Trois statues baroques restituées à la Tchéquie, témoins des pillages des années 1990
En décembre dernier, trois statues baroques en bois dérobées dans des églises tchèques dans les années 1990 ont été restituées à la Tchéquie par la France. Ce retour rappelle l’ampleur des pillages d’œuvres d’art, notamment religieux, survenus dans le pays juste après la chute du communisme.
Mi-décembre, c’est dans les salles de l’ambassade de Tchéquie, non loin de la Tour Eiffel, qu’ont été officiellement restituées deux petites statues de saint Guy et saint Denis, ainsi qu’une plus grande statue de la fin du XVIIe siècle représentant le Christ Sauveur, volée le 11 novembre 1992 dans l’église Saint-Gothard de la commune de Krupá, dans la région de Rakovník (Bohême centrale). La statue a été retrouvée en 2024 alors qu’elle était proposée à la vente sur le site internet de Laurence Gillery. Cette antiquaire du quartier de Montmartre à Paris l’avait achetée quatre ans plus tôt :
« J’ai acheté une statue qui me plaisait chez un antiquaire, c’est tout. Je l’ai mise en boutique, mais je ne l’ai pas vendue pendant trois ans. Puis, je l’ai mise sur mon site internet. C’est ainsi que la photo a circulé et que la police m’a contactée pour me dire qu’il semblerait qu’il s’agisse d’une statue répertoriée comme volée en Tchéquie. Evidemment, c’est décevant, parce que d’abord je l’aime bien et ensuite elle est vraiment très belle. C’est un Salvator Mundi, le Christ bénissant qui se trouvait au-dessus d’un plafond de chaire dans une petite église. Tout cela je ne le savais pas évidemment, sinon, je ne l’aurais pas achetée. On est des gens honnêtes, on a écouté la policière qui nous a dit qu’on ne pouvait pas nous obliger à la rendre. La statue aurait sans doute était dure à vendre car un Christ bénissant le monde, ce n’est pas si facile. En tout cas, c’est une très belle sculpture, typiquement baroque, très expressive, un peu dure. Son visage est émacié, un peu maigre, la main bénissant est énorme. Dans les sculptures baroques, il y a toujours comme un mouvement d’air dans les vêtements qui volent. Tout cela en fait une statue très intéressante. »
Nathalie Chavallon est la policière qui a été chargée de l’affaire côté français :
« Nous avons été sollicités par des messages d’Interpol qui venaient de la police tchèque et qui nous ont indiqué qu’on pouvait trouver ces trois statues en vente sur un site appelé Proantic, qui regroupe des antiquaires. Il y avait deux antiquaires, j’ai fait les vérifications d’usage et il s’est avéré qu’il s’agissait de personnes propriétaires de bonne foi, d’après la loi française. Ils étaient en droit de garder les statues mais je leur ai demandé s’ils acceptaient une restitution à la République tchèque et aux églises respectives. Quand ça a été volé dans les années 1990, c’est parti je ne sais où. Les objets ont eu leur propre vie pendant une trentaine d’années et puis, à un moment donné, c’est arrivé en France. »
Les deux autres statues en bois, d’un format plus petit que le Christ bénissant, ont été dérobées dans l’église d’Abertamy, dans la région de Karlovy Vary. Jan Pražan, du diocèse de Plzeň :
« A priori elles datent du premier quart, voire plus probablement de la moitié du XVIIe siècle. Elles faisaient partie d’un ensemble de statues d’autel représentant quatorze saints auxiliaires dans l’église d’Abertamy dans les Monts métallifères. Dans les années 1990, des cambrioleurs les ont volées. Je crois qu’ils étaient limités par la capacité de leur véhicule et n’ont donc pas tout emporté. Plus tard, un artisan local décédé depuis a réalisé des copies à ma demande. »
Acquise pour 2 000 euros par l’antiquaire parisienne, la statue du Salvator Mundi vaudrait en réalité au moins 5 000 euros et pourrait même atteindre plus de 8 000 euros en vente aux enchères, selon Vladimír Kelnar, prêtre et conservateur de l’archevêché de Prague. Ce dernier replace l’objet dans un contexte historique particulièrement troublé : celui des années 1990, au lendemain de la chute du régime communiste en Tchécoslovaquie, une période marquée par une vague de pillages sans précédent, notamment en Bohême.
« Je n’exagère pas quand je parle de pertes comparables à celles des guerres hussites. Même la guerre de Trente Ans n’a pas provoqué autant de destructions – et lorsqu’elle l’a fait, c’était à l’échelle régionale. Autrement dit, et pour être plus précis : en Tchéquie, il n’existe pratiquement aucune église qui n’ait perdu au moins un objet dans les années 1990. On estime – et ce n’est vraiment qu’une estimation, tant il est quasi impossible d’en faire le décompte – qu’environ un million d’œuvres d’art ont ainsi été dérobées. Dans cet ensemble, on trouve aussi bien des madones gothiques d’une valeur inestimable que de simples calices de la fin du XIXe siècle issus de productions industrielles. »
Parmi les régions les plus durement frappées par ces prédations post-communistes figurent les Sudètes, territoires anciennement germanophones avant la Seconde Guerre mondiale. Une réalité que confirme Jan Pražan :
« Les vols avaient lieu un peu partout, mais certains des plus importants nous ont touchés directement. Le diocèse de Litoměřice a été particulièrement affecté. Dans les années 1990, je suis même tombé sur une église, près de la ville de Chomutov, avec une pancarte indiquant : ‘déjà cambriolée six fois, s’il vous plaît ne pas démolir la porte’ ! »
Un million d’œuvres d’art se sont ainsi évanouies dans les airs, alors que seuls 20 000 objets figurent aujourd’hui dans la base de données de la police tchèque qui répertorie aujourd’hui ces vols, comme le souligne Jan Mengr, de la police criminelle tchèque :
« Dans la plupart des cas, on n’a pas retrouvé les malfaiteurs. Il faut dire que dans les années 1990, notre pays a été saccagé : les bâtiments religieux n’étaient pas protégés, il n’existait pas d’inventaires, de photos qui auraient permis le catalogage des œuvres d’art dans les églises. A l’époque, la police n’était pas du tout préparée à ce type de choses. C’était totalement nouveau. »
A l’époque, les autorités religieuses doivent même créer des services dédiés tant les vols sont nombreux, comme le rappelle Vladimír Kelnar :
« Plus tard dans les années 1990, les diocèses de Tchéquie ont créé des services qui se consacrent à la recherche et au retour de ces œuvres : tous les ans, une ou deux œuvres d’art reviennent dans chaque diocèe du pays. Est-ce beaucoup ? Pas assez ? Actuellement, nous sommes à la recherche d’une croix de poitrine gothique qui a été vendu l’an dernier aux enchères en France pour une somme dépassant les 40 000 euros. C’est donc un objet d’une immmense valeur. La croix est originaire de Stará Boleslav mais s’est retrouvée dans des circonstances inconnues dans le monastère des Minorites d’Opava. On en entend parler pour la dernière fois dans les années 1990 avant de la retrouver aujourd’hui sur le marché de l’art en France. »
L’avenir dira donc si la coopération entre les autorités tchèques et françaises permettront de faire revenir également cette œuvre d’art dans son pays d’origine, comme ça a été le cas récemment pour les trois statues baroques. Après leur retour en Tchéquie, la statue du Christ Sauveur a été transférée au dépôt diocésain de sa région d’origine, celles de saint Denis et saint Guy ont été exposées dans leur église à l’occasion des fêtes de Noël avant d’elles aussi rejoindre le musée diocésain de leur région.