Face aux nouvelles menaces, servir son pays sans quitter la vie civile : le pari de la réserve tchèque
Alors que les menaces géopolitiques ont changé de nature depuis l’invasion de l’Ukraine par la Russie, l’armée tchèque cherche à recruter davantage de personnes. Une des solutions pour gonfler ses rangs est aussi d’attirer de potentiels réservistes. Et, loin des clichés, l’armée tchèque actuelle mise aussi beaucoup sur le recrutement des femmes. Eliška Fajmonová a 27 ans, elle a décidé de suivre l’entraînement qui fera d’elle une réserviste. Radio Prague Int. l’a rencontrée entre ses deux sessions de trois semaines à l’issue desquelles elle prêtera serment.
Eliška Fajmonová, bonjour. Nous nous sommes connues dans un autre contexte que celui dans lequel nous nous rencontrons aujourd’hui, puisque vous êtes chargée de communication à l’ambassade de France à Prague. Mais ce n’est pas pour cette raison que je vous ai invitée aujourd’hui dans notre studio. C’est parce que vous vous êtes récemment engagée pour devenir membre de la réserve nationale de l’armée tchèque. On a écrit beaucoup de sujets sur la question du recrutement dans l’armée tchèque ces dernières années, et l’intérêt de vous avoir dans ce studio, c’est justement parce que vous avez décidé de vous engager dans cette réserve nationale. Pour commencer, je voulais vous demander à quel moment est-ce que vous avez pris cette décision, qui n’est pas anodine dans une vie. Et quel a été le moment déclencheur ?
« La réserve active était déjà dans mon radar il y a quelques années, depuis cinq ans. J’avais des amis qui en faisaient partie, donc je savais que ça existait. Beaucoup de gens ne connaissent pas ce concept, le fait que n’importe qui peut décider de rejoindre la réserve active. A l’époque, j’étais étudiante, j’avais d’autres priorités. J’ai pris la décision au début de cette année, tout simplement parce que j’ai terminé mes études et commencé à travailler à l’ambassade de France en République tchèque. Je me suis dit que c’était le bon moment. Tout a commencé en février : je suis allée sur le site de l’armée, j’ai rempli un formulaire d’inscription très bien conçu, et je me suis lancée dans le processus. »
Donc l’idée existait bien avant le 24 février 2022. Est-ce que l’invasion de l’Ukraine a malgré tout joué un rôle dans la concrétisation de votre projet ?
« Oui, bien sûr. Il y a cinq ans, la nécessité de renforcer l’armée était moins présente dans le débat public. Aujourd’hui, ça a changé. Ça a clairement joué un rôle, et c’est aussi l’une de mes principales motivations. »
« L’armée, ce n’est pas pour les filles »
Qu’ont dit vos parents, vos proches, vos amis, quand vous leur avez annoncé votre décision ?
« Mon père m’a dit que l’armée n’était pas faite pour les filles. Mais mes parents m’ont toujours soutenue dans mes choix. Ils ont été un peu surpris, mais en me connaissant, ils savent que j’aime essayer de nouvelles choses. Ils m’ont soutenue, et j’en suis très reconnaissante. D’ailleurs, c’était une question du psychologue militaire, puisque nous devons passer des tests psychologiques. Il m’a demandé ce qu’en pensaient mes parents et mes proches, et j’ai simplement répondu cela. »
Une fois le formulaire rempli, que se passe-t-il concrètement ? Comment l’armée prend-elle sa décision ? Comment est-ce que vous avez appris que vous étiez éligible finalement ?
« J’ai été contactée par téléphone par un officier du Krajské vojenské velitelství, une administration régionale de l’armée. Comme j’habite à Prague, tout s’est fait là-bas. J’ai d’abord eu un entretien en ligne au cours duquel on m’a expliqué les étapes suivantes. J’ai ensuite été convoquée à l’hôpital militaire de Prague pour une journée complète de tests médicaux et psychologiques. Mon rendez-vous était en juin : je suis arrivée à 6 heures du matin et je suis repartie vers 15h30. C’était un bilan médical très complet, avec des examens physiques, des tests psychologiques, puis des entretiens avec un psychologue et un psychiatre. »
Et après cette étape ?
