Iran : « Nous avons repris la diffusion en ondes courtes depuis Prague à cause du black-out numérique »
Le régime iranien est confronté à une nouvelle vague de manifestations de masse, réprimées dans le sang. Selon les informations disponibles, des centaines de manifestants auraient déjà été tués. Le pays est une nouvelle fois plongé dans un quasi-black-out des moyens de télécommunication, une censure stricte et un accès extrêmement limité à des informations vérifiées. Dans cet entretien, Hannah Kaviani, de Radio Farda - la rédaction persanophone de Radio Free Europe/Radio Liberty basée à Prague - explique notamment en quoi la situation actuelle diffère des manifestations de 2022 et comment le contact avec la population iranienne est maintenu depuis la capitale tchèque.
Dans quelle mesure votre travail a-t-il changé au cours des quinze derniers jours environ ?
Hannah Kaviani : « Je dirais que nous traversons ce genre de cycles tous les quelques mois, donc ce n’est pas entièrement nouveau. Mais cette fois-ci, c’est quelque peu différent, au vu de ce que nous observons à l’intérieur du pays — autant que nous pouvons le voir à distance, depuis Prague. Ces quinze derniers jours ont vraiment été des montagnes russes. En revanche, les trois ou quatre derniers jours ont été beaucoup plus difficiles, car nous avons perdu presque tout contact avec l’Iran, à l’exception de quelques personnes sur le terrain qui nous informent, nous rapportent ce qui se passe ou nous envoient des vidéos. »
Nous y reviendrons dans un instant, mais d’après ce que vous parvenez encore à recueillir, en quoi cela vous semble-t-il différent du dernier grand cycle de protestations, en 2022, avec le mouvement « Femme, Vie, Liberté » ? En quoi ce moment est-il différent aujourd’hui, début 2026 ?
« Ce n’est pas seulement une question de nature des manifestations ou de leur ampleur, mais aussi des conditions qui ont conduit l’Iran à ce moment, par rapport à 2022. Le pays était fin 2025 déjà extrêmement sous tension, avec le sentiment constant que quelque chose allait arriver. Plusieurs raisons expliquent cela.
Il y a eu la guerre de douze jours après les bombardements de l’Iran par Israël, puis par les Américains, en juin 2025, et le cessez-le-feu qui a suivi était très fragile. À tout moment, on s’attendait à ce que quelque chose se produise. Ensuite, il y a eu la situation économique, en particulier après que le président Trump a réimposé des sanctions à l’Iran. Avec le rétablissement automatique des sanctions internationales, à la suite de la décision des trois pays européens - la « troïka » - de saisir le Conseil de sécurité de l’ONU avec les États-Unis, la situation économique est devenue beaucoup plus dure. C’était un autre élément d’une situation extrêmement instable. »
Il y a aussi eu une situation dramatique liée à la sécheresse et aux pénuries d’eau.
« Absolument — et pas seulement l’eau, mais aussi l’électricité et les ressources énergétiques. Nous savions qu’à un moment ou à un autre, le gouvernement devrait augmenter le prix de l’essence. Tous ces facteurs pointaient vers ce moment précis. C’est ce qui rend la situation actuelle très différente.
J’ai parlé avec de nombreux analystes et politologues. Il y a quelques jours, par exemple, j’ai interviewé Jack Goldstone, l’un des spécialistes les plus renommés de la théorie des révolutions. Lorsque des experts comme lui analysent la situation actuelle en Iran, ils la décrivent comme fondamentalement différente de ce qui existait auparavant, en raison de ces conditions structurelles.
Si l’on revient aux manifestations qui ont commencé avant le Nouvel An, on a vu les premières protestations motivées par les difficultés économiques. En raison de la mauvaise gestion, des sanctions et d’autres pressions, le gouvernement a dû procéder à ce qu’il a lui-même qualifié de « chirurgie économique ». Cette chirurgie était inévitable ; il n’y avait pas d’autre option. Mais ils savaient aussi qu’elle serait extrêmement douloureuse, et la question de leur survie politique restait ouverte.
