«Taïwan reste vraiment l’une des démocraties les plus avancées en Asie »

Le président taïwanais Lai Ching-te (au centre) lors d'une conférence de presse à Taipei

La Chine a averti mercredi qu’elle « écraserait » toute tentative étrangère d’ingérence concernant Taïwan, après que le Japon a dépêché mardi des avions en direction de Yonaguni, l’île nippone la plus proche de l’archipel gouverné démocratiquement. « Nous avons une volonté ferme, une détermination forte et une grande capacité à défendre notre souveraineté nationale et notre intégrité territoriale », a déclaré Peng Qingen, porte-parole du Bureau chinois des affaires taïwanaises, lors d’une conférence de presse.

« Notre objectif est d'atteindre un haut niveau de préparation des forces de combat interarmées pour dissuader efficacement les menaces de la Chine d'ici 2027 », pour sa part déclaré le président taïwanais le même jour lors d'une conférence de presse à Taipei.

C’est dans ce contexte tendu que RPI vous propose la deuxième partie de l’entretien réalisé avec Filip Noubel, analyste politique, journaliste et traducteur franco-tchèque, installé dans la capitale taïwanaise depuis plusieurs années. Il revient d’abord sur la complexité de l’identité taïwanaise :

Extraits de cet entretien dont l’intégralité est disponible en audio, à écouter aussi pour découvrir le son typique émis par un camion-poubelle taïwanais  :

Filip Noubel | Photo: Alexis Rosenzweig,  Radio Prague Int.

« Si vous demandez à 10 Taïwanais ce que signifie être Taïwanais, vous aurez non pas 10 mais 20 réponses. Parce que les gens à Taïwan sont extrêmement mélangés, au niveau ethnique, linguistique, religieux et politique. C'est très courant d'avoir une famille taïwanaise où les gens qui par exemple aujourd'hui ont entre 30 et 40 ans vous diront mes grands-parents, leur langue d'éducation c'est le japonais. Pendant la colonisation, le seul système scolaire en place et plus ou moins ouvert à tout le monde, c'était le système japonais. Ensuite, au niveau linguistique, c'est aussi très compliqué. Officiellement, la langue officielle de Taïwan, c'est le chinois mandarin écrit en caractère non simplifié. À la différence de la Chine populaire, où ce sont des caractères dits simplifiés. Mais ça ne s'arrête pas là. Même au niveau des langues chinoises, il y a le taïwanais qui est une langue beaucoup plus proche, par exemple, du vietnamien que du mandarin. Moi, je parle mandarin. Si vous me parlez en taïwanais, j'ai besoin d'un interprète. Par contre, si vous écrivez, je pourrais lire ce que vous écrivez et moi, je vais le lire en mandarin. Vous allez le lire en taïwanais, en cantonais, en hakka, une autre langue chinoise. Donc, à l'écrit, ça passe. À l'écrit, on peut dire que le chinois est plus ou moins une seule langue. Mais quand on passe à l'oral, et j'insiste aussi là-dessus, ce ne sont pas des dialectes. Ce sont vraiment des langues différentes. Et il faut comprendre aussi que le chinois mandarin a été imposé par les soldats du Kuomintang en exil. »

Taipei | Photo: Costa Karabelas,  Pexels

« Donc, il y a aussi un sentiment de colonisation linguistique car Taïwan a été colonisé X fois. Puisqu'il y avait d'abord les peuples aborigènes qui sont beaucoup plus proches, par exemple, de certains philippins. Ou même de certains australiens aborigènes. Aujourd'hui, il y a 16 tribus qui ont leur langue. Ce sont des langues qui sont beaucoup plus proches du tagalog ou de langues australiennes. Évidemment, dans ces communautés, la plupart des gens ne parlent plus ces langues-là. Puisqu'il y a eu la colonisation japonaise qui a imposé le japonais et, en 1949, l'imposition du mandarin, qui était une langue absolument étrangère. C'est-à-dire que pratiquement personne ne parlait le chinois mandarin en 1949. Aujourd'hui, la langue officielle, c'est le chinois mandarin. Mais il y a maintenant une reconnaissance des autres langues chinoises, des langues aborigènes. Le japonais est présent aujourd'hui, surtout pour des raisons économiques et culturelles. »

Taipei | Photo: Ryan Lee,  Pexels

« Vous avez des enquêtes d'opinion à Taïwan depuis à peu près 30 ans, où on pose cette question qui est très sensible : est-ce que vous vous sentez d'abord chinois, puis taïwanais, uniquement taïwanais ou uniquement chinois, dans votre définition ? Et le nombre de gens qui placent leur identité taïwanaise au-dessus, ou qui suppriment même cette identité chinoise, ne cesse d'augmenter. »

Pour ce qui est du mandarin parlé par un jeune de Taipei, s'il va à Pékin, au bout de combien de mots ou de combien de phrases un Pékinois va-t-il reconnaître qu'il vient de Taïwan ?

