« Kundera est très souvent traduit en Chine, tandis que Havel est très apprécié à Taïwan »

Melissa Shih-Hui Lin

Melissa Shih-Hui Lin est la figure centrale de la bohémistique taïwanaise et dirige le département des langues et littératures slaves à l’Université nationale Chengchi de Taipei (NCCU). En plus d’enseigner le tchèque et la littérature, elle se consacre également à la traduction d’œuvres tchèques. Elle est l’autrice des premiers manuels de tchèque à Taïwan, qui ont posé les bases de l’étude de la langue tchèque sur l’île. Grâce à son travail, l’université est devenue le premier membre non européen du Consortium de bohémistique littéraire.

Qu’est-ce qui vous a menée au tchèque ?

Melissa Shih-Hui Lin : « À l’origine, j’étudiais le russe à l’université à Taipei, puis j’ai décidé de me spécialiser en linguistique. En 1993, j’étais à Moscou, mais j’ai rapidement compris que ce n’était pas un endroit où je voudrais rester ou étudier.
Heureusement, j’ai obtenu une bourse du ministère taïwanais de l’Éducation, ce qui m’a permis d’étudier à Prague. La bourse couvrait quatre années. En 1996, j’ai découvert qu’en République tchèque, presque personne ne parlait anglais, et encore moins russe, ce qui représentait un véritable défi.
Mais j’ai eu de la chance, car j’ai rencontré mon professeur, Bohumil Palek, qui s’intéressait à la typologie linguistique. Grâce à lui, j’ai participé à un séminaire qui a ouvert de nouvelles perspectives pour mes analyses linguistiques. »

Comment était la vie à Prague dans les années 1990 ?

« Pour moi, ce fut un grand choc culturel. Je suis Taïwanaise et Taipei se trouve à l’autre bout du monde, alors tout était nouveau. Mais je dois dire que j’ai été très heureuse, car j’ai rencontré de nombreuses personnes qui m’ont beaucoup aidée à m’adapter.
Je me suis toujours intéressée à la linguistique, je compare le tchèque et le chinois, et ce que j’ai appris là-bas m’a aidée à commencer mes analyses linguistiques du tchèque. Et cela m’a menée vers la littérature. »

Photo: Alexis Rosenzweig,  Radio Prague Int.

Pourquoi avoir décidé de vous consacrer à la traduction de la littérature tchèque ?

« La traduction a découlé naturellement de mon intérêt scientifique. Et comme très peu de gens ici parlent tchèque, j’ai ressenti comme un devoir de traduire et de présenter la littérature tchèque aux Taïwanais. J’ai commencé à traduire la littérature tchèque en 2003. »

Sur quoi travaillez-vous en ce moment ?

'Les déesses de Žítková' | Photo: Marián Vojtek,  ČRo

« J’espère terminer le grand roman de Kateřina Tučková, Žítkovské bohyně. C’est un défi très intéressant. J’ai travaillé à la faculté des langues autochtones à Taïwan, à l’université Dong Hwa de Hualien.
Il y a environ cinq ans, je discutais avec une amie de Tchéquie, qui m’a parlé de ce roman. Il m’a immédiatement intéressée, car il traite de la culture tchèque, mais pas de la culture habituelle que l’on connaît généralement à Taïwan. Il reflète aussi l’histoire, ce que j’ai trouvé fascinant. Je sais que le livre a reçu des prix, ce qui m’a encore davantage attirée. »

« Beaucoup de gens nous demandent encore pourquoi Taïwan et la République tchèque entretiennent d’aussi bonnes relations. La réponse est que nous avons une évolution historique similaire et des valeurs communes, comme la démocratie. Et c’est pour cela que je pense que les lecteurs taïwanais, en lisant ce roman, peuvent ressentir quelque chose de très proche de l’expérience des Tchèques. Ce n’est pas seulement une culture étrangère : ils peuvent y trouver quelque chose qui leur sera familier.
Je ne sais pas encore quelle impression ce roman fera sur les lecteurs taïwanais, mais j’ai hâte de voir comment il sera accueilli. »

Un lien entre Bohumil Hrabal et le taoïsme

Quelles autres expériences avez-vous en tant que traductrice ?

Chevelure sacrifiée  (Postřižiny) de Bohumil Hrabal | Photo: Da Kuai Culture Publishing House

« J’ai traduit plusieurs livres, et l’un des plus importants a été La Chevelure sacrifiée (Postřižiny) de Bohumil Hrabal. Les racines historiques et philosophiques m’ont toujours attirée. Par exemple, dans Postřižiny, j’ai découvert un lien avec le taoïsme, ce qui m’a beaucoup intéressée. On dit que lorsque Hrabal est mort, il avait avec lui seulement deux livres, dont un de Lao-tseu, un des maîtres du taoïsme. »

« Pour moi, chaque traduction est un défi, mais aussi une occasion de regarder la culture tchèque sous un autre angle. Ce roman est très connu en Chine continentale, mais j’ai également traduit des œuvres moins connues, comme Román pro ženy de Michal Viewegh. »

'Román pro ženy' | Photo: Big Block Culture

« Chaque traduction, surtout d’auteurs tchèques, est difficile en raison des différences culturelles et linguistiques. Par exemple, les phrases complexes du tchèque, qui peuvent être liées grammaticalement, doivent être réorganisées pour être compréhensibles dans les langues asiatiques, comme le chinois. »

Y a-t-il beaucoup d’étudiants qui veulent apprendre le tchèque ?

