Taïwan : « La crainte du danger imminent d’une invasion chinoise s’est clairement renforcée »

Filip Noubel

L’île de Taïwan est plus que jamais au centre de la géopolitique mondiale et le ton est monté entre Pékin et Tokyo ces derniers jours à propos de la sécurité de Taipei. Lundi, Taïwan a été mentionné par Xi Jinping lors de sa conversation téléphonique avec Donald Trump, alors que le sujet n’avait pas été abordé lors de leur rencontre début novembre.

Le président chinois, cité par l’agence de presse officielle Xinhua, estime que « le retour de Taïwan à la Chine fait partie intégrante de l’ordre international d’après-guerre ». Le président américain n’a fait aucune mention de Taïwan dans un message sur son réseau Truth Social au sujet de son entretien qualifié de « très bon » avec Xi.

Pour évoquer la situation actuelle de Taipei sous la pression de Pékin mais aussi la relation tchéco-taïwanaise et d’autres sujets encore, RPI a posé quelques questions à Filip Noubel, analyste politique, journaliste et traducteur franco-tchèque, installé dans la capitale taïwanaise depuis plusieurs années.

Extraits de cet entretien disponible dans son intégralité dans la version audio.


Quel est votre lien avec Taïwan ?

Filip Noubel : « C’est assez compliqué. En fait, cela vient d’abord de mon rapport à la Chine. Comme beaucoup de gens de ma génération – je viens de fêter mes 56 ans –, quand j’ai commencé des études de chinois à Paris, Taïwan n’était pas vraiment considéré. Il n’y avait pas d’études taïwanaises. On étudiait le chinois pour aller en Chine. C’est le cas de beaucoup de gens, ce qui fait qu’on découvre Taïwan à travers la Chine, ce qui est bien sûr un regard colonial, comme lorsqu’on découvre l’Ukraine à travers la Russie. Les parallèles sont nombreux.

Photo: Unsplash/Radio Prague Int.

Dans mon cas, je suis d’abord parti en Chine en 1995-1996 pour étudier le chinois et le mongol à Pékin. Taïwan, pour moi, n’existait pas vraiment comme destination, même si je savais que cela existait. Ensuite, je suis retourné en Chine de 2006 à 2016, où je travaillais pour une ONG américaine à la formation de journalistes indépendants, juges et avocats. En vivant dix ans en Chine, Taïwan devenait une réalité plus proche : beaucoup de Taïwanais étaient présents à Pékin pour les affaires ou les études, dont certains francophones. J’ai donc fait mon premier voyage à Taïwan en 2015, en venant de Pékin.

Ce parcours est celui de beaucoup d’étrangers : on vit en Chine, puis on découvre Taïwan, et on souffre tous du même syndrome. On se dit : si la Chine avait seulement 10 % de la liberté et de la démocratie qu’a Taïwan aujourd’hui, ce serait un pays magnifique et on voudrait tous y revenir. Quand on est marqué – parfois traumatisé – par une longue expérience chinoise, on compare constamment. Taïwan est un pays indépendant dont la majorité de la population est culturellement et ethniquement chinoise, mais qui n’est pas chinoise politiquement. Il existe une identité taïwanaise vivante, ouverte, en construction permanente, alors qu’en Chine l’identité est contrôlée par le Parti communiste. Quand on connaît les deux, on ne peut pas s’empêcher de comparer au niveau linguistique, culturel et politique. »

Taipei | Photo: Alexis Rosenzweig,  Radio Prague Int.

« À Taïwan, on vit dans un état de guerre hybride »

Et si on compare votre première expérience en 2015 avec aujourd’hui, comment observez-vous l’évolution de la société taïwanaise et du rapport avec Pékin ?

« La question que l’on pose aux étrangers vivant à Taïwan ces dernières années est souvent : pourquoi t’installer dans l’un des endroits les plus dangereux du monde ? On cite Taïwan aux côtés de l’Ukraine. Ce qui, d’abord, est complètement faux. »

Parce qu’il faut souligner que vous avez choisi de vous y installer.