Des inscriptions en chinois,  anglais et japonais sur le marché de Taipei | Photo: ironypoisoning,  Wikimedia Commons,  CC BY-SA 2.0

« Parfois, un seul mot suffit. Parce qu'il y a aussi beaucoup de mots qui n'ont rien à voir, c'est-à-dire qu'on nomme, par exemple, certains légumes, certains fruits, avec des termes spécifiques. Mais il y a aussi une question d'accent, d'intonation et aussi de politesse, puisque Taïwan a fait partie du Japon pendant 50 ans. Donc, en fait, ça peut être détecté parfois en un mot, en général en une phrase. C'est une combinaison du ton, de l'accent, l'emploi de certaines formes de politesse ou de certains termes, qui tout de suite, si vous êtes chinois, je détecte que vous êtes taïwanais. Et bien sûr, vice-versa. Donc, les gens peuvent tout de suite détecter que vous êtes, et de la façon très polie pour éviter les mots, les termes politiques, et je pense que ça reflète vraiment justement cette subtilité, on dit ‘vous êtes de l'autre côté de la rive’. Donc, évidemment, on évite de dire Taïwan, Chine et on parle en termes purement géographiques. ‘Vous êtes de l'autre côté de la rive’, ce qui est une façon de dire vous n'êtes pas d'ici. »

Taïwan | Photo: H&CO,  Pexels

Il y a eu l'année dernière le cas du rappeur youtubeur taïwanais qui racontait son expérience, passé notamment par des monastères Shaolin d'abord, invité à venir en Chine. Il explique qu'on lui a lavé le cerveau, et qu'en fait, il a été un influenceur au service du Parti Communiste de Pékin pendant plusieurs années, avant de s’en rendre compte. Pour vous qui êtes sinophone, dès que vous allez sur les réseaux sociaux, cette propagande chinoise est-elle flagrante ? Vous faites également une émission sur Youtube avec une dissidente chinoise – est-ce 24h sur 24, la propagande chinoise en ligne ?

Photo illustrative: Matt Wildbore,  Unsplash

« Oui, ça fait partie en fait de la guerre hybride. Et c'est pour ça que c'est compliqué, parce que parfois ce n'est pas très subtil et parfois c'est subtil. Cette année, on a eu le cas aussi de quatre influenceuses chinoises mariées à des Taïwanais, ou divorcées de Taïwanais, mais vivant à Taïwan de façon légale, qui reprenaient le discours de Pékin, mais à un niveau assez violent, et qui ont été renvoyées par les autorités taïwanaises en Chine. »

« Ce sont cas où il faut faire très attention, parce qu'il y a des questions aussi de droits humains, puisque par exemple, ces femmes étaient mariées ou sont mariées à des Taïwanais, ont des enfants, et elles ont été, expulsées par les services d'immigration taïwanais, au nom de l'atteinte à la sécurité nationale. Parce que dans leur discours, elles parlaient d'une réunification, et en disant que la réunification peut-être va se passer par des moyens militaires. Donc ça dépasse une certaine ligne rouge, évidemment, il y a eu des débats aussi très compliqués à Taïwan, parce que Taïwan reste vraiment une des démocraties les plus avancées en Asie. »

Le rôle du crime organisé dans la relation entre Chine et Taïwan a été parfois relevé. Est-ce qu'on perçoit cette influence des triades quand on habite à Taipei ?

Taipei | Photo: Eagan Hsu,  Unsplash

« Je pense que cela relève un peu du fantasme occidental. Ça concerne aussi le Japon. Les triades existent, mais ce n'est pas quelque chose de décisif... Il y a un quartier à Taipei où on sait qu'il y a une présence des triades. C'est un quartier où j'allais parce qu'il y avait des événements culturels très intéressants. Donc, au niveau quotidien, on ne le ressent pas. Il n'y a pas un sentiment d'insécurité ou de menace. Ce que j'ai relevé dans des études, en lisant ce que disent les experts - je ne suis absolument pas expert sur les triades - c'est que les triades ont servi de vecteur à l'influence chinoise. Mais ce ne sont pas que les triades, ce sont aussi par exemple les temples locaux. Puisqu'au niveau religieux, Taïwan, c'est aussi compliqué que la question linguistique. »

Un temple à Taipei | Photo: Ian Cheng,  Unsplash

« C'est un pays qui a du confucianisme, du bouddhisme, mais aussi ce qu'on appelle un peu la religion locale. Ce sont des temples très locaux et liés aussi à une déesse de la mer qui s'appelle Matsu, dont le culte est partagé en Chine continentale et à Taïwan. Et c'est une présence très importante, ce qui fait que quand vous allez dans les quartiers et dans la campagne taïwanaises, vous verrez partout des temples, en bois surtout, avec toute une communauté de dieux, de déesses. C'est très compliqué. Tout ça se passe en taïwanais. Donc, c'est vraiment un monde à part. Mais ces temples, en fait, servent aussi d'endroit de charité. Donc, on peut donner de l'argent, ils ne sont pas taxés. Il y a eu des recherches qui prouvent que la Chine a infiltré ces temples pour influencer les élections locales. Donc, il y a les triades, mais souvent cela relève un petit peu quand même du fantasme occidental. Mais en revanche il y a tout un courant d'infiltration, d'influence sur les élections qui passe par les temples locaux. Et ça, évidemment, c'est beaucoup moins visible et c'est beaucoup moins connu. »

Un temple à Taïwan | Photo: Someus Christopher,  Unsplash
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