Dès le début de cette « chirurgie », les protestations ont éclaté. Très rapidement, elles se sont transformées en manifestations ciblant directement les fondements de la République islamique. Les gens ont commencé à scander « Mort au dictateur », « À bas la République islamique », et même à appeler au retour de l’ancien prince héritier d’Iran. En très peu de temps, cela a pris une ampleur bien plus large. »
Le rôle des petites villes et des régions
Et cela a aussi commencé au bazar de Téhéran, traditionnellement considéré comme plus proche du pouvoir que d’autres secteurs de la société.
« Cela pose une question importante : dans quelle mesure la nouvelle génération du bazar de Téhéran est-elle pro-régime ? Oui, les dirigeants du bazar - un pilier clé de l’économie iranienne - ont rencontré le président iranien dès le deuxième ou le troisième jour des manifestations. Mais il existe aussi un très grand groupe de jeunes au sein du bazar qui ne ressemble en rien au bazar des décennies passées.
Ils ont d’autres ambitions, d’autres modes de vie, et ne sont pas nécessairement religieux ou conservateurs. Il faut donc comprendre le bazar de Téhéran différemment de ce qu’il était en 1979 ou dans les années qui ont suivi, lorsqu’il constituait une base sur laquelle le guide suprême, Ali Khamenei, pouvait s’appuyer.
Ce qui est également significatif, c’est le rôle des petites villes et des régions. En tant que journaliste iranienne couvrant l’Iran depuis des années, je dois admettre que certains noms de ces villes m’étaient inconnus. Dans l’ouest et le sud de l’Iran, des milliers de personnes sont descendues dans la rue dans des zones extrêmement pauvres, où les habitants ont le sentiment de n’avoir plus rien à perdre. Ils ne peuvent même plus mettre de la nourriture sur la table.
Ces manifestations se sont étendues de plus en plus, jusqu’à jeudi dernier, lorsque tout a changé après un appel lancé par l’ancien prince héritier (Reza Pahlavi, ndlr). L’Iran n’a pas d’opposition unifiée, mais il est l’une des figures les plus en vue. Depuis Washington, il a appelé les gens à descendre dans la rue jeudi et vendredi, et ce moment a changé toute la trajectoire du mouvement. »
L'influence de Reza Pahlavi
Comment expliquer l’influence de Reza Pahlavi ? Des générations différentes scandent-elles les mêmes slogans en sa faveur ? S’agit-il d’un soutien national ou de quelque chose d’autre ?
« Je suis à Prague, sans accès direct aux personnes dans les rues d’Iran, donc je ne spéculerai pas sur des pourcentages de soutien. Ce qui est clair, c’est que sa présence à ce moment précis et son appel à l’action ont été un facteur de rassemblement.
Avant la coupure d’Internet jeudi, j’observais un cercle assez restreint autour de moi en ligne de gens en Iran, notamment sur Instagram. J’ai vu des personnes sortir dans la rue parce qu’elles croyaient qu’il était leur homme - qu’il pouvait les sauver, libérer l’Iran et promettre un avenir prospère.
Mais j’ai aussi des amis qui sont sortis ce soir-là - et dont je n’ai plus de nouvelles depuis - qui ne sont pas monarchistes et ne soutiennent pas nécessairement Reza Pahlavi ni ne souhaitent qu’il devienne un dirigeant. Ils sont sortis parce qu’ils estimaient que c’était le moment de s’unir.
C’est pourquoi il m’est très difficile de dire s’il bénéficie de 30, 50 ou 70 % de soutien. C’est lui qui a lancé l’appel, et les gens ont répondu dans tout Téhéran — aussi bien dans les quartiers aisés que dans les quartiers pauvres. Je serais donc très prudente avec toute estimation. »
Informer et être informé depuis Prague
Avec ce nouveau black-out numérique, comment Radio Farda parvient-elle encore à rester en contact depuis Prague avec des personnes en Iran ? Les gens utilisent-ils à nouveau la radio à ondes courtes ?