« J’ai reçu une attestation médicale par courrier. Au début, je ne savais pas trop quoi faire ensuite. Puis, au bout d’un mois ou deux, alors que je pensais contacter l’administration, ils m’ont appelée pour m’expliquer que je devais choisir l’unité dans laquelle je souhaiterais servir. »
Aviez-vous déjà une idée de l’unité que vous vouliez rejoindre ?
« Pas du tout. L’armée restait quelque chose d’assez abstrait pour moi. J’ai consulté la liste des unités sur le site de l’armée, mais les intitulés ne me parlaient pas vraiment. J’ai donc contacté des amis réservistes pour leur demander conseil. Ils m’ont demandé si je voulais quelque chose en lien avec mon travail civil ou, au contraire, quelque chose de totalement différent. J’ai répondu que je cherchais un compromis. J’ai finalement choisi l’unité de l’information, qui travaille notamment sur la coopération civilo-militaire, la lutte contre la désinformation, la cybersécurité et la communication. »
Six semaines d’entraînement théorique, physique et tactique
Vous avez ensuite suivi une première phase de formation, en novembre, à Vyškov. En quoi consistait cet entraînement ? J’imagine qu’il y a aussi un entraînement au maniement des armes ?
« Oui, cet entraînement est une porte d’entrée pour tous ceux qui veulent travailler pour l’armée. Tout le monde doit passer par là, même si, au final, les gens ne manieront pas forcément des armes dans leurs unités. Tout le monde doit connaître les bases : maniement des armes, tactique, topographie. La formation dure six semaines, à Vyškov, en Moravie, mais elle peut être divisée en deux blocs de trois semaines. C’est ce que j’ai choisi de faire, notamment parce que l’employeur a l’obligation de vous libérer pendant toute la durée de la formation. Ce qui m’a surprise au début, c’est que la première semaine est très théorique : fonctionnement de l’armée, règles, tactique, marche au pas. Ce n’est pas évident au début. Ensuite, tout est très codifié : les déplacements, les salutations, les règles de discipline. Il faut même apprendre à bien marcher ensemble, au pas et ce n’est pas simple du tout quand on n’y est pas habitué. Par exemple, on salue jusqu’à sept mètres, mais pas au-delà, et seulement si la personne vous remarque. Il y a aussi un volet physique, mais l’armée est aujourd’hui ouverte à des profils très variés. Parce que l’armée a besoin d’embaucher le plus de monde possible. »
La nécessité de recruter plus de soldats et de réservistes
Au début de l’année, on comptait 4 521 personnes dans la réserve active. Ce n’est toujours pas considéré comme suffisant puisque l’armée veut atteindre 10 000 personnes d’ici 2030. C’est beaucoup, c’est plus du double. C’est une des raisons pour lesquelles, finalement, l’armée s’ouvre sur différents profils ?
« Oui, clairement. Lors des tests physiques, on nous a expliqué que l’échec n’était pas sanctionné. L’objectif était surtout de savoir où chacun en était. En revanche, de bons résultats donnent droit à une meilleure rémunération. L’armée fait très attention à éviter les blessures. On ne pousse pas les gens à l’extrême. Le plus difficile, ce n’est pas tant le physique. C’est bien d’être un peu habituée à faire du sport mais ce n’est pas une condition. Le plus dur, je pense que c’était de marcher avec 20 kg sur le dos. Contrairement à l’image qu’on peut en avoir, ce n’est pas un ‘survival’. Le plus dur, c’est plutôt le régime : se lever très tôt à 5h20, ne pas avoir son téléphone, être constamment sous pression, vivre en collectivité à dix dans une chambre. Le fait que l’armée a vraiment besoin de recruter au maximum, ça se sentait au quotidien parce que personne ne voulait qu’on se blesse. On ne faisait donc pas trop de sport pour ne pas se blesser, pour qu’on ne doive pas partir et interrompre l’entraînement parce qu’après, c’est trop difficile, ça prend plus de temps. »
On parle aujourd’hui d’un possible conflit armé avec la Russie d’ici trois à cinq ans. C’est ce que disait notamment le chef d’Etat-major en France récemment. Son homologue tchèque Karel Řehka ne disait pas autre chose début décembre. Il y a une grande lucidité à au niveau des plus hauts responsables des armées en Europe. La population n’a pas forcément cette vision-là et souvent, c’est un discours qui ne passe pas. Ces prédictions dont tout le monde souhaiterait qu’elles ne se réalisent pas, font-elles partie des choses qui ont été évoquées pendant votre entraînement ?
