de la guerre, de la déportation des Juifs, tout en faisant rire ? Comment trouve-t-on cet équilibre délicat entre l’émotion, le rire, tout en parlant d’un sujet sérieux et profond ?

Pascal Elbé | Photo: Festival du film français

« Il faut le raconter avec sincérité, il faut demander aux acteurs de jouer au premier degré avec beaucoup de sincérité, sans juger les personnages, même si le personnage de Chevalin est plus guidé par son ignorance ou sa bêtise que par ses certitudes. Je ne le juge pas. Il faut parfois écrire ça avec beaucoup de sincérité et convoquer le rire pour vous libérer un peu. Donc il fallait raconter cette histoire presque au premier degré. Souvent, dans les comédies, quand on décale un peu les choses graves, c’et cela qui nous fait rire. On n’a jamais bâti une belle comédie sur le bonheur absolu, ça n’existe pas. »

Parlons du personnage principal : Chevalin alias Chevalovitch, qui est joué par Benoît Poelvoorde, qui est un peu veule, un peu magouilleur, mais qui va se transformer au fil du film, au contact d’une famille juive et de cet ami que vous incarnez. Comment est-ce que vous l’avez construit ?

« C’est le véhicule de tous ces stéréotypes. J’ai chargé la barque, mais en réalité, il fallait qu’il incarne à lui tout seul ce que je voulais dénoncer, ce dont je voulais me moquer. Il fallait qu’il incarne cette espèce de concentré d’ignorance. Je ne pense même pas qu’il soit antisémite, il ne sait même pas ce que ça veut dire : quand on lui demande son nom israélite, il ignore ce que ça signifie. Les gens comme lui se contentent de répéter des stéréotypes en pensant que ça ne fait pas de mal. Véhiculer des stéréotypes qu’on suppose ‘positifs’ comme dire d’un Noir qu’il doit bien danser ou chanter, c’est terriblement blessant et clivant. Si j’avais fait un film pour me moquer du racisme contre les Noirs, j’aurais utilisé un personnage qui répercute les mêmes idées reçues en pensant que c’est complètement anodin. Mais évidemment c’et compliqué à construire parce qu’il ne fallait pas en mettre trop, et surtout il ne fallait pas juger le personnage. Il ne fallait pas qu’il soit fondamentalement raciste. C’est finalement au contact de l’Autre qu’il va s’affranchir de ses idées reçues, de sa paresse, pour s’élever tout doucement. C’est au contact de Goldstein qu’il va découvrir ce que c’est l’Autre. La plupart du temps, ce racisme et cet antisémitisme précèdent d’une grande ignorance de l’Autre. »

'La Bonne étoile' | Photo: Festival du film français

Peut-ont dire que ce film s’inscrit dans une tradition de ces comédies françaises très appréciées en Tchéquie ? On pense à La Grande Vadrouille ou aux Aventures de Rabbi Jacob… Dans ce film, le personnage de Louis de Funès évolue également au fil du récit.

« Ah, mais totalement. Ce qui m’a beaucoup inspiré aussi, ce sont les comédies italiennes qui traitent toujours avec légèreté de sujets assez graves. L’idée, c’est de faire ce petit pas de côté, avec toujours cet œil un peu décalé sur les choses graves de l’histoire. J’ai beaucoup pensé à La Vie est Belle, mais aussi à Rabbi Jacob, à La Traversée de Paris, évidemment, ou encore La Grande Vadrouille. Pour moi, il n’y a pas eu assez de films sur cette époque-là. On cite toujours les mêmes parce qu’ils nous ont vraiment accompagnés, or pour un scénariste, la période de la guerre, c’est un terrain dingue, c’est vraiment le laboratoire de l’humain, on peut pousser le curseur très haut et très bas. Il fallait trouver l’acteur aussi, et Benoît Poelvoorde c’est un peu un héritier de Bourvil, Fernandel, de Funès. C’est surtout cette humanité qui nous permet de pousser les curseurs. »

Il fallait quand même un personnage moralement sans tache qui est incarné par la baronne jouée par Zabou Breitman. C’était important pour vous de mettre une femme au cœur d’un réseau de la Résistance ?

