« Taïwan est le lieu où pourrait commencer une Troisième Guerre mondiale »
La documentariste tchéco-japonaise Haruna Honcoop prépare actuellement un film sur Taïwan intitulé L'île de la liberté (The Island of Freedom). Elle est au micro de RPI.
Extraits de cet entretien à découvrir intégralement dans l'audio, avec en prime les cigales de Taïwan :
« Les quatre protagonistes sont liés avec les arts et la culture. Ils font plusieurs activités. Il y a un écrivain taïwanais qui s’appelle Juyo Shun, qui a écrit un livre où il imagine le futur de Taïwan quand Taïwan sera occupé par la Chine. C’est une œuvre assez dystopique, une version pessimiste de l’avenir. Il y a aussi un artiste qui s’appelle Kacey Wong. C’est un artiste de Hong Kong qui a fui de Hong Kong après la révolution des parapluies. Avec d’autres éxilés, il vit à Taïwan. Il fait beaucoup d’art dans les rues et des actions contre la Chine pour célébrer la liberté et la démocratie à Taïwan. »
« Il y a aussi une dessinatrice de bande dessinée, Stellina Chen, qui en fait habite entre la France et Taïwan. Elle dessine pour Le Monde où souvent ses dessins commentent la géopolitique et aussi la situation à Taïwan. Et la dernière personne, c’est un photographe et en même temps le propriétaire de la brasserie tchèque à Taipei Karel Pícha, qui prend des photos des actions civiques, des visites. Il a pris des photos de politiciens étrangers qui soutiennent Taïwan. Et aussi, il a pris la série de photos très importantes pendant la révolution des tournesols en 2014. Et il a gagné plusieurs prix de la photo. »
Combien de temps avez-vous vécu à Taïwan ?
« Avant d’y revenir régulièrement, j’y ai vécu un an, c’était en 2007 et 2008, une période assez turbulente quand ont eu lieu les premiers Jeux olympiques en Chine et les Taïwanais étaient vraiment contre le fait qu’ils ne puissent pas participer sous le drapeau taïwanais à ces JO. J’étais de leur côté et c’était aussi quand j’ai pris conscience de la question d’identité taïwanaise… À époque-là, j’étais assez jeune, mais déjà j’étais assez active, je peux dire, aussi parce qu’avant mon séjour à Taïwan, j’ai vécu un an à Pékin, alors je pouvais bien comparer les deux pays, constater que ce sont vraiment deux univers très très différents. »
La littérature taïwanaise couvre des sujets différents de nos sujets européens
Vous connaissez bien cette île, vous connaissez également bien les écrivains taïwanais parce que vous avez réalisé un cycle, une série de documentaires pendant le Festival de littérature de Brno (MAČ) l’année dernière, où Taïwan était le pays invité d’honneur principal et unique invité de cette année 2024. Quels sont les écrivains qui vous ont le plus marquée pendant le tournage de cette série ?
« L’année dernière, à Brno, j’ai filmé 16 écrivains taïwanais. C’était vraiment un mélange d’écrivains très intéressant. Je suis restée en contact avec plusieurs. Un de ces écrivains est très populaire en ce moment – il s’appelle Kevin Chen et habite maintenant à Berlin. Alors, il est aussi souvent en Tchéquie et il est devenu vraiment une star de la littérature contemporaine taïwanaise. »
« Évidemment, l’autre star, un peu plus âgée et très respectée, c’est Li Ang, la femme de littérature très connue qui a écrit une “Quand j’ai tué mon mari”, roman traduit dans beaucoup de langues, même en tchèque, en français aussi, et autres.
Et il y avait d’autres écrivains très intéressants, comme par exemple Kaori Lai, Wu Ming Yi, et beaucoup d’écrivains qui sont traduits dans les langues étrangères. Et on peut avoir accès à cette littérature qui est intéressante et qui couvre des sujets assez différents de nos sujets européens. »
Ecrire contre la Chine ferme les portes de l'immense marché chinois
Vous parlez mandarin vous-même. Est-ce que le sujet de la Chine et de cette potentielle invasion dont on parle tant est central dans la création littéraire aujourd’hui à Taïwan ?