« Oui. Pas vraiment de la part des commandants. Parfois, on avait des sessions où on parlait avec d’autres représentants de l’armée qui nous demandaient quelles étaient notre motivation à rejoindre l’armée : c’est surtout là où des gens disaient que c’était une de leurs motivations principales pour rejoindre la réserve active. Mais c’était surtout entre nous que c’était un sujet de discussion. Après, les soldats professionnels sont essentiellement là pour nous instruire, pour nous dire ce qu’il faut faire. »a
Que se passe-t-il après cette formation de six semaines à Vyškov ?
« À la fin des six semaines, il y a une cérémonie de serment. Ensuite, on signe un contrat de réserviste et on participe à des entraînements dans son unité, une à plusieurs fois par an. Les dates sont fixées à l’avance et communiquées à l’employeur. On est rémunéré en fonction de sa participation. Vous avez l’obligation de participer au moins à un entraînement dans votre unité. Mais bien sûr, le mieux, c’est de participer à tous les entraînements qui sont définis pour l’année. Normalement, dès que j’aurai fini la deuxième partie de mon entraînement, ce qui devrait être en avril, si je ne me blesse pas ou si je ne tombe pas malade, je serai attendue à participer aux entraînements dans mon unité à Olomouc. »
« L’armée n’est pas du tout fermée aux femmes »
L’armée a évidemment changé par rapport à l’armée tchécoslovaque sous le régime communiste. Mais elle a encore souvent une image négative, notamment par rapport aux femmes, sur les questions de misogynie, de sexisme ou de harcèlement. Est-ce que ça, ça change ? Et est-ce que vous avez l’impression qu’au sein de l’armée, il y a des mécanismes qui permettent ce changement ?
« Je dirais que oui. Et je l’ai beaucoup senti parce qu’en tant que femme – on était cinq dans mon unité – on sentait que même les commandants avaient même un peu peur de nous. Le monde a tellement évolué que tout le monde a peur de dire quelque chose qui serait susceptible d’être considéré comme du harcèlement ou des commentaires sexistes. Ça se voyait au quotidien. Un commandant ne pouvait pas entrer dans notre chambre tout seul. Il fallait toujours qu’ils soient à deux. On pouvait fermer notre porte dès qu’on se changeait. Ce n’était pas le cas chez les garçons qui devaient toujours avoir la porte ouverte pour qu’en passant dans le couloir, tout le monde voit ce qui se passe dans leurs chambres. En plus de cela, il faut ajouter que l’armée est une des moindres institutions qui a une égalité de genre qui se reflète dans les salaires, dans la rémunération. À statut égal, les femmes gagnent la même chose. »
Dans un entretien récent pour la Radio tchèque, Karel Řehka, le chef d’Etat-major disait explicitement : « On veut des femmes dans l’armée, parce qu’il n’y en a pas assez ». Donc, il y a une volonté, en tout cas affichée, de ne pas fermer la porte aux femmes.
« L’armée n’est pas du tout fermée aux femmes. Au contraire, je dirais qu’elle est plus qu’ouverte et que les conditions d’aujourd’hui sont vraiment faites en faveur des femmes qui souhaitent rejoindre l’armée. Nous étions cinq femmes dans mon unité. J’ai presque 27 ans, mais il y avait deux autres femmes qui avaient autour de la cinquantaine et qui ont tout réussi sans problème. Le plus dur, c’était justement d’apprendre à savoir manipuler les armes, d’apprendre tous les stéréotypes de sécurité pour être sûrs qu’on n’est pas dangereux vis-à-vis des autres et vis-à-vis de soi-même. »
Qu’est-ce que cette formation et cet entraînement vous ont apporté personnellement ?