« Comme vous l’avez dit, ce n’est pas la première fois que nous vivons cela. Ce qui est différent aujourd’hui, c’est que les communications téléphoniques ont été totalement coupées. Nous ne pouvons plus appeler l’Iran du tout. À un moment donné dans la soirée - vers 19, 20 ou 21 heures - les lignes téléphoniques à l’intérieur du pays ont également été coupées pour empêcher les gens de communiquer entre eux.
Les premières 24 heures ont été extrêmement difficiles. Nous étions dans un black-out total et ne savions pas ce qui se passait. Au début, nous nous sommes appuyés sur des sources fiables en dehors de l’Iran - des organisations de défense des droits humains et des comptes en ligne vérifiés - notamment pour des vidéos auxquelles nous pouvions faire confiance.
Après environ 20 heures, certaines personnes ont commencé à utiliser des terminaux Starlink. Nous savons qu’il en existe en Iran, même si, au départ, les autorités sont parvenues à les brouiller ou à les perturber. »
Starlink étant le système d’Internet par satellite appartenant à Elon Musk.
« Exactement. Quelques sources de confiance - à Téhéran, Mashhad, Kerman, Rasht, et même une en dehors de l’Iran - ont rétabli le contact. Elles nous ont fourni des images et des témoignages directs des manifestations de jeudi, vendredi et samedi, ainsi que des informations sur la vie quotidienne : fermetures de magasins, longues files d’attente pour le pain, restaurants fermés. »
Quand les gens parviennent à se connecter, quelles plateformes utilisent-ils le plus ? Telegram ? Instagram ? D’autres ?
« Cela varie. Telegram est très utilisé. Instagram est extrêmement populaire, mais actuellement inaccessible. Certaines applications de messagerie plus sécurisées, comme Signal, sont également utilisées. À Radio Farda, nous rappelons constamment aux gens comment ils peuvent nous contacter - via WhatsApp, les lignes téléphoniques ou d’autres moyens.
Depuis deux jours, nous avons repris la diffusion en ondes courtes. Nous avions arrêté pour des raisons budgétaires, mais nous y étions revenus pendant la guerre de douze jours, et nous le faisons à nouveau aujourd’hui. Les gens peuvent aussi nous écouter via la télévision par satellite si elle n’est pas brouillée. Et s’ils ont accès à Internet, ils peuvent nous écouter en ligne.
Nous suivons l’audience de notre site sur un grand écran dans notre rédaction. Depuis la coupure, le trafic est tombé à environ un dixième de la normale. C’était déchirant à voir. Les coupures d’Internet effacent littéralement une grande partie de notre public. »
L’Épopée de Khorramshahr
Nous écoutons à l’instant Baraye, la chanson devenue la bande-son des manifestations de 2022. Existe-t-il un morceau ou un son similaire associé au mouvement actuel ?
« Fait intéressant, il s’agit d’une œuvre classique dirigée par un célèbre chef d’orchestre iranien, intitulée L’Épopée de Khorramshahr. Khorramshahr a été occupée pendant la guerre Iran-Irak, puis libérée. Cette œuvre est largement partagée, en particulier par les Iraniens vivant à l’étranger.
C’est une composition puissante, avec des hauts et des bas émotionnels qui reflètent l’humeur actuelle. Ce n’est pas un moment heureux — des centaines de personnes ont été tuées - mais il y a aussi du courage dans le fait de se dresser contre le système. C’est pourquoi cette œuvre résonne si fortement aujourd’hui. »
Au-delà de la distance, qui est une constante pour Radio Farda, un autre défi depuis les grandes manifestations de 2022 est le développement de l’intelligence artificielle. Vérifier les images et les vidéos doit désormais prendre beaucoup plus de temps.