« Il y a certains écrivains à Taïwan qui touchent ce sujet de l’annexion de Taïwan. Mais ce n’est pas le cas pour tous les écrivains. Je peux nommer par exemple l’écrivain Huang Chun-kai qui touche ce sujet de l’annexion par la Chine, ou possiblement l’écrivain et poète Hung Hung qui, de temps en temps, écrit aussi sur ce sujet-là. Il a écrit un poème très beau qui s’appelle Exil. C’est la vie dans l’exil quand il faut quitter le pays. Et c’est un scénario bien possible pour les Taïwanais aussi parce qu’on a vu ce scénario à Hong Kong déjà. »
« Comme dans chaque pays culturel, la littérature est au cœur de la culture. À Taïwan, la littérature est très importante. L’actuel ministre de la Culture, écrivain lui-même, soutient les écrivains. »
« Si vous écrivez contre les Chinois, bien sûr, ça ferme des portes pour le grand marché chinois. On voit ça en littérature, on voit ça dans le cinéma. Alors, des écrivains taïwanais qui ne veulent pas fermer cette porte n’écrivent pas contre la Chine. Parce que ça leur ouvre des portes à des dizaines de millions de lecteurs. On peut voir l’autocensure dans l’œuvre de ces écrivains, mais je ne veux pas dire qu’ils écrivent pour la Chine - ils n’écrivent simplement pas contre. »
« À vrai dire, pour la population taïwanaise, la guerre qui est probable, ce n’est pas la question du jour. Les Taïwanais sont déjà tellement habitués aux provocations de la Chine, à la menace chinoise, que pour eux c’est la normalité. Ils vivent leur vie quotidienne. Une partie de la population fait toutefois des exercices de défense civile. Alors oui, une partie est consciente de cette menace. »
La visite marquante du président du Sénat tchèque à Taipei
Quelle est votre expérience, venant de Prague de la relation entre Taïwanais et Tchèques ?
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« Bien sûr, si vous dites que vous venez de Tchéquie, les Tchèques sont vraiment très, très bienvenus à Taïwan. C’est déjà à cause de Václav Havel, bien traduit à Taïwan. Mais ces dernières années, la visite du président du Sénat tchèque, Miloš Vystrčil, en 2020, a été marquante. C’était vraiment quelque chose d’unique, parce qu’il était un des premiers politiciens de très haut niveau à venir soutenir Taïwan. Ce n’est qu’ensuite qu’est venue Nacy Pelosi de Washington.
Et puis il y a aussi l’histoire similaire : Taïwan a connu une dictature, comme les pays d’Europe de l’Est ont connu le communisme. On se comprend très bien. »
Avez-vous l’impression qu’à Prague et ailleurs en Europe le sujet de Taïwan est suffisamment connu ?
« Je crois que ce sont plutôt les gens qui suivent la géopolitique. La plupart des gens ne savent même pas où se trouve Taïwan. Ils confondent Taïwan et la Thaïlande. Mais ceux qui savent sont conscients que Taïwan pourrait être le lieu où quelque chose pourrait commencer - même une Troisième Guerre mondiale.
On est déjà dans une guerre hybride. Les fermes à trolls chinoises publient des milliers de contenus pour influencer l’opinion taïwanaise, notamment durant les élections. Heureusement, les démocrates ont gagné la dernière présidentielle, même si au Parlement le Kuomintang prochinois a gagné. La société est très polarisée. »
Vous avez vécu et tourné en Chine, peut-on parler du sujet avec les Chinois ?
« En Chine, ce n’est pas une question. C’est une question de temps seulement. Personne ne doute que Taïwan est la Chine. Pour eux, Taïwan, Xinjiang, Tibet, Hong Kong - tout ça, c’est la Chine. »
Pour les gens que vous connaissez à Taïwan, le fait que Donald Trump soit de nouveau le locataire de la Maison-Blanche est-il un facteur supplémentaire de crainte pour l’avenir ?
« Les Taïwanais sont un peu nerveux que Donald Trump soit de nouveau président, parce qu’on ne sait jamais comment il va réagir - il change constamment d’opinion. Et si le soutien américain à l’Ukraine diminue, ils craignent la même chose pour Taïwan. »