« C’était vraiment trois semaines extrêmement enrichissantes. Notamment parce que vous vous retrouvez dans une unité avec des profils complètement différents venant de partout en République tchèque. J’étais à côté d’un médecin de Havlíčkův Brod, mais il y avait aussi des juristes, des ingénieurs nucléaires, des infirmières, des gens que vous ne rencontrez pas tous les jours. Et là, vous êtes tous ensemble, vous devez apprendre à fonctionner de manière collective parce que, aussi, il y a des punitions collectives. Dès que quelqu’un arrive en retard, tout le monde fait des pompes. Ensuite, vous êtes tous au même niveau devant les instructeurs car vous êtes tous là pour servir votre pays, peu importe ce que vous faites dans la vie civile. C’était quelque chose d’extrêmement enrichissant parce que vous ne pouvez pas échanger tous les jours avec un psychiatre, un ingénieur nucléaire, avec quelqu’un qui travaille à la Poste. J’ai certes dit qu’il y avait beaucoup de théories et que physiquement, ça allait, mais ça ne veut pas dire qu’il n’y avait pas des moments plus difficiles : un jour, on est restés allongés dans une flaque d’eau pendant deux heures tout simplement parce qu’il pleuvait. Il fallait qu’on pratique la tactique avec des armes donc, il fallait s’allonger, préparer son fusil, être prêt à tirer quand quelqu’un vous le dit. Et on ne pouvait pas se déplacer d’un mètre pour éviter la flaque d’eau. »
La pression et le manque de temps
Dans les deux cas, à la fois en rencontrant de nouvelles personnes de tous horizons, mais aussi en étant confrontée à une réalité de terrain très basique, vous sortez de votre bulle, de votre zone de confort.
« Complètement. D’un autre côté, il y avait aussi des gens qui disaient que pour eux, c’était comme une colonie de vacances pour adultes et qu’ils n’avaient presque pas envie de revenir dans leur vie réelle tellement c’était simple. Vous êtes nourris trois fois par jour. Vous suivez des ordres. Vous ne pensez à rien. Vous ne devez pas réfléchir à ce que vous allez cuisiner dans deux heures. »
Vous ne devez pas réfléchir à comment vous allez vous habiller…
« Cet aspect était en réalité un des plus stressants pour moi. Vous recevez l’uniforme qui se compose de plein de parties différentes. Or toute l’unité doit être habillée de la même manière. Donc, il faut que vous vous mettiez d’accord tous ensemble pour savoir si vous allez porter des gants d’été ou des gants d’hiver. Il faut savoir combiner les différentes parties ensemble, et il y a des règles assez strictes sur cet aspect. Apprendre à bien s’habiller, c’était déjà compliqué. En outre, souvent, vous n’avez pas assez de temps pour le faire. Après cette histoire de la flaque d’eau, on était bien sûr tous trempés. On nous a dit d’aller nous changer : ‘vous avez cinq minutes’. Se changer en cinq minutes, d’accord, mais on met quoi ? Il faut d’abord se mettre tous d’accord : ‘OK, on met cette veste-là au lieu de l’autre.’ ‘Ah non, mais moi, je ne suis pas d’accord. J’aurai froid.’ ‘Eh bien, on va mettre l’autre. Est-ce que tout le monde est d’accord ?’ ‘Est-ce qu’on se met en t-shirt à manches courtes ou à manches longues ?’ Vous êtes déjà en train de perdre du temps avec ces choses-là, et si vous voulez, en plus de cela, encore aller aux toilettes, c’est impossible. C’est donc plutôt cet aspect-là qui était le plus dur, bien plus que le côté physique. C’est surtout le fait que vous êtes sous pression, que vous n’avez pas assez de temps. Il faut que vous ayez tout ce que vous devez avoir dans votre sac, que vous soyez bien habillé, qu’il ne manque pas votre nom sur l’uniforme, que vos chaussures soient propres. J’avais une petite tache blanche sur ma chaussure et toute mon unité a dû faire des pompes à cause de moi. Vous ne voulez vraiment pas que ça arrive. A ce moment-là, tout le monde vous déteste. Et donc, la prochaine fois, vous faites vraiment attention à avoir tout bien nettoyé. »