« Oui, par exemple ce semestre, j’ai 34 étudiants dans mon cours de tchèque pour débutants. »

Le premier manuel de tchèque à Taïwan

Nous avons devant nous votre manuel, le tout premier manuel de tchèque à Taïwan – Můj první kurz češtiny. La première édition est épuisée.

Photo: Alexis Rosenzweig,  Radio Prague Int.

« Oui, elle a été publiée il y a trois ans et nous en avons maintenant une deuxième édition. Lorsque l’on m’a dit qu’il fallait un nouveau tirage, j’ai été surprise, car je ne pensais pas du tout que ce manuel pourrait avoir une utilisation plus large. Je l’avais écrit uniquement pour mes étudiants, donc cela m’a vraiment étonnée. »

Selon vous, l’intérêt pour le tchèque est-il influencé par les bonnes relations entre Prague et Taipei ?

« Je pense que oui, mais les relations entre la Tchéquie et Taïwan sont réellement bonnes – ce n’est pas nouveau. Ces relations ont une longue histoire et nous ne commençons à nous en rendre compte que maintenant grâce à différentes formes de coopération. Plusieurs accords importants ont été signés, ce qui apparaît dans la presse et à la télévision, et les gens se disent que nous avons de bonnes relations aujourd’hui. Mais selon moi, ces relations sont bonnes depuis longtemps, pas seulement ces dernières années. »

Cours de tchèque à la NCCU | Photo: Alexis Rosenzweig,  Radio Prague Int.

Le rôle de Václav Havel est souvent mentionné…

« Oui, lorsqu’il s’agit de l’ancien président Václav Havel, c’est intéressant, car beaucoup de gens ici continuent de s’y référer. Par exemple, en 2004, Havel est venu à l’Université nationale Chengchi à Taipei, ce qui était un événement très important et s’est déroulé en présence de notre ancienne présidente.
C’est très intéressant quand on parle des différences entre le chinois de Chine continentale et le chinois de Taïwan. Vous dites aussi que, par exemple, Milan Kundera est très souvent traduit en Chine, tandis que Havel y est moins connu, alors qu’à Taïwan, Havel est très apprécié. »

Photo: Alexis Rosenzweig,  Radio Prague Int.

« Je pense que la différence est avant tout culturelle. Lors d’une conférence il y a longtemps, un professeur chinois m’a dit que si quelqu’un voulait lire Havel, il devait aller dans une bibliothèque ou un archive, où il pouvait consulter le livre sur place, mais ne pouvait pas l’emporter chez lui. Cela m’a surprise, mais c’était très révélateur. »

« Il m’a donné ensuite l’exemple de Julius Fučík, dont les textes étaient utilisés comme manuels pour les écoles primaires en Chine, dans un but de propagande communiste. À Taïwan, personne ne connaît cela, ses œuvres ne sont pas répandues. Donc même si nous sommes géographiquement proches – Chine et Taïwan – je pense que culturellement et idéologiquement, il y a une différence immense.
Et quand on parle de la République tchèque, même si elle est loin, nous partageons une base culturelle et historique qui crée un sentiment de proximité. »

Grammaire et structure syntaxique tchèques très complexes

Qu’est-ce qui est le plus difficile pour vous dans la traduction du tchèque vers le chinois ?

Photo: Čínština konverzace/Lingea

« Pour moi, c’est certainement la grammaire tchèque, qui est vraiment compliquée. Le tchèque a une structure syntaxique très complexe. Par exemple, les auteurs tchèques peuvent utiliser dans la phrase un cas qui indique clairement qui est le sujet, ce qui leur permet de ne pas le répéter à chaque fois.
Le tchèque utilise aussi beaucoup de conjonctions pour relier les phrases. Mais en chinois, ce n’est pas possible - les phrases doivent être séparées pour rester claires pour le lecteur. Et il est difficile pour moi de conserver l’intensité de la pensée originale de l’auteur, car le chinois ne peut pas exprimer toutes les nuances du texte d’origine. Je dois donc veiller à ce que tout soit clair et compréhensible, sans perdre la profondeur du texte original. »

Avez-vous déjà d’autres projets après le livre de Kateřina Tučková ?

Photo: quillau,  Pixabay,  Pixabay License

« Je vais travailler sur d’autres projets de recherche, car à Taïwan, la traduction n’est pas officiellement reconnue comme une activité académique. Je dois terminer mes travaux et mes publications avant de pouvoir me consacrer pleinement à de nouveaux projets de traduction. J’ai donc encore beaucoup de travail devant moi. »

Et quel est votre mot tchèque préféré ?

« Mon mot tchèque préféré est láska (« amour »). Dès que j’ai entendu la question, j’ai su immédiatement quoi répondre. Je pense que l’amour est pour moi la valeur la plus importante entre les êtres humains. »

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