'La Bonne étoile' | Photo: Festival du film français

« Absolument, je me suis dit qu’il fallait que je rende hommage à toutes ces résistantes, que ce soit Lucie Aubrac, Germaine Tillion… J’avais envie que cette cheffe de la Résistance soit incarnée par une femme. On ne les a pas invisibilisées, on en parle, mais pas assez. Ces femmes ont écrit l’histoire aussi fortement que les hommes. C’est donc ma façon de les inscrire dans une histoire. Je préfère ça que faire des grands discours. Un discours qui ne s’accompagne pas d’actes, pour moi, ça reste un discours. Parfois, il faut être courageux pour signer une pétition. Moi, mon courage, je le mets dans mes choix artistiques. »

La double casquette réalisateur-acteur, c’était difficile à gérer ?

« Difficile à gérer, mais sur un tournage on n’est pas tout seul. On a des gens qui sont là pour vous guider. Et puis, ça me faisait un personnage de moins à caster (rires). Ensuite, j’avais très envie de jouer avec Benoît Poelvoorde et aucune envie de laisser ça à quelqu’un d’autre. Je voulais aussi que ce personnage-là ne soit pas l’éternel petit Juif traqué, plein de sagesse, un peu obséquieux, qui accompagne toujours le héros. J’avais envie qu’il ait ma voix, ma carrure, pour changer un peu de cette image victimaire du Juif errant. C’était important pour moi. »

'La Bonne Étoile' | Photo: Festival du film français

Quelles ont été les réactions du public jusqu’à présent en France ?

'La Bonne étoile' | Photo: Festival du film français

« Formidables. J’ai fait une centaine de villes en France, et les gens nous disent que ce film fait du bien. C’est fou. On en a besoin. On est dans une époque terrible. Quand je viens ici à Prague, j’entends la même chose finalement qu’à Paris : l’époque est très anxiogène. Ici aussi, on a très peur de la suite de ces élections, de la coalition à venir. Donc j’arrive avec dans ma valise une aventure qui fait du bien, même si elle s’inscrit dans une époque terrible. Avec ces retours, je me suis senti beaucoup moins seul à la fin de la tournée. Les gens sont très touchés par ce qui arrive aujourd’hui aux Juifs, en France ou ailleurs. On ne fait pas nécessairement les choses à dessein : on a un propos, une histoire, mais on ne sait pas ce n’est pas ce qu’on laisse derrière. Or ce qui revient dans les commentaires, c’est que le film est émouvant, tendre et qu’il fait du bien alors qu’il peut faire peur au début, parce que ça parle de la guerre et d’antisémisme. Aux journalistes en France, je disais : ‘tant mieux si vous pensez que c’est un film nécessaire, mais ce n’est certainement pas que ça que j’ai envie que vous disiez aux spectateurs, parce que c’est la première chose qu’il faut dire pour ne pas les faire venir’. Si on me dit qu’un film est nécessaire et important, je ne vais pas au cinéma. Je ne suis pas un enfant. Je n’ai pas besoin de leur conscience éveillée pour me dire que c’est nécessaire. Dites déjà que c’est un film qui fait du bien, que c’est un film qui est drôle. Je me méfie beaucoup quand un cinéaste arrive avec une œuvre forte et nécessaire. »

Que diriez-vous au public tchèque pour l’inviter à aller le voir au cinéma à partir du 12 mars 2026 ?

« Qu’il seront émus. Qu’ils vont rire. Et peut-être même, qu’ils vont se sentir mieux en sortant. Dans la catch-line de l’affiche, il est écrit : ‘drôle, émouvant, gonflé’. Quand Benoît Poelvoorde a lu le scénario du film, il m’a écrit : ‘c’est terrible, mais qu’est-ce que j’ai ri’. »

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