« Absolument. Les contenus générés par l’IA ont rendu la vie des journalistes beaucoup plus difficile. Il existe des vidéos avec des bandes-son modifiées ou des images entièrement fabriquées. Un exemple : il existe de vraies images de personnes manifestant récemment dans l’obscurité avec leurs téléphones allumés après que les autorités ont coupé l’électricité, mais une version falsifiée par l’IA de la même scène a largement circulé.
Si vous ne lisez pas attentivement la description, vous pouvez passer à côté du fait qu’il s’agit d’un contenu généré par l’IA. Comme la confiance est essentielle, nous sommes extrêmement prudents à Radio Farda. Si nous ne pouvons pas vérifier des chiffres ou des faits, nous ne les diffusons pas. Nous rappelons régulièrement à notre public que Radio Free Europe ne peut pas confirmer les bilans des victimes. »
Y compris les récentes vidéos montrant un grand nombre de corps…
« Il existe une vidéo atroce dont nous avons vérifié le lieu, mais je ne peux pas, de manière responsable, dire combien de corps on y voit ni combien il pourrait y en avoir d’autres. Nous avons bâti une relation de confiance sur des décennies, et nous ne la compromettrons pas. L’IA rend les vérifications multiples absolument indispensables. »
Il y a également eu des photos et vidéos laissant penser que des milices arabes venues de pays voisins auraient aidé le régime iranien.
« Nous n’avons pas été en mesure de confirmer la moindre information crédible à ce sujet. »
Étant donné que les manifestations ont lieu dans de petites villes et dans différentes régions, peut-on dire que le mouvement s'est étendu à toutes les ethnies qui composent l'Iran ?
« On ne peut pas dire qu’il s’agisse d’une cause kurde, azérie ou baloutche. Tout le monde est dans la rue et tout le monde dit la même chose. Au départ, nous avons davantage entendu parler des régions kurdes et du Lorestan, puis du sud, puis des régions azéries. Les gens ont bien sûr des revendications et des niveaux de vie différents — les conditions au Baloutchistan sont radicalement différentes de celles des quartiers aisés du nord de Téhéran. Mais tous identifient la même cause profonde de leurs souffrances : le système lui-même. C’est cela qui les unit. »
« Ne pas nourrir trop d’espoirs, ni les perdre complètement »
De nombreux journalistes comme vous, travaillant à Prague pour Radio Farda, n’ont pas pu retourner en Iran depuis des années, et leurs familles ont subi des pressions. Si le régime venait à tomber, quelle serait la première chose que vous feriez ?
« C’est une question très difficile. Je n’ai pas mis les pieds en Iran depuis 2007 - presque 19 ans. Depuis 19 ans, je me réveille avec l’Iran et je m’endors avec l’Iran. Je vis au rythme de l’actualité iranienne. Grâce à la technologie, je suis de près la vie sociale - les nouveaux cafés, les librairies, les immeubles. Je mène une vie parallèle à Téhéran, la ville dont je suis originaire. Mais je me rappelle aussi qu'il y a eu de nombreux cycles où les gens pensaient que c’était le moment de rentrer, et ce ne l’était pas.
J’ai appris à être plus réaliste, parfois de manière très difficile. J’essaie de ne pas nourrir trop d’espoirs, ni de les perdre complètement. Je continue de vivre cette vie parallèle jusqu’à ce que, peut-être un jour, je revoie ma ville. Bien sûr que je rêve de revoir mon pays, et je ressens le mal du pays — il n’y a aucune honte à cela. Mais pour l’instant, je ne peux pas imaginer ce qui viendra ensuite. Alors je vis au jour le jour, je vais travailler demain, je continue à travailler à Radio Farda (farda signifie « demain » en persan), et j’attends de voir ce que l’avenir nous réserve. »
(Entretien original en anglais disponible en audio ici : radio.cz/hannah-kaviani)