« Mon premier voyage date de 2015. Ensuite, pour des raisons professionnelles et personnelles, je suis retourné en Tchéquie et j’ai coupé le lien avec la région. Puis je suis revenu à Taïwan en 2019, sans savoir qu’une pandémie allait éclater. J’étais à Taïwan au début du Covid, puis je suis rentré à Prague, avant de revenir en avril 2023. J’ai vécu pratiquement à plein temps deux ans à Taïwan. Maintenant, ce sera environ moitié-moitié.

Filip Noubel | Photo: Alexis Rosenzweig,  Radio Prague Int.

Ce qui a changé depuis 2015, c’est cette sensation d’un danger imminent, la crainte d’une invasion chinoise, qui s’est clairement renforcée. À Taïwan, on vit dans un état de “guerre hybride” : techniquement pas de guerre déclarée, mais une pression constante. C’est une forme de schizophrénie : intellectuellement, on sait que le risque existe et augmente, mais émotionnellement, on ne peut pas vivre en se disant chaque matin que la Chine va envahir l’après-midi. Ce n’est pas vivable. Les Taïwanais, comme les étrangers qui y vivent, apprennent à vivre avec cela.

Depuis 1949, Pékin annonce que Taïwan va être “repris”. Cela crée aussi une habitude : cela fait 75 ans qu’on dit que l’invasion est imminente, et elle n’est jamais arrivée. Mais en même temps, je constate chez plusieurs amis taïwanais une évolution : depuis deux ou trois ans, certaines familles désignent un membre envoyé au Japon, qui y achète une maison, ouvre un compte bancaire, et devient la solution de secours en cas d’invasion ou de blocus. C’est le “plan B”, et ce n’est plus théorique : c’est mis en œuvre concrètement. »

On dit que ce plan B existe ailleurs dans la région. Selon vous, est-ce surtout vers le Japon ?

« Oui, surtout vers le Japon, à cause des liens historiques. Beaucoup de gens de plus de 75 ans parlent encore japonais, car le système scolaire était uniquement en japonais avant 1945. Pour moi, Taïwan est le seul exemple que je connaisse où une ancienne colonie entretient des relations largement positives – parfois idéalisées – avec son ancienne puissance coloniale. »

Carte postale représentant une scène de rue à Tainan avant 1945 | Photo: UDN/Wikimedia Commons,  /l l/

Fin octobre, le 80e anniversaire de la fin de la colonisation japonaise de Taïwan a été commémoré différemmentà Taipei et à Pékin, où la dépêche de Xinhua rappelait que la réunification avec Taïwan était “inévitable”.

« Oui, si l’on compare, le discours officiel de Pékin et celui de Taïwan concernant le Japon sont totalement opposés. Taïwan a été colonisé de 1895 à 1945. Une colonisation réelle, avec exploitation et répression, mais aussi des aspects que certains qualifient de positifs : infrastructures, modernisation, démocratisation de l’éducation, notamment pour les filles, alors qu’en Chine impériale, jusqu’en 1949, 90 % de la population était analphabète et l’élite lettrée exclusivement masculine.

En Chine, le récit communiste fonde sa légitimité sur la lutte contre le Japon impérial. À Taïwan, le discours est beaucoup plus nuancé, car malgré les souffrances, beaucoup considèrent aujourd’hui le Japon comme un partenaire, notamment face à la Chine. »

« Les semi-conducteurs, la seule arme de Taïwan »

Juste après cet anniversaire, Trump et Xi Jinping se sont rencontrés, et la question de Taïwan n’avait pas été évoquée...

« Il y a deux lectures possibles. L’optimiste : si Taïwan n’est pas mentionnée, cela signifie que le statu quo reste inchangé. Taïwan est un État indépendant avec gouvernement, monnaie, armée et une démocratie classée comme la plus avancée d’Asie. Mais il n’est reconnu que par 13 pays, souvent de petites îles du Pacifique ou des Caraïbes. En Europe, seul le Vatican le reconnaît officiellement. Pékin a gagné la bataille diplomatique : ce nombre diminue chaque année.

Source: Profimedia

L’interprétation pessimiste : Trump pourrait négocier avec Pékin un accord “en faisant fi” de Taïwan. Mais ce n’est pas si simple à cause des semi-conducteurs. Les semi-conducteurs les plus avancés, utilisés dans l’IA ou l’industrie militaire, sont produits à 90 % à Taïwan. C’est une ressource vitale et l’unique raison, peut-être, pour laquelle les États-Unis et l’Occident ne peuvent pas “abandonner” Taïwan. »

On en arrive à l'entreprise taïwanaise TSMC. Les semi-conducteurs sont un trésor national et stratégique.

TSMC développe une usine de production en Allemagne,  à Dresde | Photo: Bybbisch94,  Wikimedia Commons,  CC BY-SA 4.0

« Absolument. Taïwan compte 23 millions d’habitants face à 1,4 milliard côté chinois. Taïwan n’a pas de puissance militaire comparable et dépend pour sa sécurité des États-Unis, un peu du Japon. Les semi-conducteurs sont donc sa seule “arme”. Sans eux, beaucoup de pays réfléchiraient différemment.

C’est aussi lié à l’Europe centrale : TSMC développe une usine de production en Allemagne, à Dresde, dont une partie de la chaîne devrait impliquer la Tchéquie. »

« La Tchéquie est devenue un partenaire essentiel pour Taïwan »

Justement, parlons de cette relation tchéco-taïwanaise, devenue très forte et remarquée.

« Ce lien est réel et pas du tout exagéré, ni côté tchèque ni côté taïwanais. D’abord, il existe un parallèle historique méconnu : Taïwan et la Tchécoslovaquie sont devenus démocratiques presque en même temps. La loi martiale s’achève à Taïwan en 1987, les premières élections libres suivent, comme à Prague après 1989. Le parallèle du “petit pays démocratique menacé par un grand voisin autoritaire” crée une sympathie naturelle.

Ensuite, Taïwan est extrêmement isolé diplomatiquement. Pendant longtemps, la République tchèque ne s’y intéressait pas. Et paradoxalement, c’est la Chine qui a contribué à changer cela : Pékin avait promis des investissements massifs, des milliers d’emplois via les Nouvelles Routes de la soie, et cela s’est révélé décevant, souvent accompagné de scandales de corruption. Résultat : aujourd’hui, dans les administrations ou les entreprises tchèques, si l’on prononce “Chine”, les portes se ferment. Si l’on dit “Taïwan”, elles s’ouvrent.

Troisième point, essentiel : les relations tchéco-taïwanaises existent à tous les niveaux, pas seulement gouvernementaux. Chaque semaine, à Taïwan, j’apprends qu’une délégation tchèque arrive : élus locaux, industriels, responsables culturels, sportifs, universitaires, agriculteurs… Les liens sont humains, constants, transversaux. Cela survivra aux changements politiques dans les deux pays.

Et Taïwan s’en souvient : pendant la pandémie, la République tchèque a envoyé des vaccins, alors que Taïwan avait envoyé des masques. Cela a marqué les esprits. Si je parle chinois à Taïwan, par exemple dans un taxi, dès que je dis que je viens de République tchèque, la réaction est chaleureuse à un niveau incroyable.

Enfin, la République tchèque sert aussi de plateforme à Taïwan pour soutenir l’Ukraine, puisque Kyiv ne souhaite pas afficher officiellement une relation directe avec Taïwan. Prague devient donc un nœud stratégique pour Taïwan, pour l’Europe centrale, et même pour l’Ukraine. C’est pourquoi, sans exagération, la République tchèque est devenue un partenaire essentiel pour Taïwan. »

Le bureau taïwanais à Prague a aidé l’Armée du Salut tchèque pour un projet destiné à des jeunes Ukrainiens réfugiés ici | Photo: Alexis Rosenzweig,  Radio Prague Int.

Fin octobre, le bureau taïwanais à Prague (TECO) a aidé l’Armée du Salut tchèque pour un projet destiné à des jeunes Ukrainiens réfugiés ici. Ce n’est pas le seul accord de ce type entre Taïwan et la Tchéquie.

La deuxième partie de cet entretien sera diffusée dans une de nos prochaines émissions.

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